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SES ÉCRITS SUR L'ÉLOQUENCE

Quand Cicéron sentit que « la carrière de la liberté », comme il l'appelait avec candeur, allait lui être fermée, il chercha une nouvelle matière pour l'activité et les triomphes de son esprit, et ce fut encore dans l'éloquence qu'il la trouva, seule-

ment sous une autre forme. S'il lui était interdit de l'exercer, on ne lui ôterait pas du moins le plaisir d'en parler. Que dis-je? d'en parler! de la chanter. C'était bien justice qu'il la traitât comme son consulat. Et voilà comment la première œuvre considérable sortie de sa plume, après ses discours, fut le De Oratore.

Qu'est-ce que le De Oratore « Sur l'Orateur »? En apparence, un dialogue, à la manière platonicienne, entre deux célèbres orateurs romains, Crassus et Antoine, et quelques autres personnages distingués, sur les conditions de l'éloquence parfaite; en réalité, un portrait de l'orateur parfait, c'est-à-dire de Cicéron, fait par lui-même ; avec quel soin, quelle application pieuse, quelle sincère et profonde dévotion pour le sujet, ou plutôt pour le modèle, est-ce la peine de le dire? C'est vraiment chose remarquable que le premier réconfort sérieux cherché par Cicéron aux déboires de sa vie publique, il le trouve dans la confection, manu propria, et la contemplation de sa propre image. Tout aussitôt, d'autres travaux suivirent, et en grand nombre, sur des sujets divers, mais sans jamais arracher Cicéron à son sujet de prédilection, à la seule chose qui eût pour lui cette vertu d'être toujours plus belle et toujours nouvelle, et de lui offrir un tel ravissement qu'il ne s'avisa jamais

qu'elle pût lasser personne : l'image de son talent. Près de dix ans après le De Oratore, Tannée même qui vit mourir la république à Thapsus et Caton à Utique, Cicéron fut soudain frappé de cette idée que le monde ignorait encore l'histoire de son éducation oratoire, et que le moment était venu de répandre la lumière sur ce fait considérable. Il y a des synchronismes qui ont une éloquence à laquelle nul talent oratoire ne saurait atteindre : tel est celui qui se rattache à la date de l'année 46 avant notre ère. En cette année, cette grande chose qui avait été la république romaine disparaît sans retour, en même temps que Caton exhale son âme généreuse et sort fièrement d'un monde où il pense qu'il n'y a plus de place pour un homme libre. Et, pendant ce temps-là, Cicéron, avec la modestie d'un Jean- Jacques Rousseau ou d'un Chateaubriand, estime le moment opportun pour raconter au monde, avec un sérieux attendri, quelques chapitres de sa vie d'étudiant et initier les générations futures aux arcanes augustes de son éducation oratoire. Car tel est le capital objet de la singulière et médiocre brochure intitulée Brutus ; mais ce n'en est pas l'objet unique. L'opuscule est à double et même à triple fin. Cicéron se propose d'y raconter non seulement l'histoire de l'éloquence romaine (ce qui se résume pour lui dans une kyrielle de noms, quelque chose

comme le catalogue d'une cohue) et la formation de sa propre éloquence, mais d'y préparer le Pro Marcello. C'est comme l'annonce de sa « rentrée », qui suivit de près; car le Pro Marcello est aussi un des gros événements de cette même année 46, où il fait un autre « pendant » au suicide de Caton. Qu'un tel livre ait pu être écrit par Cicéron dans un tel moment, c'est, à coup sûr, le témoignage d'une bien extraordinaire infatuation. Mais il y a quelque chose de plus extraordinaire encore, c'est que, même venant après le De Oratore, ce livre n'ait pas suffi à Cicéron. Presque aussitôt après, la même année, il écrit ÏOrator, qui n'est qu'un duplicata du De Oratore. C'est toujours le portrait du parfait orateur, et la démonstration que ce parfait orateur n'est et ne peut être que Marcus Tullius Cicéron. Mais pourquoi, direz-vous, l' Orator, après le De Oratore} Les critiques pieux se sont évertués à établir qu'en y regardant de très près, on pouvait percevoir quelque chose comme un semblant de différence entre les deux écrits. Respectable enfantillage! Cicéron n'a jugé à propos d'écrire l'un, après avoir écrit l'autre, que parce qu'il ne croyait pas que le sujet fût un de ceux sur lesquels on pouvait jamais risquer d'en trop dire ; et quand il avait longuement et surabondamment établi, avec tout le soin, toute l'élégance et toute l'éloquence dont il

était capable, que l'orateur parfait c'était lui, et qu'il ne fallait pas s'y tromper, il lui restait une sérieuse et presque pénible préoccupation : c'était qu'on ne fût pas assez persuadé ou qu'on n'eût pas assez compris. Et alors, il recommençait. Et voilà pourquoi VOrator vint après le De Oratore.

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