SES DISCOURS
Ses discours d'abord, qui sont le plus solide fondement de sa renommée, discours d'avocat et discours d'homme d'État.
Comme avocat, Cicéron a, naturellement, plaidé au civil et au criminel, et il convient d'observer, là, une distinction nécessaire.
Pour les causes civiles, une question préjudicielle se présente avant tout examen. Y a-t-il, dans les causes de cette nature, une matière suffisante offerte au talent d'un avocat, si bien doué qu'on suppose celui-ci, pour attirer et retenir l'intérêt de la postérité? Les causes civiles sont naturellement d'un intérêt capital pour les plaideurs. Cela va de soi. Elle sont aussi d'un intérêt très grand pour les avocats : rien de plus juste. Mais en dehors de ces deux catégories d'intéressés nécessaires, qui donc peuvent-elles bien toucher? Et qui aura le loisir de se soucier beaucoup du talent que l'avocat aura pu employer à soutenir sa cause, et du plus ou moins de succès qu'il y aura trouvé? Je dis parmi les vivants, à combien plus forte raison parmi les générations futures ! Certes, nous ne manquons pas aujourd'hui de grands avocats, mais si on venait nous apprendre que le plus éminent d'entre eux recueille soigneusementtoussesdiscours d'affaires, ou même seulement les plus marquants, pour les transmettre à la postérité, je voudrais bien savoir ce que nous penserions de cette sollicitude. Ne la trouverions-nous pas singulièrement exagérée? Ne dirions-nous pas que Maître Un Tel est
bien bon de se figurer la postérité soucieuse à ce point de tout ce qu'il aura pu dire? Nous ne nous en soucions même pas, nous, ses contemporains. Que voulez-vous que nous fasse Parfaire A ou B et le procès X ouZ? Et tout ce que les avocats auront pu dire pour et contre? Et vous vous flattez d'intéresser à cela la postérité? Voilà une belle fatuité ! Elle aura autre chose à lire et à faire, la postérité ! Tel n'a pas été l'avis de Cicéron, et, à voir l'importance si bénévolement accordée jusqu'ici aux moindres mots sortis de sa plume, on est tenté de se demander s'il a eu tort; ce qui n'empêche pas qu'à lire ses plaidoyers civils, on cherche en quoi ils peuvent bien faire exception à l'intérêt, aux mérites et à la destinée de ces sortes de produits. Il y a quelque chose comme une douzaine de ces plaidoyers arrivés jusqu'à nous. Quel que soit le piquant, l'éclat ou l'agrément de tel ou tel morceau qu'on y peut distinguer, il est impossible, après les avoir lus, d'échapper à cette double conclusion: ces discours ne pouvaient être sérieusement inté- • ressants que pour les personnages en cause et leurs avocats; et la matière était telle qu'il n'y avait pas de talent au monde, en supposât-on un même très supérieur à celui de Cicéron, capable de lui communiquer un intérêt plus durable que celui du moment. Avec les plaidoyers criminels, le cas semble
d'abord unpeu différent. Les affairescriminellesont, pour l'éloquence, cet avantage sur les causes civiles, d'être de vrais drames, et les plus émouvants de tous les drames. La collection des Causes célèbres laisse loin derrière elle, sous ce rapport, ce que l'imagination de tous les Shakespeare du monde pourrait inventer. Mais il y a plus d'un point à noter. D'abord, ce qui intéresse dans les affaires criminelles, c'est l'affaire elle-même, c'està-dire la double lutte entreprise par le criminel contre la société, puis par la société contre le criminel. Le plaidoyer prononcé en faveur de ce dernier, peu avant le dénouement, n'est en somme, quelle qu'en soit la valeur, qu'un des éléments, je dirai presque secondaires, de la question. Quand on en est là, il faut bien reconnaître que le plus souvent l'intérêt de l'affaire est épuisé. Aussi, en dépit de l'éclat de ces causes, le rôle de l'avocat y est-il moindre, en un sens, que dans les causes civiles, et c'est une vérité reconnue que ces dernières sont le véritable critérium de la valeur d'un avocat. Les maîtres du barreau, en général, tiennent les affaires criminelles pour médiocrement dignes de leur autorité et de leur talent. Ils les abandonnent volontiers ou aux jeunes ou aux spécialistes. Enfin les causes criminelles, non seulement comme toute chose, mais plus que beaucoup d'autres, perdent
avec le temps le meilleur de leur intérêt. Comme elles vont se renouvelant sans cesse, la faveur s'attache toujours de préférence, et le plus naturellement du monde, aux plus récentes. Ce sont celles-là qui font vraiment palpiter. L'affaire de la Brinvilliers, par exemple, a beau être une des plus belles causes célèbres qu'on puisse rêver : elle est bien vieille pour nous remuer profondément; celle du jour ou de la veille lui fera toujours tort. Que sera-ce de l'affaire Cluentius? Et si dans celle de la Brinvilliers, les plaidoyers, en particulier, sont de toute la cause la partie qui doit nous laisser leplus froids, y a-t-il grande chance pour que le plaidoyer en faveur de Cluentius ait le don de nous beaucoup émouvoir? Mais il est de Cicéron! — La belle affaire! Y a-t-il aujourd'hui une postérité, j'entends une postérité de lecteurs, pour les plaidoyers de Lachaud en faveur de La Pommerais ou]de Troppmann ? Et pourtant il est bien sûr que, comme clients intéressants, La Pommerais et Troppmann valaient bien Cluentius, aussi vrai que, comme avocat d'assises, Lachaud valait bien Cicéron.
Mais Cicéron a été autre chose qu'un avocat de causes civiles et criminelles : il a été un maître de l'éloquence politique; et, comme le dit le poète Maternus dans le célèbre entretien que nous a gardé Tacite, « Cicéron n'est pas un grand orateur pour
avoir défendu Quintius et Archias. Milon, Verres, Antoine, voilà ceux qui ont fait sa gloire ! » A la bonne heure ! Donnons-nous donc leplaisisir dépasser la revue de cette éclatante partie de son œuvre. Les Verrines se présentent d'abord. On sait quel fut ce procès. Il s'agissait de faire condamner un membre de l'oligarchie sénatoriale, Licinius Verres, qui, préteur en Sicile, avait pillé sa province avec un cynisme sans exemple. La Sicile, tout d'une voix, avait crié contre lui et chargé Cicéron qu'elle avait eu, peu auparavant, pour questeur, de la poursuite. Les juges étaient les sénateurs amis de Verres, et son défenseur et ami particulier, Hortensius, allait être consul. Que l'affaire fût traînée seulement jusqu'aux prochaines élections consulaires, et elle se terminait immanquablement par le triomphe de Verres et la confusion de ses victimes. Mais Cicéron, jeune, ardent et impatient de se faire valoir, brusqua les choses en obligeant Hortensius à subir immédiatement les accablantes dépositions des malheureux Siciliens, et ce ne fut pas la peine d'aller plus loin. Le scandale fut tel qu'il n'y eut lieu ni à réquisitoire ni à défense, et que, sur le conseil même de son avocat, affirmant qu'il n'avait plus mot à dire, Verres prononça lui-même sa propre condamnation en s'exilant. L'affaire huit donc, à peine commencée, sans que Cicéron eût
besoin de faire autre chose que de produire et de faire défiler les témoins.
Et les Verrines, ces cinq énormes mémoires? Les Verrines sont ce que Cicéron aurait pu dire, s'il lui avait été nécessaire de parler. Nul doute que Cicéron n'ait été enchanté de gagner son procès; et pourtant, tel que nous le connaissons, il ne dut pas jouir de son succès sans un certain ennui. Il avait eu la victoire trop facile. Et comme il avait fait une sérieuse étude de son dossier et qu'il y avait trouvé la matière du réquisitoire le plus triomphant, il se donna le plaisir de rédiger con amore ce qu'il avait eu le chagrin de ne pouvoir faire entendre. Il avait déjà le ferme propos de ne rien laisser perdre de ce à quoi il avait une fois touché, et la conviction profonde que rien de ce qu'il avait pris plaisir à écrire ne pouvait être long. On s'en aperçoit à la dimension de ces mémoires, qui fait dire à l'un des interlocuteurs du Dialogue de Tacite : « Qui aurait aujourd'hui la patience d'attendre la fin des cinq mémoires contre Verres? » Et il est difficile de n'y pas relever encore autre chose. Le moyen de ne pas sourire devant les terribles apostrophes et les imprécations fulgurantes du De signis et du De suppliciis, en songeant qu'au moment où Cicéron, à tête reposée et les pieds dans ses pantoufles, brandissait, dans son cabinet, ses
tonnerres oratoires, il y avait déjà beau temps que Verres, au sein de la tranquille retraite choisie par lui, jouissait avec la quiétude d'un sage de la splendide fortune et des merveilleuses collections qu'il avait si bien gagnées.
Quoi qu'il en soit, ce célèbre procès commençait la carrière politique de Cicéron. Le voilà « montré aux destins ». Il est édile, puis préteur. A ce moment, la république passait par une crise très grave. La restauration oligarchique avait à peine survécu à Sylla. Lui mort, l'oligarchie romaine avait aussitôt laissé échapper de ses débiles mains l'omnipotence que le dictateur y avait replacée, et il était devenu évident qu'il fallait chercher, pour le monde romain, une autre forme de gouvernement. L'heure était venue pour un homme comme Cicéron de donner la mesure de sa valeur politique, et, s'il aspirait à un grand rôle, de s'en montrer capable par les deux qualités de l'homme d'Etat, l'intelligence et la volonté.
Son premier pas dans cette voie nouvelle fut une adhésion éclatante à la cause de la monarchie. Rien de plus naturel. Dans l'effondrement de l'autorité sénatoriale, il s'était fait, à tous les rangs de la société romaine, un mouvement très marqué dans le sens de la monarchie, et Pompée était revenu d'Espagne juste à point pour être porté au pinacle
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par ce courant de l'opinion. Un tribun s'était trouvé pour lui faire conférer la dictature des mers. Une autre se trouva pour lui faire conférer celle de TOrient tout entier. C'était mettre la république à sa discrétion. Ce dernier tribun, qui se nommait Manilius, eut l'heur d'être appuyé par Cicéron, alors prêteur. Non que cet appui lui fût bien nécessaire. Il n'en avait, au contraire, nul besoin; mais Cicéron le lui prodigua avec une emphase qui, si elle devait être tout à fait inutile au succès assuré de la motion tribunitienne, semblait du moins faire de lui l'un des serviteurs désignés de la monarchie future et prochaine. C'est tout le sens du brillant et pompeux discours Pro lege Manilia.
Mais on put voir bientôt quelle était la solidité du zèle monarchique de Cicéron. Pendant que Pompée était occupé à pacifier et à organiser l'Orient, Rome était laissée à elle-même, c'està-dire à la merci de quiconque serait assez osé pour la prendre. La tentation était grande, et, pour un pareil coup, ni les occasions ni les hommes ne devaient se faire attendre longtemps. L'assaut contre la république fut ouvertement préparé. Éperdue de peur, et écrasée par la conscience de sa nullité, l'aristocratie romaine, faute de trouver un des siens assez armé de courage pour faire face au danger, se résigna à l'humiliation de mettre à sa tète un
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homme sans aïeux. Elle porta au consulat Cicéron, et ce parvenu se trouva, du jour au lendemain, chef des optimates et responsable de leurs destinées. Est-il besoin de dire qu'il accepta ce nouveau rôle, tout inattendu qu'il fût pour lui, avec non moins de zèle et encore plus de fierté qu'il n'en avait mis à s'offrir à Pompée?
Tout d'abord il eut, à peine installé, à repousser une première attaque, mais celle-là légale, des ennemis de la constitution : la proposition de loi agraire du tribun Rullus. L'objet véritable de cette proposition était, sous prétexte de loi agraire, de constituer en commission décemvirale et dictatoriale les chefs de l'opposition démocratique. Cicéron prit tout de suite, non sans vaillance ni succès, son poste de combat comme défenseur officiel de l'aristocratie. Il nous est resté trois de ses discours contre la loi agraire. La seconde de ces trois harangues est une assez habile et forte discussion de la proposition tribunitienne. Rullus retira sa loi. Mais, aussitôt après, nouvel assaut, secrètement poussé par César. Un tribun accusa un certain Rabirius d'avoir égorgé, trente-huit ans auparavant, le tribun Saturninus, alors l'un des chefs du parti démocratique. Devant une première juridiction, l'accusé, vainement défendu par Hortensius, fut condamné. Il en appela au peuple, et devant ce
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nouveau tribunal, prit pour défenseur Cicéron. En dépit des gênes qu'on lui suscita — il lui fut interdit de parler plus d'une demi-heure — Cicéron défendit Rabirius non seulement avec éloquence, mais avec audace. Le résumé du Pro Rabirio est très simple. D'abord Rabirius n'a pas tué Saturninus. Cela a été mis hors de doute par son premier avocat, Hortensius. Mais s'il l'eût tué, il aurait bien fait, parce que Saturninus, coupable d'attentat contre la république, s'était mis lui-même hors la loi. Ce que le peuple eût pensé de ce système de défense est assez difficile à dire; mais le fait est que Rabirius ne fut sauvé que parce que le préteur Metellus Celer fit brusquement enlever le drapeau du Janicule, sous prétexte d'auspices défavorables. L'assemblée fut forcée de se dissoudre et l'accusation ne fut pas reprise. Mais la crise décisive approchait et se préparait au grand jour. Catilina crut avoir à sa disposition, dans Rome même, une force suffisante pour faire main basse sur la république. Les directeurs occultes du parti révolutionnaire, Crassus et César, trouvaient bon de faire place nette devant eux en lançant, comme avantgarde, la grande armée des chenapans. Le coup fait, il leur serait facile d'apparaître en sauveurs et restaurateurs de l'État; mais le coup manqua, et l'on sait comment. Avec les très faibles moyens de dé-
fense dont il disposait, Cicéron, montrant à la fois le flair et la résolution d'un excellent préfet de police, fit face à tout. Catilina comptait sur un double mouvement de ses partisans à la fois dans Rome et hors de Rome. Dans Rome, rien ne put aboutir. Cicéron mit le pied successivement sur toutes les mèches destinées à provoquer l'explosion. Réduit à ne plus compter que sur le mouvement du dehors, Catilina se sentit perdu; mais il voulut du moins perdre en beau joueur, et il mourut en brave. Quant à Cicéron, cela se termina pour lui par une apothéose, et le fils du petit bourgeois d'Arpinum fut officiellement salué par les représentants des plus orgueilleuses races du monde du beau nom de « Père de la Patrie ».
Arrivé là, la tête lui tourna comme à un homme qui n'eût jamais pu rêver telle fortune. Son consulat lui apparut très nettement comme le moment le plus éblouissant de l'histoire humaine. Il jugea tout de suite que son premier devoir était de le célébrer en latin et en grec, en vers et en prose, et non seulement son devoir, à lui, Cicéron, mais le devoir aussi de tous les mortels qui voudraient faire un digne emploi de leur esprit. De toute la littérature consacrée à ce merveilleux consulat (non sine causa, dit joliment Sénèque, sed sine fine laudatus), il ne nous est resté que les quatre
harangues connues sous le nom de Catilinaires. Au cours de la campagne défensive qu'il sut si bien mener, Gicéron avait eu occasion de prononcer quatre discours, un premier au sénat, les deux autres devant le peuple, et le quatrième devant le sénat, comme le premier. Ces quatre harangues n'avaient pas eu la plus petite action et la plus imperceptible influence sur l'issue de la crise. Aussi bien, ce n'est guère avec des discours qu'on se tire d'affaire en si graves conjonctures, et c'est surtout à de pareils moments qu'on sent la justesse du dicton oriental que « les actes sont des mâles et les paroles des femelles ». Le 8 novembre 63, sûr d'avoir heureusement déjoué toutes les tentatives d'assassinat, d'insurrection et d'incendie, et voyant en face de lui Catilina qui avait eu l'audace de venir à la séance du sénat, Cicéron s'était donné le plaisir de le confondre, en lui montrant son coup manqué : Première Catilinaire. Le lendemain, il racontait au peuple ce qui s'était passé à la Curie, et que Catilina venait de partir : Seconde Catilinaire. Quelque vingt jours plus tard, quand les complices de Catilina restés à Rome eurent été arrêtés après la saisie de leurs papiers entre les mains des députés allobroges, Cicéron exposait au peuple cette nouvelle phase de la crise : Troisième Catilinaire. Et le lendemain de cette communication, quand le sénat
délibérait sur le sort des conjurés, Cicéron prenait la parole pour se ranger à l'avis du consul désigné, Silanus, et déclarer au sénat que, quoi qu'il résolût, son arrêt serait exécuté : Quatrième Catilinaire. On le voit, de ces quatre discours, trois sont de simples exposés de l'état successif des événements. Le dernier seul pourrait paraître un acte, si l'on ne savait d'ailleurs sûrement que c'est Caton, et Caton tout seul, qui, par ses paroles enflammées, décida le vote de la majorité en faveur de l'exécution immédiate des conjurés.
Etant donné l'état d'esprit qu'avaient déjà révélé les Verrines, c'est-à-dire la très sincère et profonde admiration de Cicéron pour tout ce qui venait de lui; et cet état se trouvant notablement aggravé par l'exaltation peu ordinaire où l'avaient porté les événements de son consulat, il était trop naturel que Cicéron songeât non seulement à recueillir ces harangues, mais à en faire un Magnificat. Les transmettre à la postérité telles qu'elles avaient été prononcées, c'eût été évidemment leur manquer de respect. Elles méritaient mieux. La première avait nécessairement dû être très courte. Une invective adressée en face, à quelqu'un, ne peut pas être bien longue. Autrement, qui la supporterait? Les deux autres harangues, adressées au peuple, pouvaient être plus longues, mais devaient être très simples :
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deux comptes rendus de cette nature ne comportaient pas de luxe oratoire. Ce n'était ni le temps ni le lieu de cueillir des rieurs de rhétorique. Mais alors, reproduire les discours simplement, c'était se borner à faireœuvre d'historien. C'était raconter le grand consulat. Le raconter? Fi donc! Le chanter, à la bonne heure ! Cela seul était digne de lui. Et voilà comment les Catilinaires prirent, sous la plume magique de Cicéron, la forme qu'elles ont aujourd'hui. Convaincu que rien ne pouvait être trop beau pour elles, il leur a fait la plus éblouissante toilette. Il y a épuisé, comme il le dit luimême ailleurs, toutes ses fioles et toutes ses boîtes à parfums. Ou, si l'on aime mieux une autre comparaison, il en a fait quatre morceaux d'opéra. Jamais, avec des mots, on n'exécuta pareille musique. Il est vrai qu'il faut bien que quelque chose en souffre. Relisez la. Première Catilinciire. Figurezvous que Catilina l'ait entendue telle que vous la lisez. Représentez-vous-le recevant, sans broncher, cette copieuse douche oratoire, et dites si l'on peut rêver patience d'ange égale à celle dont il eût fait preuve en cette cérémonie. Cicéron seul eût été homme à trouver parfaitement naturel que Catilina oubliât tout pour le plaisir de l'entendre, et, qui sait? se laissât même fasciner par l'admiration jusqu'à trouver que le morceau finissait trop tôt.
Mais le plus réellement fasciné de tous était Cicéron lui-même qui alla, dans un de ses hymnes, jusqu'à écrire le vers fameux :
Cédant arma togœ ; concédât laarea Hnguœ.
Et il le crut, comme il le disait. Toga et lingua ! Il prenait ces deux riens pour deux puissances et, dans son enivrement, voyait cette merveilleuse parole dont il s'enchantait lui-même, saluée comme la maîtresse du monde. Impardonnable erreur, qui dénotait une cruelle infirmité de jugement ! La désillusion devait être terrible. S'endormir « Père de la Patrie », avec des rêves d'or, où l'on voit le monde suspendu à ses lèvres, et s'apercevoir brusquement, au réveil, qu'on n'est qu'une simple épave du grand naufrage de la république, ou qu'un jouet entre les mains des puissants, de ceux qui n'ont pas besoin de parler parce qu'ils ont une épée au côté ! La grande victoire que Cicéron avait remportée pour le compte des optimates ne laissa pas plus de trace qu'un feu d'artifice. Les deux hommes qui avaient manqué leur coup avec Catilina en combinèrent un autre à plus longue échéance avec le concours de Pompée ; et tous trois n'eurent qu'à conclure leur accord pour qu'il fût évident à tous les yeux qu'ils étaient, à eux trois, toute la république, en attendant qu'un seul
prévalût sur les deux autres. Ils frappèrent tout de suite un coup significatif. Le parti oligarchique ne valait que par deux hommes, Caton et Cicéron, l'un, caractère sans esprit, l'autre, esprit sans caractère. Tous deux furent éloignés : le premier sous prétexte d'une mission honorable, le second sous une brutale sentence d'exil. Le Père de la Patrie fut avisé qu'il avait, étant consul, fait mettre à mort des citoyens sans jugement, et il dut s'en aller passer en Grèce dix-sept mois qui ne furent qu'un long gémissement.
Alors commença son rôle de jouet entre les mains des puissants. On l'a fait partir : on le fait rentrer. Une fois rentré, on lui permet de parler, on le fait parler, et, en fin de compte, on lui défend de parler. Pompée, qui représente à Rome les intérêts du triumvirat, trouve bon que Cicéron rentre pour faire contrepoids aux sous-Catilinas que les triumvirs avaient à leurs gages, et dont quelquesuns avaient parfois le tort de se prendre au sérieux et de devenir des auxiliaires incommodes. Cicéron a permission, d'abord, de remercier le sénat et le peuple de son retour, sans oublier Pompée qu'il déclare tout simplement, avec une rude franchise d'homme libre, « le premier des mortels passés, présents et futurs, pour la vertu, la sagesse et la gloire », rien de plus. Il a permission de réclamer
sa maison, que ce scélérat de Clodius lui a démolie, et de dire son fait à Clodius dans le curieux discours sur la réponse des Haruspices. Tout cela est la matière des quatre discours qui suivent son retour : Post reditum. Il a permission de poursuivre sa campagne contre le même Clodius, d'abord en défendant Sestius, puis en attaquant une des âmes damnées de César, Vatinius. Ce dernier appartenant surtout à César, on comprend que Pompée Tait, sans trop de peine, abandonné à l'ire de Cicéron. On peut dire que c'est encore Clodius que Cicéron cherche à atteindre dans la personne de sa digne sœur Clodia, lorsqu'il défend contre elle son ami Célius. Mais, après tant de permissions, voici un ordre. Il lui faut demander, pour César, la prolongation de gouvernement des Gaules, et le grand orateur prononce au sénat son discours sur les provinces consulaires. Il a pu se permettre toute sorte de vilains propos sur le compte de Gabinius et même de Pison, le beau-père de César; mais cela n'était pas de conséquence. L'important est que le Père de la Patrie mette son éloquence au service de l'ancien complice de Catilina, et il l'y met. Il continue, et eût indéfiniment continué aux triumvirs ses bons offices de commande, quand tout à coup lui est intimé un nouvel ordre, et pour lui le plus dur de tous, quelque chose
comme un exil à l'intérieur, — l'ordre de se taire. Un certain Milon fut la cause occasionnelle de l'événement. Milon était un des sous-Catilinas dont je parlais tout à l'heure, et à ce titre rival et ennemi de Clodius : l'un travaillait pour les triumvirs, l'autre, pour le sénat. A la faveur du laisser aller de Pompée, Milon avait effrontément brigué le consulat, et il était peut-être à la veille d'y atteindre, quand, un beau jour, sur la voie Appienne, il y eut rencontre entre les deux rivaux, suivis de leurs bravi. Bagarre et meurtre de Clodius. Sur-le-champ, Pompée provoque une « émeute d'indignation » et traduit Milon en jugement. Celui-ci fait appel à Cicéron, qui, incapable de résister à une tentation de se produire, a la malheureuse inspiration d'accepter. Mais le jour du procès, Pompée a pris en personne le commandement d'un corps de troupes avec lequel il tient bloqué le tribunal, pendant qu'au dehors la multitude pousse des clameurs terribles contre le meurtrier de Clodius. Cicéron n'eut pas de peine à comprendre que l'arrêt était rendu d'avance, et, le moment venu de parler, fut au-dessous de lui-même. La peur l'avait paralysé ! De dépit, il fit deux choses. Rentré chez lui, il écrivit le plaidoyer qu'il n'avait pas prononcé, et qu'il put confectionner à loisir, sans que personne l'intimidât. Il en fut si content qu'il l'envoya
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à Milon, alors en exil à Marseille. De cette façon, le client de Cicéron eut du moins le plaisir de lire ce que son avocat aurait pu dire pour lui, si Pompée l'eût permis. Quant à la postérité, pour laquelle Cicéron écrivit ce beau discours, peut-être encore plus que pour Milon, elle ne fait nulle difficulté de convenir que la Milonienne pourrait bien être le chef-d'œuvre de l'éloquence d'école. Cette belle et platonique revanche prise de sa mésaventure oratoire, Cicéron se résigna au second parti dont je parlais. Sentant qu'il n'avait plus rien à faire dans sa patrie assez ingrate pour lui fermer la bouche, il se laissa honorablement déporter, en qualité de proconsul, au fond de l'Asie Mineure. Il ne devait pas reparler en public avant six ans. Il ne s'écoula, en effet, pas moins de temps entre le Pro Milone et le Pro Marcello.
Quand ce dernier discours fut prononcé, la révolution était consommée. Il n'y avait plus ni triumvirat ni république. Cicéron ne crut pas pouvoir se rallier tout de suite à la monarchie. Il y fit quelques façons, dont on ne saurait ni s'étonner ni le blâmer; puis le temps, l'ennui de ne rien être et de ne plus parler, enfin les séductions de César, opérèrent. Un jour le souverain permit à l'un de ses plus déterminés ennemis personnels de reprendre sa place au sénat. Cicéron, malade d'un silence
de six ans, n'y tint plus et éclata. Il salua le retour de Marcellus et la clémence de César par la pius retentissante fanfare que l'éloquence ait jamais sonnée. Il y a eu des critiques pour trouver de spécieuses raisons contre l'authenticité du Pro Marcello. Il n'y en aura jamais pour trouver dans toute l'œuvre oratoire de Cicéron quelque chose de plus profondément cicéronien que le Pro Marcello. La vérité est qu'une monarchie ne pouvait rêver pour elle une plus magnifique décoration que l'éloquence cicéronienne, ni Cicéron un plus magnifique emploi de sa théâtrale éloquence que la décoration d'une monarchie. Il le prouva bien en ce jour, où il ne faisait, après tout, que mettre au service de César le talent que, vingt ans auparavant, il avait spontanément offert à Pompée. En tout cas, après le Pro Marcello, entre César et Cicéron, la glace était rompue, et il ne tint qu'au grand orateur de reprendre, sous le nouveau régime, cette royauté de l'éloquence que personne n'était de taille à lui disputer. Mais une autre fin que cette tranquille gloire l'attendait. Une poignée d'orgueilleux fanatiques s'imagina, en égorgeant César, rétablir la république et la liberté, et le pauvre Cicéron, sans soupçon du piège cruel que lui tendait la fortune, n'eut pas la force de résister à la dangereuse tentative qui s'offrait à lui de se saisir du premier rôle,
comme s'il devait lui être donné de sauver Rome encore une fois, patria scepe servata. C'est l'heure des célèbres harangues qu'il appela peut-être un peu ambitieusement ses Philippiques. Les Philippiques de Démosthène avaient ceci de sérieux et de fort, qu'elles pouvaient très bien sauver Athènes. Les Athéniens n'avaient qu'à les écouter. Les Philippiques de Gicéron n'avaient plus rien à sauver. Elles ne pouvaient que donner à leur auteur l'ivresse d'une dernière minute de gloire, puis le pousser droit sur la pointe du glaive. Seulement, Cicéron aimait tellement la gloire que s'il lui eût été donné d'entrevoir ce tragique dénouement, il n'eût peut-être pas cru payer trop cher une telle minute d'un tel prix.
Voilà donc l'œuvre oratoire de Cicéron. Comme avocat au civil et au criminel, il fut tout ce qu'un homme d'infiniment d'esprit et merveilleusement doué pour la parole pouvait être ; et si, en ce genre, il ne laissa pas d'œuvre maîtresse, c'est que personne autre, à sa place, n'en eût laissé. La faute en est moins à lui qu'au genre même. Comme orateur politique, il eut le plus grave des défauts. Il manqua à la fois d'intelligence politique et de convictions politiques. L'esprit politique lui aurait fait comprendre le sens des événements qui s'accomplissaient sous ses yeux ; mais ce sens lui échappa
absolument. Il reproche quelque part à Caton de se conduire comme s'il vivait dans la république de Platon et non dans la lie de Romulus. Et ce reproche est très juste. Seulement celui qui le fait n'y voit pas plus clair que Caton. Faut-il même dire qu'il y voit moins clair ? Après Thapsus, Caton comprit que c'en était fait de la cause pour laquelle il avait vécu, et Cicéron dut mourir sans que l'heure de cette illumination fût venue pour lui. Il avait vu le premier triumvirat succéder à la conjuration avortée de Catilina, et engendrer la monarchie par une génération nécessaire, puisque si le monde avait échappé au principat de César, ce n'aurait été que pour tomber sous celui de Pompée. Mais rien de tout cela ne l'éclaira, et il salua la monarchie césarienne sans en comprendre la nécessité, comme il salua le meurtre de César, sans en comprendre les inévitables conséquences. A défaut de l'intelligence politique, l'attachement à une cause aurait donné du moins une certaine grandeur morale et une incontestable dignité à sa vie publique. Il y a dans la fidélité chevaleresque même aux causes perdues une noblesse d'âme qui emporte les hommages. Mais Cicéron fut encore plus loin de cette chevalerie que de la claire intelligence des choses. S'il lui arrivad'écrire l'éloge de Caton mort, il avait commencé par se moquer impitoyablement
de Caton vivant et par l'offrir en pâture à la risée publique. Il a trop d'esprit et du plus fin, pour ne pas saisir avec une justesse terrible toutes les infirmités, faiblesses et misères des hommes et des partis, aussi bien de ceux qu'il sert que de ceux qu'il combat, et cette sagacité redoutable lui rend toute conviction impossible. Il n'est dupe de rien ni de personne que de lui-même; mais comme il l'est bien ! Cela étant, que peuvent bien valoir, au fond, les discours politiques d'un homme dénué des deux seules forces qui font ou la grandeur ou l'honneur d'une politique, la haute intelligence ou la ferme conviction? En réalité, Cicéron ne fut qu'un incomparable virtuose en paroles, voyant surtout dans les événements, quels qu'ils fussent, une matière pour sa virtuosité oratoire, et tellement dupe de celle-ci qu'il crut de la meilleure foi du monde que, dès qu'on avait eu l'heur de l'entendre ou de le lire, on n'avait plus, ici-bas, rien à souhaiter.