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I. — PLAUTE

Il s'était conservé, sous le nom de Plaute, une quantité considérable de comédies. Dans le nom-

bre, les anciens, sur la foi de Varron, et conformément à la vraisemblance, en avaient accepté 2 1 comme absolument authentiques. De ces 2 1 véritables comédies plautines, nous en avons perdu une, le Sac (Vidularia) et une autre, la Cassette (Cistellaria), nous est parvenue dans un tel état qu'on peut dire qu'une moitié à peine a été sauvée. Il est donc impossible de juger de la valeur d'une œuvre dont la structure nous échappe, et où des rôles entiers sont perdus. Les 19 autres nous sont arrivées intactes, à quelques lacunes près, et nous donnent, par conséquent, de Plaute, une pleine connaissance.

De ces 19 comédies je voudrais proposer la classification suivante.

Quatre semblent mériter tout d'abord d'être mises à part pour le défaut le plus grave que puissent avoir des comédies : elles sont ennuyeuses. Ce sont Stichus, Epidique, le Persan et Charançon. Stichns est une pièce baroque et mal venue qui n'a qu'une vraie scène de comédie, une exposition assez fine, suivie brusquement d'insipides bouffonneries, lesquelles aboutissent àunegrossière parade, une bombance d'esclaves. Epidique, peut-être par l'effet du mélange (contaminatio), présente une intrigue très compliquée et difficile à suivre, et qui ne vaut pas la peine qu'on se donnerait pour la dé-

mêler. C'est l'éternel thème des fourberies de Scapin, ou série de déconvenues d'un vieillard berné par un fripon d'esclave. Matière comique assurément, si elle est bien traitée, mais qui, dans l'espèce, n'a inspiré à l'arrangeur romain qu'une pièce sèche, étriquée, confuse, tout à fait dépourvue d'esprit et d'agrément. Le Persan n'est pas traité avec plus de bonheur. Cette pièce pourrait s'appeler : (marchand d'esclaves ) mystifié et

battu. Or, les personnages de cette espèce avaient ce privilège, aux yeux du public grec, qu'il leur suffisait d'être attrapés et rossés pour mettre les spectateurs en liesse. C'est, à peu près, tout le mérite du Persan. Dans Charançon, ce n'est plus le seul qui fait figure, mais la trinité complète des « têtes de Turc » de la comédie attique, le leno, le soldat et le banquier. Tous trois sont bafoués de compagnie, mais sans le moindre agrément pour le lecteur d'aujourd'hui, ne faisant nul doute que celui d'autrefois ne fût beaucoup plus accommodant.

Au-dessus de ces quatre comédies très médiocres, j'en placerais immédiatement quatre autres où le mélange des qualités est plus sensible : Pseudolns, le Marchand, le Carthaginois, le Revenant. Cicéron fait dire à Caton, dans le De Senectute, que Plaute raffolait de son Brutal [Truculentus) et de son Pseudolus. Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette

dernière pièce comptait parmi ses personnages un leno, nommé Ballion, dans le rôle duquel le fameux Roscius faisait merveille, et qu'on y trouve de l'esprit, un esprit à la fois précieux et libertin, quelque verve, et des traits de pur (c'est-à-dire de grossier) réalisme. Le Marchand, ou la mystification d'un barbon amoureux et rival de son fils, nous présente ce sujet traité avec une incontestable finesse, mais avec plus de finesse que de gaieté, et une recherche non exempte de préciosité et de mauvais goût. Comme il y a des traits analogues dans Charançon, et que Charançon, ainsi que le Marchand, est de Philémon, on est tenté de se demander si ces traits ne seraient pas la marque propre de Philémon. Le Carthaginois (est-ce toujours l'effet du mélange!) contient une double intrigue, un leno confondu et une famille, retrouvée, mais la pièce (elle est de Ménandre) ne manque pas de traits piquants. Il y a, chose rare! un vieillard qui est un brave homme, ni amoureux ni ridicule, et Carthaginois par-dessus le marché. Pour les Athéniens, les Carthaginois étaient évidemment des hommes comme les autres. Qu'est-ce que les Romains des guerres Puniques devaient penser de cela? Il y a une exposition vive et nette. Il y a une courtisane de haute volée qui fait volontiers de la morale, et qui écrase de ses dédains les courtisanes de bas

étage. Il y a enfin quelques passages faits de main d'ouvrier et qui décèlent un moraliste aussi fin et élégant que sceptique. Mais tout cela semble demeurer à l'état d'ébauche et de traits épars, et est quelque peu gâté par un luxe de concetti et de plaisanteries détestables. Le Revenant — un bonhomme de père dupé par une assez grossière histoire de fantôme — a le tort de manquer de comique et de gaieté. La scène à faire, la mystification, est glaciale. Est-ce la faute de l'auteur (il semble que Philémon puisse être à bon droit soupçonné de quelque froideur) ou du sujet? Et ne peut-on se demander s'il y a vraiment matière à comédie vraie dans la crédulité à une chose telle que les revenants? Peutêtre bien, si cela est relevé par les détails ; mais ce n'est malheureusement pas le cas pour la Mostellaria.

Viendraient ensuite trois comédies, Casina, VAsinaria et le Brutal, toutes les trois de la même famille. Quelle famille! Il faut bien l'appeler par son nom, la pornographie. On en chercherait vainement un autre. Casina semble n'être qu'un abrégé. La pièce est comme desséchée et réduite à sa plus simple expression, c'est-à-dire aux situations; mais quelles situations ! Un père et son fils se disputent une esclave de la famille, Casina. Le père expédie son fils en voyage, et se prépare à marier

l'esclave à un sien fermier qui lui en laissera la libre disposition. Mais il y a une mère de famille qui se doute du coup et prépare du fil à retordre à son mari. Avec l'aide d'un drôle à son service, elle fait passer ledit mari par une série de mystifications que termine ce bouquet : le drôle en question est habillé en mariée et servi, comme épousée, au fermier du bonhomme. Il y a une scène nuptiale... U1 Asinaria enchérit sur Casina. Un jeune homme a une courtisane pour maîtresse. La mère de cette courtisane le met à la porte, parce qu'il n'a plus le sou. Désespoir! Il lui faut vingt mines. Comment les avoir? Par bonheur il a un père dont l'idée fixe est que son fils fasse la fête tout son soûl. S'il ne tenait qu'à ce digne homme, le fils aurait les vingt mines et la femme tout de suite. Mais, comme toujours, il y a là une maman qui est moins tendre, qui tient les cordons de la bourse, et qui les tient très serrés. A la faveur d'une vente d'ânes (d'où le nom de la pièce), on attrape la bonne dame et les vingt mines sont conquises. Seulement, alors, le papa serviable réclame sa récompense. Il demande à son fils de lui céder sa maîtresse, rien que pour une nuit. Il n'est pas exigeant. Le jeune homme, de son côté, est trop reconnaissant et trop bien élevé pour refuser une chose aussi juste à un aussi bon père, et la chose est convenue. Mais comme il y a

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toujours des malintentionnés dont ia joie est de troubler le bonheur d'autrui, il se trouve, juste à point, un jaloux pour aller raconter l'histoire à la maman. Et celle-ci d'accourir chez la courtisane, où le papa et le fils sont attablés en bons compagnons, et d'empoigner Monsieur son époux qu'elle ramène, tête basse, au logis. On ne pourra pas dire, au moins, qu'il manque une morale à l'histoire. Le Brutal (Triicalentus) enchérit encore sur ÏAsinaria. Le titre de la pièce est emprunté à un personnage secondaire. Le naturel et vrai titre serait un substantif de deux syllabes que l'on ne peut écrire honnêtement, et que l'on remplace d'ordinaire par le vocable poli de « courtisane ». L'héroïne de la pièce est une « Nana », et tout l'intérêt consiste à montrer cette honnête personne appartenant à la fois à trois hommes, un citadin, un campagnard et un soldat. Il n'y a là ni intrigue, ni action, ni pièce, mais une série de scènes déroulées avec une verve cynique uniquement pour montrer jusqu'où peuvent aller et l'effronterie d'une fille et l'abjection de ses galants. En somme, Casina, ÏAsinaria et le Brutal constituent un trio unique en son genre.

Et en voici un autre, bien différent, formé par trois bons petits drames, sérieux, sentimentaux et honnêtes : les Captifs, le Câble et V Homme aux trois écus. Les Captifs pourraient s'appeler aussi

bien l'Esclave vertueux qui se dévoue pour son maître. Ce drame estimable a de faux airs de tragédie bourgeoise, et semblerait en mériter le nom bien plus que celui de comédie, s'il n'était farci d'une forte dose de bouffonneries et de niaiseries, en violent désaccord avec la gravité presque tragique du sujet. Bizarre mélange, où le sérieux et le grotesque se hantent brutalement, sans se fondre ! Quelle part faire là dedans au traducteur et à l'original? Le nom même de celui-ci nous est inconnu. Le Câble (qui pourrait aussi bien s'appeler la Pêche miraculeuse) est moins altéré que la précédente pièce, dans son caractère sérieux. Il y faudrait bien peu de chose, la suppression de quelques grossiers lazzis et de quelques malpropretés, pour en faire une assez bonne pièce, pas ennuyeuse et finissant bien. L'exposition est particulièrement amusante et pittoresque. Il y a deux jolis monologues et un charmant dialogue de jeunes filles, où l'on sent toute la finesse attique. L'auteur était Diphile. Quant au Trinumus, l'Homme aux trois écus (traduction du Trésor de Philémon), c'est une pure berquinade. Son vrai nom serait celui du joli roman de J. Girardin, les Braves gens. Mégaronide : brave homme, sermonneur et bénisseur. Calliclès : brave homme, discret et délicat. Charmide : brave homme qui va trimer pour le bon plaisir de son fils. Stasime, l'es-

clave : brave homme sermonneur et bénisseur, comme son maître. Lysitelès, un jeune premier : brave homme, qui uniquement pour faire plaisir à un ami, veut épouser une fille sans dot. Philton, digne père de ce digne jeune homme : brave homme, qui moralise presque autant que son fils. Lesbonicus, enfin, le loup de cette bergerie, viveur et ruiné, mais brave homme tout de même, à ce point qu'il se dépouille au profit de sa sœur, avecl'arrière-pensée de « s'engager» après. Et malgré tout cela, en dépit de tous ces bénisseurs et de leurs sermons, cette édifiante comédie n'est point du tout ennuyeuse, et se lit jusqu'au bout non sans agrément.

Une cinquième catégorie est formée par Amphitryon tout seul, unique type, malheureusement, qui nous soit resté, de la parodie gouailleuse, librepenseuse et libertine. La pièce est un vrai régal pour l'esprit, et elle a, surtout depuis Molière, conquis trop de renommée pour qu'il y ait lieu de la vanter, surtout à des lecteurs français.

Puis deux grosses bouffonneries dont l'une a eu l'honneur, comme Amphitryon, de fournir un sujet à Molière : la Marmite (ou VAnlularia) et le Soldat fanfaron. Dans la Marmite, il n'y a, à proprement parler, ni intrigue ni pièce, et, en dehors d'Euclion, pas un personnage qui compte. Et luimême est une charge, une grosse caricature plus

qu'un personnage de comédie. Tout se réduit à une série de scènes destinées à étaler certaines tribulations par où l'on peut faire passer un avare, et à nous en amuser. De ce côté, le but est atteint, et la charge est assez drôle. Seulement, il faudrait une singulière bonne volonté pour y voir quelque chose qu'on pût comparer à V Avare. Dans le Soldat fanfaron, la caricature est encore plus grosse : elle est énorme. Il est évident que, pour les Athéniens de la décadence, ce peuple de viveurs qui s'estimait si heureux de vivre sous l'administration d'un préfet macédonien qu'il élevait à ce fonctionnaire trois cent soixante statues, le soldat de profession était un être à part. Ces gens d'esprit, que ne troublait ni le sentiment de lapatrie ni la préoccupation du service militaire personnel, estimaient le métier de soldat une chose tellement bête qu'il fallait, pour s'y vouer, êtreunetriple bête, nonsans être, en mêmetemps, un fieffé poltron. Soldat, soit; mais s'exposer à se faire casser la tête, jamais ! De là, le soldat de théâtre, un capon qu'un enfant ferait entrer dans un trou de souris, et un idiot destiné à être berné, bafoué et battu à outrance. Le Pyrgopolinice, que Plaute montre aux Romains, est naturellement dessiné sur ce beau modèle. Il est la victime grotesque de toute sorte de tours pendables. Et, au milieu de ces énormes bouffonneries se détache un personnage très

curieux, un type d'honnête homme dans la société d'alors, vieux garçon endurci, égoïste, libertin et complaisant, dessiné avecune extrême finesse. Mor-' ceau de pur atticisme qui fait, avec les grossièretés voisines, un singulier contraste. Cespiècessemblent parfois d'indigestes macédoines, faites d'un mélange de Molière, de Turlupin et de Guignol; mais ce n'est malheureusement pas Molière qui domine.

Enfin deux vraies comédies, pleines des capitales qualités du genre, l'esprit et la gaieté : les Ménechmes et les Bacchis. La première a séduit le plus gai de nos anciens comiques jusqu'à lui inspirer la fantaisie de faire des Ménechmes français. La seconde peut être tenue pour un des bons modèles des Fourberies de Scapin. L'auteur inconnu des Ménechmes attiques a montré un véritable génie comique, en inventant cette amusante intrigue fondée sur le plus fécond des quiproquos, la ressemblance absolue de deux jumeaux. Quant aux Bacchis (qui sont probablement de Ménandre) elles ont le rare mérite de nous offrir les scènes à faire vraiment faites. Là, Molière est tout simplement devancé, ce qui témoigne chez l'auteur ancien d'un talent non médiocre.

Voilà donc la matière du théâtre qui porte le nom de Plaute, telle que nous la trouvons dans les 19 comédies venues jusqu'à nous. Quelles con-

clusions, maintenant, sommes-nous en droit d'en tirer sur ces deux points : le mérite personnel de Plaute? 1 intérêt de l'œuvre qui porte son nom?

Le mérite personnel de Plaute? Il est très mince; et il faut tout d'abord renoncer à trouver chez lui la plus légère trace d'originalité et d'invention. Les Romains venaient d'entrer en relation tous les jours plus étroites avec les Grecs. Ils avaient senti tout de suite combien les Grecs leur étaient supérieurs par l'esprit, et ils avaient dû être particulièrement frappés de la place énorme que le divertissement de la comédie avait pris dans la vie grecque. Ce divertissement, dans leur hâte à se hausser au niveau de leur rivaux, ils voulurent incontinent se le donner. Mais comment? Pour un peuple qui s'éveille à la vie littéraire et qui reçoit, pour ainsi dire, la première révélation de ce que c'est que l'esprit, le moyen de débuter par cette œuvre de raffinés et ce régal de délicats qu'on appelle la comédie? Sans compter qu'en supposant beaucoup plus avancée l'éducation de l'esprit romain, il y avait à Rome la plus forte raison pour que la comédie s'y trouvât non seulement mal à l'aise, mais dans l'absolue impuissance de vivre. A Rome, tout était sérieux, très sérieux, et la vie privée, non plus que la vie publique, n'était matière à raillerie. Il eût fait beau voir qu'un plaisantin fût assez mal avisé pour vou-

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loir faire rire aux dépens des magistrats et des pontifes, ou, ce qui n'était pas moins sacré, de l'autorité d'un père ou de la dignité d'une matrone ! Les institutions comme les mœurs frappaient donc la comédie d'un veto inflexible, et les conditions de la société romaine ne pouvaient pas plus s'accommoder d'un Ménandre que d'un Aristophane. Mais comme, d'un autre côté, les Romains n'entendaient plus se résigner à une sorte d'aveu d'infériorité intellectuelle, en se déclarant incapables de goûter le divertisement à la fois le plus délicatet le plus populaire de la vie grecque, comment se tirer d'embarras ? Par un procédé très simple : se faire traduire les comédies grecques. En leur qualité d'œuvres exotiques, qui ne mettaient sur la scène que des personnages étrangers et des mœurs étrangères, ces comédies avaient l'heur de n'offenser ni les lois ni les mœurs de Rome; et comme, en même temps, elles étaient écrites en latin, elles donnaient aux Romains, qui y tenaient si fort, cette douce illusion de croire qu'eux aussi, désormais, ils auraient leur théâtre. Il y eut bien, de fait, plus tard, quelques essais de comédie vraiment latine, et cela devait être. Mais ce qui devait être aussi, c'est que ces essais fussent condamnés à un avortement misérable, et cela pour les deux raisons que nous venons de dire. La comédie était trop au-dessus du degré

de culture où pouvait être alors arrivé l'esprit romain, et, d'autre part, les lois et les mœurs de Rome lui interdisaient tout développement sérieux. Une comédie romaine était donc une chimère. Aussi bien Plaute n'a-t-il aucune prétention de rien faire de tel. Toute son ambition se borne à être traducteur des Grecs, et la stricte vérité est qu'il ne fut pas autre chose.

Mais, traducteur, on peut l'être de bien des façons. Quelle est la façon de Plaute ? Elle est bien simple. Ses modèles sont délicats, du moins dans la forme, œuvre d'artistes et de gens d'esprit, polis par la culture la plus raffinée, et son public est rustique et grossier. Il s'agit donc, sans faire rien de plus que besogne de traducteur, de diminuer pourtant, dans une certaine mesure, la distance qui sépare de tels modèles d'un tel public, et comme il est impossible d'élever celui-ci au niveau de ceuxlà, d'abaisser du moins ceux-là au niveau de celuici. Autrement, comment être goûté, ou seulement compris? Or Plaute tenait d'autant plus à être goûté qu'il avait, pour vivre, besoin du produit de ses écrits. Après maintes traverses qui auraient été, paraît-il, jusqu'à faire de lui un garçon meunier, le pauvre diable avait jugé le goût de ses contemporains pour les traductions des comédies grecques assez vif pour qu'il y pût trouver des moyens d'exis-

tence,et il s'était fait « entrepreneur de traductions », juste comme nous avons eu des « entrepreneurs de romans ». De là l'absolue nécessité d'accommoder des traductions au goût de son public. Grecques? il fallait bien que ses comédies le fussent, du premier mot au dernier. Mais attiques? Avec le caractère propre et l'harmonieux ensemble de qualités fines que ce nom comporte, quelle nécessité? Loin de là. Elles avaient tout à gagner à être aussi peu attiques que possible. Entre un public romain du temps des guerres Puniques et l'atticisme. rien de commun. De là ces pièces qui semblent disloquées par les caprices d'une fantaisie bizarre, ces disparates choquants, ce mépris de toute règle, ces défis au bon goût, cette accumulation, à tout propos ou pour le moindre propos, de lazzis quelquefois drôles, le plus souvent grossiers, populaciers et orduriers : tout cela, c'est à la fois et la part personnelle de Plaute, et le témoignage de sa déférence pour le goût de son public. C'est, si l'on veut me permettre l'expression,- la sauce nationale destinée à faire passer le poisson étranger. C'est par là que Plaute fit ses traductions du grec à peu près aussi romaines qu'elles pouvaient l'être. C'est par là qu'il gagna, non pas, certes, la fortune, mais avec quelques écus une sérieuse popularité, puisqu'en somme il ne cessa de plaire aux Romains, et d'être

fidèlement applaudi par eux, après les gladiateurs, les bêtes féroces, les funambules et les pantins.

Mais quoi ! Est-ce là tout ? Et ce don du mouvement dont il semble que les anciens lui aient spécialement fait honneur et qu'ils auraient désigné par le verbe properarel Quel mouvement? Celui qui consiste à tendre au dénouement, d'une marche sûre, logique et rapide, à la façon des maîtres du théâtre? Il faut n'avoir pas lu une pièce de Plaute pour ignorer que cette sorte de mouvement est la chose dont il se soucie le moins, et qu'au contraire, la plupart du temps, il semble avoir fait la gageure de se laisser arrêter ou détourner par les fantaisies les plus étrangères au sujet, et surtout les plus inutiles au dénouement. Faut-il, comme il est plus probable, entendre cela de la façon dont ses pièces étaient jouées, les acteurs se donnant, en effet, plus de mouvement qu'il n'était d'usage, et se démenant « avec grands cris et grands efforts, clamore snmmo cum labore maximol » Peut-être bien; mais qu'estce que cela peut faire à la structure et au mérite des pièces? Il y avait, au temps d'Horace, des gens qui prétendaient que ce mérite de Plaute rappelait Epicharme. Nous voilà bien avancés, nous qui ne savons guère d'Épicharme que son nom ! Heureusement qu'Horace nous tire de peine en nous laissant entendre ce qu'il pense et de ces amateurs et

de ce prétendu talent de Plaute. La langue serat-elle, chez notre auteur, un mérite plus sérieux? Vive, naturelle, familière, souple, il est certain qu'elle fournira toujours un curieux sujet d'étude aux latinisants ; mais suffira-t-elle à faire des œuvres d'art de ces traductions, bâclées, trop souvent « à la diable », par un entrepreneur besogneux? Car j'aurais bien envie de croire que c'est encore là, peut-être, la façon la plus raisonnable d'entendre le properare appliqué à Plaute; et il me semble que c'est surtout en travaillant qu'il se dépêchait. Y aurait-il, dans son style, une fleur de poésie à admirer ? Et pourquoi n'y aurait-il pas de « poésie » chez un homme qui a écrit en vers? Car il a écrit en vers, il n'en faut pas douter, puisqu'on les scande, ces vers, et même, je crois bien, de plus d'une façon. Seulement qui dit poésie, dit musique. Il y a donc une « musique » des vers de Plaute? , Voilà un curieux problème! Mais nous savons ce ( qu'en pensait Horace, et cela donne à réfléchir, car j il est vraiment difficile que, dans l'espèce, Horace ne s'y connût pas un peu mieux que nous. Or, on se rappelle ce qu'il a dit : « Nos bons aïeux admiraient la versification et les traits d'esprit de Plaute. En quoi ils se montraient de bonne composition, pour ne pas dire qu'ils étaient de francs benêts. » Donc, le mérite personnel de Plaute, comme

traducteur ou arrangeur (est-ce bien « arrangeur » qu'il faudrait dire?) de comédies grecques, est des plus minces. Mais cela n'empêche pas que le prix et l'intérêt de son œuvre ne soient pas très grands; et voici comment.

La comédie, et j'entends par là cette peinture de la vie humaine mise sous les yeux des hommes pour les en faire pleurer quelquefois et rire le plus souvent, était destinée à clore, dans l'ordre des grandes créations poétiques, la merveilleuse carrière du génie grec. Elle est le dernier chapitre du livre dont Y Iliade est le premier, et c'est avec elle que la Grèce se console de la perte de son indépendance politique, et endort sa décadence. Sous les noms consacrés par la critique de comédie moyenne et de comédie nouvelle, l'esprit grec, encore en possession de son originalité native et avant d'avoir été atteint et altéré par les influences venues de l'Orient, a porté une moisson d'œuvres qui seraient un prodige par sa seule fécondité. Pendant un siècle environ, c'est-à-dire depuis le moment où la comédie peut être considérée comme vraiment créée, jusqu'à l'heure où cette production cesse tout à coup, arrêtée net par le vent de mysticisme et de pédantisme qui souffle d'Alexandrie, les comiques ne sont pas une légion, mais une armée. La simple liste de leurs noms ferait presque un chapitre; le simple

catalogue de leurs œuvres, un volume. Les plus célèbres sont en même temps les plus féconds. Antiphane avait écrit 280 pièces ; Anaxandride, 65 ; Eubule, 1 04 ; Alexis dont il nous reste un fragment inestimable) 245; Ménandre, io5; Philémon, i5o; Diphile, 100. « Le nombre des pièces dont nous ne possédons que des fragments ou les simples titres, dit M. Emile Burnouf, ne s'élève pas à moins de i38o. » Signe éclatant d'une singulière harmonie préétablie entre le genre nouveau et le public grec que cette extraordinaire fécondité ! Les Grecs raffolaient de la comédie, et d'un bout à l'autre du monde grec surgissait une armée de gens d'esprit pour se disputer l'honneur de lui offrir ce divertissement de prédilection. De gens d'esprit, ai-je dit; et l'esprit était, en effet, l'âme de la comédie. Elle n'avait pas d'autre secret pour séduire un peuple qui était lui-même l'esprit incarné, et qui n'avait plus que le sentiment de cette supériorité pour se consoler de ce qu'il avait perdu. Il s'est, il est vrai, trouvé des critiques quelque peu sévères et chagrins pour reprocher à cette comédie ses peintures et les juger basses, immorales et monotones. Elles n'étaient pas relevées, sans aucun doute, mais est-ce que c'est l'affaire de la comédie d'être relevée, par hasard? « O vie, et toi, Ménandre, dit une épigramme célèbre, lequel de vous deux a imité l'autre?»

Si la comédie est le portrait de la vie — et peutelle être autre chose? — il faut bien qu'elle ait pour premier mérite de ressembler à son original, et cet original n'est ni noble ni haut. Cette comédie, a-t-on dit encore, est monotone, ce qui veut dire qu'elle était exclusivement grecque; mais que voulait-on donc qu'elle fût? C'est toujours 1 , le parasite, le cuisinier et le soldat; toujours le père facile, la mère acariâtre, la jeune fille insignifiante, la fils libertin, l'esclave fripon fieffé ; mais, de bonne foi, pouvait-il en être autrement? Est-ce que ce n'était pas là toute la vie grecque, j'entends la vie terre à terre et de tous les jours? Est-ce que les comiques grecs pouvaient présenter à leurs contemporains autre chose que les peintures des hommes et des choses qu'ils avaient sous les yeux? Donc, rien de moins fondé qu'un tel reproche, et celui d'immoralité de parti pris ne l'est pas davantage. Je ne parle pas de pièces comme VAsinaria et le Brutal : ce sont des exceptions. La vérité est que, prise dans son ensemble, la comédie grecque n'était ni plus morale ni plus immorale que la vie grecque, et n'avait pas affaire d'être autre chose. La comédie fait mal, sans doute, quand elle provoque le scandale et le dégoût, mais elle n'a pas charge d'âmes et mission d'édifier. Les Grecs qui voulaient s'édifier avaient leurs philosophes, prêcheurs de morale,

exactement comme les modernes ont leurs directeurs de conscience et leurs sermonnaires. Ils n'avaient que faire, pour cela, de s'adresser au théâtre, qui, alors comme aujourd'hui, n'était tenu que d'amuser les hommes du spectacle de leurs ridicules et de leurs travers. Quant à rendre la comédie responsable, à un degré quelconque, de la décadence hellénique, cela est encore moins sérieux que tout le reste. La décadence de la Grèce tient à deux causes qui, dans tous les temps et chez tous les peuples, auront les mêmes effets : le manque d'esprit politique et le manque d'esprit militaire. Le jour où les Grecs se trouvèrent en contact avec des adversaires munis de ces deux forces, la Macédoine d'abord, Rome ensuite, leur sort était décidé; ils devaient succomber. Quand cette décadence fut consommée, les comiques l'amusèrent. Voilà tout. Firent-ils si mal? Nous serions curieux de savoir s'il se trouva d'autres hommes pour lui rendre un service plus sérieux, et si, au cas où ces hommes se fussent rencontrés, la Grèce eût été d'humeur à les écouter. Il y avait longtemps qu'elle avait pris la douce habitude de se passer des vertus qui font les peuples forts, et elle n'avait, pour y'persévérer, besoin des leçons ni des comiques ni de personne. Eh bien ! cette œuvre énorme de la comédie grecque a péri tout entière, et si radicalement qu'il

est bien difficile de n'y pas soupçonner une extermination de parti pris, effet d'une volonté réfléchie. Le hasard seul n'eût pas fait cela. D'où est venu le coup ? Il semble qu'il n'y ait pas tant à chercher. L'avènement de l'alexandrinisme, cette puissance nouvelle, faite de deux éléments malsains, le pédantisme et le mysticisme, semble avoir brusquement desséché et tari la veine comique du génie grec. Mais, apparemment, cela n'était pas assez, et, en coupant court à la production comique, l'alexandrinisme n'était que l'avant-coureur de la bigoterie fanatique, laquelle était appelée à effacer du monde jusqu'à la dernière trace de ces œuvres impures. Il y a là un exploit de zélateur qui annonce celui du khalife Omar. Et voilà comment le fanatisme de quelques bigots byzantins, accomplissant en conscience son œuvre d'épuration, n'a laissé arriver jusqu'à nous, de tout le trésor de la comédie grecque, qu'une poignée de fragments insignifiants épars dans les manuels.

Mais les zélateurs n'ont pas songé à Plaute — et cela surtout donnerait lieu de croire que le coup venait de Byzance — et Plaute devait nous conser ver quelques débris échappés à cette grande destruction. Là, est le capital intérêt de ses œuvres. Qu'il n'ait guère pu se douter du service que ses traductions rendraient un jour à la postérité, cela n'im-

porte guère; le service n'en est pas moins réel, et nous avons assez de ses dix-neuf comédies pour savoir, par elles, ce qu'était la comédie grecque. Le principal caractère de ce théâtre et son attrait le plus piquant, c'est que nous y trouvons, nous, Français du xixe siècle, les origines et les premiers modèles de notre théâtre d'aujourd'hui. Il était dans la destinée des Grecs de marcher les premiers dans toutes les voies ouvertes à l'esprit humain. Notre théâtre classique relève de leur tragédie. Notre théâtre contemporain a son premier modèle dans leur comédie. Les seules traductions de Plaute nous rendent ce théâtre presque complètement dans toute sa variété. S'il eût traduit une comédie de caractère, on pourrait dire qu'il nous a laissé des échantillons de tout ce qui fait notre comédie actuelle. La parodie gouailleuse des choses antiques et jadis sacrées? Amphitryon. Molière Ta traduit et orné, et notre temps lui a donné une postérité non indigne de lui. La comédie d'intrigue et de quiproquos? les Bacchis et les Ménechmest La grosse farce touchant à la parodie ? le Soldat fanfaron. La tragédie bourgeoise et populaire que nous appelons drame ? le Câble et les Captifs. La comédie sentimentale, édifiante? l'Homme aux trois e'cus. La comédie scandaleuse et pornographique ? VAsina?~ia et le Brutal. Et ce que Plaute, peut-être

à bon escient, a omis — il avait le droit de croire que la comédie de caractère était peut-être un peu délicate pour son public — Térence le donnera.

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