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LES GÉORGIQUES

Le succès de ses Bucoliques et les bons offices de son protecteur Pollion et de son condisciple et ami Gallus élevèrent tout de suite Virgile jusqu'à la faveur de Mécène. La faveur de Mécène allait le faire

entrer d'emblée dans la gloire. Ce n'est pas tout, pour un poète, d'être capable de chefs-d'œuvre, et de les porter, pour ainsi dire, « en puissance » dans sa tête. Il lui faut l'occasion et l'aiguillon pour les en faire sortir. C'est ce que Virgile allait trouver auprès de Mécène. L'empereur et son ministre avaient, à ce moment, une grosse préoccupation. Ils avaient dû récompenser par des distributions de terres en Italie les vétérans qui avaient assuré la victoire du parti césarien : triste nécessité de la guerre civile qu'il n'était pas possible de décliner; mais il semblait qu'un moyen s'offrît de faire tourner cette nécessité au bien public : c'était d'intéresser et d'attacher ces nouveaux propriétaires à leur nouvelle condition, de leur en faire comprendre tous les avantages, de reconstituer ainsi, par eux, quelque chose comme cette ancienne classe moyenne disparue depuis plus d'un siècle, et de faire, du même coup, de cette classe moyenne le principal agent de de laprospérité de l'Italie et le plus solide appui du régime nouveau. L'idée était intelligente et patriotique, et quel qu'ait été le résultat, c'est l'honneur de Mécène de l'avoir conçue. Malheureusement il échoua, et devait échouer. Il avait trop présumé des vétérans des guerres civiles en les croyant aptes à se prêter à une telle transformation, et à devenir d'honnêtes cl laborieux propriétaires ruraux. Peut-

être même pourra-t-on trouver que, pour un homme d'esprit, Mécène ne fut pas exempt d'une certaine naïveté en se flattant d'amadouer ces soudards par un doux poème expressément commandé à leur intention. Sa bonne volonté ne fut pas, du moins, sans récompense ; car, s'il échoua dans son plan politique, il trouva dans ce que j'appellerai son plan poétique, c'est-à-dire l'appel fait au concours de Virgile, un succès qui devait dépasser ses plus ambitieuses espérances. Il allait avoir cette fortune d'associer son nom à un chef-d'œuvre qui ne devait pas périr. Avait-il, en s'adressant à Virgile pour cet office, le sentiment de l'harmonie qui existait entre le poète et le sujet? Cette harmonie, en tout cas, était bien réelle. Dans les Géorgiques, Virgile allait avoir à chanter deux grandes choses. La première, qui est le fond même du poème, c'est la terre, avec les sains labeurs qu'elle réclame, les mâles plaisirs et les biens solides qu'elle procure. La seconde, c'est l'empire, ou la bienfaisante révolution qui venait d'ouvrir au monde l'ère heureuse de la paix romaine. On peut dire que de ces deux grandes choses Virgile était comme le poète désigné.

Sa nouvelle œuvre fut laborieuse, comme la première. Il n'y travailla pas moins de sept ans, et avec les mêmes procédés savants et raffinés. Les anciens nous ont fait connaître presque tout le

catalogue de ses sources, grecques et romaines. Il a beaucoup emprunté, nous dit Servius, à Xénophon,au Carthaginois Magon,à CatonetàCicéron. « Tout le monde sait, dit Macrobe, ce que les Géorgiques doivent à Hésiode et à Aratus. » Probus ajoute Ératosthène. Pline l'Ancien ajoute Démocrite. Et peut-être y en a-t-il d'autres encore. Ne semblerait-il pas qu'une œuvre, où sont entrés tant d'emprunts, dût être, par excellence, une œuvre « livresque », comme les Bucoliques! Il n'en est rien, et par quel miracle? Tout simplement parce qu'à côté de cette érudition, qui, elle, est bien « livresque », et ne pouvait être autre chose, il y a un autre élément, tiré non plus du docte esprit, mais de l'âme même de Virgile, je veux dire l'amour de la terre pour elle-même, amour sincère, naïf et passionné. Il ne faut pas commettre l'erreur de mettre Virgile tout simplement dans la grande famille de ceux qu'on est convenu d'appeler les « amants de la nature ». Amants de la nature ! Que d'autres le seront, et le plus sincèrement du monde, mais en flâneurs, en rêveurs, en artistes ! Tout à l'heure, Horace le sera, et avec quel charme ! comme plus tard La Fontaine, comme Lamartine et Hugo. Virgile est autre chose, et plus que cela. Son amour de la « terre » est d'autre sorte et je dirai de plus solide étoffe. Il est né, non pas comme ses compatriotes

cisalpins, Catulle, Tite-Live et Pline, dans une ville (et Padoue et Vérone étaient déjà de grandes villes) mais dans un village, et d'une famille certainement aisée, puisqu'elle lui fît donner une belle éducation, mais non moins certainement rustique. C'estenpleins champs, dans le voisinage duMincio, qu'il a passé son enfance et sa prime jeunesse et c'est là, c'est de cette naissance et de cette éducation première qu'il a reçu l'empreinte ineffaçable. Ses amis trouvèrent qu'il garda toujours quelque chose du paysan, et la vérité est qu'il fut toute la vie (cet homme qui avait commencé par écrire les Bucoliques !) un pur campagnard, d'habitudes et de cœur, comme de naissance ; et que c'est, sous le charme raffiné de son langage, avec le sincère accent d'un vrai campagnard, qu'il ehantera ce qu'il appelle si noblement « la gloire de la campagne divine », divini gloria rurisl Prenons-y garde! Il y a là une originalité très précieuse. Les « amants de la nature » foisonneront. Les Virgiles seront rares.

Ainsi les Géorgiques apparaissent tout d'abord composées de deux éléments très distincts et même absolument disparates : l'érudition raffinée d'un élève des alexandrins, que Virgile restera toujours, et l'amour des champs d'un vrai rural. Comment ces deux éléments se sont-ils si bien amalgamés et fondus que de leur mélange sortira un chef-d'œuvre ?

Ce sera le secret de Virgile, grâce auquel le « didactique » n'aura jamais eu pareil accent. Les Grecs auront eu la gloire de créer ce genre-là, comme tous les autres, et d'y déployer à profusion toutes les ressources de leur esprit. Il était réservé à un Romain d'en donner le chef-d'œuvre.

On connaît l'ordonnance du poème de Virgile. Quatre livres, d'un peu plus de 5oo vers chacun. L'œuvre avait donc d'abord le mérite d'être courte, et la brièveté n'a nulle part plus de prix que dans le didactique. Le premier chant est consacré au labourage proprement dit; le second, à l'arboriculture ; le troisième, à l'élevage ; le quatrième, à l'agriculture. Pourquoi ce dernier sujet? Virgile a-t-il voulu relever, par une sorte d'épilogue pittoresque et animé, ce que la matière des trois premiers chants pouvait avoir d'un peu sévère? Peut-être bien. Il n'avait pas craint, en tout cas, d'y joindre d'abord, comme conclusion du poème, ce que nous appellerions une très vivante « actualité » ou « personnalité ». Servius affirme que, dans la première édition des Géorgiques, la fin du quatrième livre était consacrée à ce même Cornélius Gallus, déjà le héros de la dernisre Églogue. Si l'on réfléchit que c'est à Gallus que Virgile avait dû d'être introduit dans la faveur d'Auguste — insinuatus Augustuper Cornelium Gallum, condiscipulum suiini,

dit Probus — on s'explique cette effusion de reconnaissance, d'autant plus que Gallus était, à la fois, et un poète distingué et un personnage très en faveur auprès du maître. La faveur fut même telle qu'il fut le premier Romain choisi pour le poste exceptionnel de gouverneur de l'Egypte. Seulement, que se passa-t-il alors? Nous l'ignorons. Tout ce que nous savons, c'est que la disgrâce de Gallus fut aussi complète que l'avait été sa faveur, à ce point ou qu'il dut se tuer ou qu'il fut mis à mort par ordre de l'empereur. Il devenait impossible qu'il ne disparût pas aussi des Géorgiqucs. De là, l'épisode d'Aristée qui, dans la seconde édition, remplaça celui de Gallus. Il s'est trouvé des critiques pour reprocher durement à Virgile ce qu'ils appellent sa servilité. Ceux-là en parlent bien à leur aise. C'est trop méconnaître le peu qu'était alors un poète, fût-ce un Virgile, en face d'un homme qui était le maître du monde. On dit qu'Horace n'eût pas fait cela; peut-être; mais ce qui est encore plus probable, c'est qu'Horace n'eût pas commencé par un trop exubérant témoignage en faveur d'un ami. Les excès de zèle n'étaient pas son fait. C'est qu'il était aussi fin que Virgile était naïf; voilà tout.

Quand Horace rendit sur son ami Virgile le jugement célèbre que nous rappelions plus haut,

il connaissait évidemment les Géorgiques, celles-ci fussent-elles encore loin d'être déterminées. N'oublions pas que Virgile y travailla sept ans, et que, par conséquent, ses amis purent longtemps les voir sur le métier. Mais si l'éloge d'Horace eût été déjà juste appliqué aux seules Bucoliques, combien l'était-il davantage appliqué aux Géorgiques ! Là, les deux grandes qualités virgiliennes, le molle atque facetum, n'apparaissent plus mêlées, mais toutes pures. C'en est fait de la préciosité et de l'afféterie. La grâce et la sensibilité se montrent dans toute leur simplicité et leur charme — et partout. Cette égalité, ce « soutenu » dans la perfection est peut-être même le plus frappant caractère des Géorgiques. Et pourtant, sur ce fond si égal, certains morceaux se détachent où éclate, avec un accent encore plus marqué, la double note virgilienne. Telle, au III'' livre, l'épizootie du Noricum. Telle, dans le genre opposé, la peinture du petit jardin de Tarente. Piquant exemple à offrir aux vétérans des ex-triumvirs que celui de quelque vieux pirate cilicien (Corycius senex) qui, dans un coin de terre abandonné {pauca relicti jugera ruris), avait trouvé le moyen de se faire un petit paradis. Démonstration par l'exemple de la vérité à laquelle sont consacrées les Géorgiques, c'est que l'homme qui vit de la terre est trop heureux, s'il connaît

seulement son bonheur. Tels surtout les deux célèbres morceaux du livre II, l'hymne en l'honneur de l'Italie, et l'hymne de la vie champêtre — ce dernier surtout. L'antiquité n'avait encore rien entendu d'aussi parfaitement beau ; et cette beauté était assez solide pour ne pas pâlir, même encore aujourd'hui, à côté des plus achevés chefs-d'œuvre des modernes. A ces mérites, les Géorgiques joignaient enfin le grand honneur d'être le premier salut, le premier hommage — salut solennel, hommage retentissant! — le premier cri de reconnaissance adressé par un poète, au nom du monde romain tout entier, à l'homme en qui s'incarnait la révolution à laquelle ce monde allait devoir les deux grands siècles de la « paix romaine ». Ici, il faut rompre résolument avec les vieilles emphases pour voir la vérité historique telle qu'elle est. Parmi toutes les grandes révolutions de l'histoire, celle qui établit l'empire romain fut une des plus fécondes en bienfaits. Sans l'empire, sans la constitution de cette monarchie, si imparfaite qu'elle ait été jusqu'au bout, et surtout à ses origines, c'en était fait de la civilisation de l'Occident. Elle n'eût pas été de force à prévaloir contre la barbarie, parce qu'elle se fût effondrée dans sa propre anarchie. L'empire la sauva. Les deux siècles de la « paix romaine », avant la première dissolution à laquelle

l'empire eut cependant encore la vertu d'échapper, permirent à la civilisation antique de pousser si profondément ses racines que, treize ou quatorze siècles plus tard, la civilisation moderne en put sortir par cette résurrection si bien nommée « la Renaissance ». Ce qui fait que l'on peut dire que la civilisation moderne est proprement l'œuvre de l'empire romain. Sans nul doute, les contemporains d'Auguste n'en voyaient pas si long, et cela était bien naturel; mais ils n'en eurent pas moins le sentiment qu'ils entraient dans une nouvelle ère, celle de la paix enfin solide et durable pour 80 millions d'hommes. C'en était assez pour provoquer l'explosion de leur reconnaissance et de leur allégresse. Il est tout simple que l'oligarchie romaine ait très mal supporté la dépossession qu'elle avait si bien méritée. Elle s'écria que c'en était fait de la liberté, et il est certain que c'en était fait de la sienne, c'est-à-dire de sa tyrannie. Seulement, le monde se sentit délivré. Veut-on savoir ce qu'en dehors de l'oligarchie romaine et de la « société » qui en avait épousé les ressentiments, on pensait de l'empire? Ecoutons ce que dit un homme de l'Orient, juge clairvoyant, témoin sans préjugés, le juif alexandrin Philon : « Grâce à un homme, à un chef, l'empereur, le genre humain s'est acheminé vers une condition meilleure....

L'empereur est vraiment le sauveur.... Les tempêtes qui, de toute part, faisaient rage, c'est lui qui les a calmées. La paix, c'est lui qui s'en est constitué le gardien. Les biens, qui sont le lot de chacun, c'est lui qui en est le distributeur.... » Il était difficile de dire plus expressément que l'empereur était devenu la Providence visible du genre humain. Ce n'était évidemment pas l'opinion de Brutus, mais c'était celle du genre humain lui-même, qui avait conscience de l'abîme de maux dont il sortait et de l'immense apaisement où il entrait. Et maintenant, si tel était le sentiment universel, s'étonnera-t-on de l'enthousiasme des poètes ? Et se donnera-t-on le ridicule de traiter le bon Virgile de vil flatteur, parce qu'il aura chanté Auguste avec toute l'effusion de son cœur, quand ce cœur battait à l'unisson de tant de millions d'hommes? Tout au plus pourra-t-on lui reprocher, dans la naïve expression de sa foi monarchique, quelque chose comme un peu de gaucherie. Il y eut toujours chez lui, nous le savons, du simple et du rustique : ce qu'il trahit, non sans candeur, au début du Ier livre. Il, nous montre, par exemple, le Scorpion qui ramène ses pinces pour faire à Auguste un peu plus de place dans le ciel, et il manifeste gravement son espoir que le nouveau souverain ne poussera pas l'ambition [dira cupido !) jusqu'à vouloir régner aussi

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sur le Tartare. On peut sourire de ces peccadilles de goût qu'un infaillible docteur en courtisanerie, comme Horace, n'eût certainement pas commises; mais elles ne font grand tort ni au héros ni au poète, et on ne s'en souvient guère quand on lit l'admirable morceau par lequel Virgile termine son chant Ier. Là sont les vers qui donnent, on peut le dire, la note juste de l'inspiration patriotique du poème. Quand César mourut, Rome ne fut plus qu'un objet de pitié. C'est par la grande pitié qu'il eut d'elle que le soleil se voila la face. La génération qui laissa immoler César fut une génération sacrilège. Elle méritait d'être ensevelie dans une éternelle nuit. Le crime, l'anarchie, la guerre reprirentpossession du monde. ..Mais un sauveurasurgi !

Di patrii Indigctes, et Romule, Vestaque Mater Quœ Tuscum Tiberim et Romana palatia servas, Hune saltem everso juvenem succurrere sceclo, Ne proliibcte!...

Jamais, on peut le dire, n'est sortie du cœur de l'humanité souffrante prière plus légitime, plus sincère, plus superbement éloquente que celle-là.

l' « ENÉIDE ».

Les Géorgiques établissaient deux choses : l'une que Virgile était le plus grand poète que Rome

eût encore eu; l'autre, que ce poète était acquis sans réserve, de toute son âme, à la cause de la révolution et du régime nouveau qu'elle créait. Il est donc tout simple qu'Auguste et Mécène aient songé à utiliser expressément au profit de ce nouveau régime la force qui s'offrait à eux. Rome était, depuis de longs siècles, habituée au gouvernement de plusieurs, ce que nous appelons la république. Voici que la force des choses faisait pour elle une nécessité du gouvernement d'un seul, ou de la monarchie. Mais si la monarchie lui était devenue nécessaire (et elle l'était à ce point qu'elle ne devait plus disparaître), elle n'en était pas moins pour Rome une extrême nouveauté. Rien n'importait donc plus, pour acclimater à Rome cette nouveauté, que de créer, en sa faveur, un courant d'opinion. C'est de cette pensée, commune à Auguste, à Mécène et à Virgile, que sortit Y Enéide. Ce que les Géorgiques avaient commencé, YEnéide devait l'achever.

Il y a donc, dans YEnéide, deux choses distinctes : la première, une œuvre de circonstance^ composée expressément pour aider à une révolution et servir un prince; la seconde, un de ces poèmes de longue haleine, que l'on appelle généralement épopées, et qu'il serait peut-être plus juste d'appeler tout simplement narratifs.

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