II. — TÉRENCE
Térence n'a fait que continuer l'œuvre de Plaute, la traduction de la comédie grecque, mais dans un autre esprit et avec des procédés différents.
Térence naissait au moment même où mourait Plaute. La fin de la carrière de ce dernier avait été marquée par une grosse révolution, la prise de possession définitive de Rome par la culture hellénique. Il y avait eu à ce moment comme un double triomphe, celui de Rome sur Carthage et celui du génie grec sur Rome. Deux ou trois ans avant la conclusion de la seconde guerre Punique, Ennius avait été amené à Rome par Caton. C'était la Grèce elle-même qui entrait avec lui à Rome pour n'en plus sortir. L'esprit romain, à plusieurs reprises, et, ce qui est piquant, à l'instigation de ce même Caton, l'introducteur d'Ennius, eut des velléités de révolte et essaya de secouer ce joug nouveau. Inutiles efforts ! La Grèce tenait Rome, et ne devait plus la lâcher. Les expulsions ab irato des philosophes et rhéteurs grecs ne servirent qu'à montrer l'impuissance de Rome à s'affranchir d'une influence
que chaque jour rendait plus forte, plus pénétrante, plus invincible. Les partisans des vieilles mœurs se flattèrent un jour d'avoir remporté une belle victoire en faisant expulser deux prêcheurs d'épicurisme. Quelques années après, c'était le sénat lui-même qui faisait, d'un coup, transporter en Italie l'élite de la société achéenne, mille otages (et parmi eux Polybe), lesquels ne devaient pas rester en Italie moins de dix-sept ans. Rome, en somme, ne faisait semblant de se défendre contre la Grèce qu'en lui cédant, et, en réalité, elle mettait son honneur et son bonheur à lui céder. Les chefs de l'Etat romain, les premiers par le nom, la fortune, l'influence, les services, l'esprit, étaient euxmêmes les promoteurs empressés et infatigables de tout ce qui pouvait helléniser leur patrie.
C'est à ce moment, dans le court intervalle qui sépare les deux dernières guerres Puniques, et que sa vie, encore plus courte, ne devait pas remplir (il était né quinze ans après la fin de la seconde guerre et devait mourir dix ans avant l'explosion de la troisième), que Térence traduisit les six comédies grecques qui ont gardé son nom à la postérité. Tout ce que nous savons de sa vie, c'est qu'il était né en Afrique ; qu'il avait été esclave d'un Terentius, puis affranchi; qu'il était entré ensuite dans l'intimité des Scipions et s'était montré assez
instruit et expert dans les deux langues pour aspirer à la succession de Plaute et de Cécilius. Mais le moment où il arrivait à l'âge d'homme, et la place qu'il s'était faite dans la société romaine, expliquent qu'il ait entendu son métier de traducteur autrement que ses devanciers.
D'abord, depuis la mort de Plaute, la marée montante de la culture grecque avait fait les derniers progrès. Elle battait son plein. Aussi pouvait-on ne plus croire nécessaire de chercher des tempéraments à l'hellénisme, comme avait fait Plaute, pour le rendre acceptable au goût romain. Et, en tout cas, les cercles aristocratiques, dans lesquels l'ancien esclave africain avait été appelé à l'honneur de vivre, n'entendaient pas être Grecs à demi et avoir besoin de faire des concessions à la vieille rusticité indigène. Il semble que Plaute ait cherché, en quelque sorte, à défaire ses modèles de leur élégance native, de cette grâce et de cette distinction attiques qu'il jugeait être, pour ses rudes spectateurs, du bien perdu. Térence paraît estimer, au contraire, que s'il y a du bien perdu, c'est dans ce travail barbare qui consiste à défigurer de beaux modèles pour complaire à un barbare public. Il entend expressément rester attique autant que ceux qu'il traduit. Non qu'il aille jusqu'à s'interdire le procédé, si cher aux Romains, de la contaminatio .
Il revendique, au contraire, le droit d'en user largement, selon l'exemple de ses devanciers, Névius, Plaute, Ennius, et contrairement à la pratique de quelques-uns de ses contemporains, entre autres ce Luscius de Lanuvium, « le vieux poète hargneux » avec lequel il a maille à partir dans presque toutes ses préfaces. Il y avait donc des gens encore plus Grecs que Térence, et qui jugeaient que la seule façon de traduire les Grecs était de les traduire mot à mot. Térence n'est pas de ceux-là; mais il veut traduire ses modèles surtout dans leur esprit, leur grâce, leur distinction, et, ce qui lui paraît le plus digne d'être imité, dans toute l'élégance du style attique. Sans nul doute, la manière de dire de Plaute lui paraît légèrement boueuse, comme Horace le dira de celle de Lucilius. Il la filtre, clarifie et purifie. In hdc est para oratio, « ici on trouvera un langage châtié », dit-il avec quelque fierté dans la préface de YHeaatontimoroumenos. Et plus tard, dans les vers si connus qu'il fera sur lui, César le jugera digne d'être mis au premier rang, et à bon droit in snmmis et merito, parce que puri sermonis amator, amateur, dirait Boileau, d'une « langue épurée ». Il y a du Malherbe chez lui, et, comme chez tous les purificateurs, un certain contentement de soi et une propension assez marquée au dédain d'autrui. Sen-
timent singulier, dira-t-on, et à peine croyable chez un ancien esclave africain! Sans doute; mais cet ex-esclave"était devenu le familier de ce qu'il y avait de plus distingué à Rome, et il avait quelque droit de se tenir pour un maître du langage latin. En fallait-il davantage pour expliquer une vanité qui ne semble pas dépourvue de quelque aigreur? Les préfaces, ou Prologi, de ses pièces sont, à ce titre, curieuses à étudier, car l'homme s'y montre, et paraît assez souvent manquer d'amabilité. Celle de l'Andriennel Morceau sec et pédant. L'auteur v revendique avec aigreur le droit de contaminer. Son ton est rogue et sa préoccupation littéraire accusée avec trop.de susceptibilité. Celle de l'Eunuque! Môme caractère. Le jeune traducteur fait la leçon à son vieux collègue Luscius, avec hauteur et pédantisme. Celle de ÏHeautontimoroumenos,qui eut, paraît-il, l'honneur insigne d'être récitée par 1 illustre acteur Ambivius Turpion en personne? L'auteur se vante d'avoir fait de la contaminatio — ou du mélange — et répond assez dédaigneusement, à ceux qui l'accusent d'avoir d'illustres amis, lesquels pourraient bien être ses collaborateurs (c'était le bruit à Rome), qu'on la jugera. « MM. les spectateurs apprécieront »; et c'est tout. C'est dans cette préface qu'il fait sonner la pura oratio. Celle des Adelphes? Aussi courte que la
précédente est longue ; mais l'auteur y répond aux mêmes reproches de la même façon, dédaigneuse et équivoque. Celles de l'Hécyreï car il y en a deux. Dans la première, lamentation sur la stupidité du public, qui a planté là le drame, au beau milieu de la représentation, pour aller voir un funambule ; dans la seconde, humble supplication au public, par l'organe du chef de la troupe. La malheureuse Belle-mère (c'est le nom français de VHécyre) s'était vue sacrifiée une seconde fois... à des gladiateurs. Celle du Phormionl Aigre et presque impertinente rispote au « vieux poète hargneux ». On voit, en somme, que la succession de Plaute et l'auguste amitié des Scipions, ne furent pas, pour le jeune Africain, tout à fait sans épines. Faut-il dire que, de toutes ces épines, la plus aiguë fut le manque de succès? Là, on risquerait peut-être de se tromper. Si VHécyre eut des malheurs, l'Eunuque, en revanche, eut un grand succès, qui autorise à croire que Phormion ne fut guère moins bien accueilli ; et si l'on est tenté de douter qu'une pièce aussi sage que l'Andrienne, ou aussi distinguée que les Adelphes ait eu de quoi ravir un public romain, on est pourtant enclin à croire que Térence n'était pas trop mécontent de sa fortune ni disposé à changer de carrière, s'il est vrai qu'il soit allé en Grèce pour s'y perfectionner dans son
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art, et qu'il y ait traduit cent huit comédies grecques. Il n'est pas étonnant, après tout, que le goût de ceux que Térence appelait lui-même les gens de bien, boni, autrement dit les gens bien élevés, ait fini par faire la loi, au moins pour un temps, et s'imposer à une foule, docile par tempérament.
En somme, Térence complète, pour la postérité, l'œuvre de Plaute de deux façons. D'abord, il nous donne, des précieux originaux perdus, une version beaucoup plus fidèle que n'avait fait son prédécesseur. En artiste très pénétré du mérite de ses modèles, il est beaucoup plus soucieux de les respecter que de les accommoder au goût de la partie la moins éclairée de son public. Il est, par là, le premier en date des attiques romains. En second lieu, il ajoute à notre connaissance de ces modèles et à l'estime que nous en devons faire, en nous offrant un spécimen unique, il est vrai, mais d'autant plus précieux, de la forme la plus haute de la comédie, une comédie de caractère, traduite de Ménandre et un peu "de Diphile, les Adelphes.
Les pièces de Térence, nous l'avons dit, sont au nombre de six. L'une, peut-être la moins heureuse, Y Heautontimoronmenos (ou Bourreau de soi-même) commence comme une comédie de caractère qui avorte presque aussitôt pour dégé-
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nérer en une pièce d'intrigue quelque peu embrouillée et de médiocre intérêt. Deux, l'Eunuque, de Ménandre, et Phormion, d'Apollodore, sont deux comédies d'intrigue, très gaies, très spirituelles et très enlevées, avec cette différence toutefois que les personnages de Phormion (qui pourrait s'appeler les Fourberies des deux Scapins) sont comiques et amusants, sans qu'aucun soit précisément vil, tandis que l'Eunuque nous met en plein demimonde — un demi-monde d'Athènes ! — et peutêtre même un peu plus bas. Là, pas un personnage honnête, si ce n'est pourtant une courtisane, chargée à elle toute seule de représenter la vertu. Elle s'est mis en tête de retrouver la famille d'une jeune fille jadis enlevée et de rendre la jeune fille à cette famille. Mais les autres ! La pièce, en somme, n'est ni médiocrement gaie, ni médiocrement spirituelle, ni médiocrement malhonnête. Elle a tous les droits à siéger à côté de YAsinaria et du Brutal. Phormion, sans être moins comique, est plus décent. UAndrienne et XHécyre sont plutôt des drames que des comédies. L'Andrienne est un petit drame bourgeois, quelque peu sentimental et à peu près irréprochable. \JHécyre a le même caractère, mais encore plus marqué. Comme dans le Trinumus , tous braves gens, y compris et surtout la courtisane, qui rivalise de bonté avec la
belle-mère. Curieuse pièce où nous trouvons la scène du père Duval et de Marguerite Gautier, et où nous voyons une courtisane qui ramène un mari volage à sa femme. Tout cela est très loin d'être sans valeur, mais ne fait, après tout, en beaucoup meilleur langage, et avec plus de goût, que continuer Plaute. Phormion, ce sont les Bacchis. V Eunuque c'est YAsinaria. UAndrienne et YHécyre, c'est le Trinumus. Ce qui est tout à fait nouveau, ce sont les Adelphes, Tunique monument qui nous montre que les maîtres attiques, et peutêtre Ménandre plus que les autres, avaient su s'élever jusqu'à la plus haute forme de la comédie. Nous avons là une vraie comédie de caractère, qui met en présence et en lutte deux natures et deux systèmes de vie et d'éducation : la sévérité et la complaisance. Est-il besoin de dire à qui reste la victoire? La complaisance triomphe sur toute la ligne. La sévérité est confondue et bafouée. Alors, elle se convertit, enchérit sur sa rivale et se pique de la pousser aux extrémités, aux démonstrations par l'absurde. La conclusion est, au fond, sceptique, non sans un petit grain d'amertume et une médiocre estime de la nature humaine. La pièce ne va pas sans quelques longueurs et hors-d'œuvre; mais l'action marche, en somme, dans le sens du développement des caractères, et l'œuvre est, de
tout point, de haute valeur. Si nous ne l'avions pas, il nous manquerait un document capital, dont aucune des autres œuvres traduites par Plaute et Térence ne pourrait tenir lieu.
Enfin, et ce dernier mérite vaut qu'on y revienne et qu'on y insiste, il était naturel que cet attique, si plein de ses maîtres, eût l'idée de donner le premier modèle d'une latinité châtiée et élégante, élevât le rude idiome des fils de Rémus à la dignité de langue littéraire et le montrât capable de distinction. C'est à quoi Térence s'appliqua particulièrement et réussit. Mais ce succès, joint à ce hasard que, parmi les originaux grecs qu'il traduisit, se trouvèrent Y Andrienne et les Adelphes, eut de bien singulières conséquences. Quand, au xvne siècle, Molière eut créé le premier exemplaire de la comédie moderne, la comparaison avec ce qui nous était parvenu de la comédie antique s'imposa naturellement, et la critique qui, en dépit de l'exceptionnelle valeur de quelques-uns de ceux qui l'exercèrent, n'en était pas moins à ses débuts, commit d'étranges bévues. D'abord, sous prétexte que ce qui nous était arrivé de cette comédie était en latin, on la prit pour une comédie latine. L'idée qu'elle n'était qu'une simple traduction du grec, non seulement ne vint à personne, mais eût presque paru irrespectueuse. Il fut entendu et
accepté par tous que Plaute et Térence devaient être traités sur le pied d'écrivains originaux. Mais ce ne fut pas tout. Dans l'ensemble de leurs écrits à tous deux, ce qui frappa le plus les esprits au xvne siècle, ce furent les deux choses qui se trou vaient le plus conformes aux idées et au goût du xvue siècle, je veux dire la pureté classique du latin de Térence, et la distinction classique des deux pièces où le xvne siècle se reconnaissait le plus volontiers, YAndrienne et les Adelphes, les Adelphes surtout. On raisonna, non seulement comme si cette dernière pièce était l'œuvre de Térence, mais comme si elle était tout Térence, que dis-je? tout Térence, comme si elle devait être prise pour type du théâtre ancien tout entier. Ce qui amena le plus autorisé des critiques à rendre ce prodigieux arrêt, que Molière — là où il es bon! — vaut presque Térence. Car Molière a fait les Fourberies de Scapin, et un ancien aurait rougi de descendre aussi bas! Voilà où en était la critique au temps de Boileau, et il faut bien le dire voilà où en était Boileau lui-même. Il y a là, cd tainement, un des cas de superstition littéraire les plus curieux qu'on puisse imaginer. Les chose; ont aujourd'hui ramenées à leurs proportions vraies, et nous n'avons pas besoin, pour justifier le prix que les deux traducteurs latins des comiques
grecs garderont toujours pour nous, de leur prêter des mérites imaginaires, et de les exposer à des comparaisons injustifiables. Ils vaudront assez pour nous, si nous nous contentons de les prendre pour ce qu'ils sont. Nous n'avons qu'à songer à ce qu'ils nous ont sauvé, et à ce qui, sans eux, serait aussi perdu que s'il n'eût jamais existé.
Il ne s'écoule guère plus d'un demi-siècle [i5g- 106) entre la mort de Térence et la naissance de Cicéron. Et comme Térence mourut très jeune à vingt-six ans), et que le talent de Cicéron eut une maturité très précoce, on voit qu'il ne se passa pas un temps bien long entre la date qui marque la naissance de la latinité « distinguée » et celle qui en marque la perfection.
L'œuvre si considérable de Cicéron se divise en quatre parties distinctes: ses discours, ses ouvrages derhétorique, sesécritspolitiques et philosophiques et ses lettres.