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SES ÉCRITS PHILOSOPHIQUES

Dans les deux ouvrages que je viens de nommer, et qui contiennent la pure essence de la doctrine oratoire de Cicéron, il est un point sur lequel il revient avec une insistance marquée, et auquel il attache évidemment une grande importance. S'il est grand orateur, dit-il, c'est qu'il est, en même temps, philosophe, et que la philosophie grecque, la seule qu'un Romain pût connaître, n'a point de secrets pour lui.

La proposition n'est pas sans causer, au premier abord, un certain étonnement, et, pour peu qu'on y réfléchisse, cet étonnement redouble. Comment ! L'étude des problèmes philosophiques rendrait l'esprit plus habile à se débrouiller au milieu des difficultés terre à terre des causes civiles? Un avocat d'affaires serait d'autant meilleur qu'il serait plus familier avec la métaphysique? Pour tourner et retourner à son gré l'esprit des jurés, -tk rendre

quelque coquin digne de pitié, il sera boa à un avocat d'assises d'avoir, sur les traces de Cousin, cherché les rapports du fini et de l'infini? Pour faire de l'effet sur une assemblée quelconque, populaire ou choisie, un orateur politique sera puissamment aidé par une sérieuse étude de la question de l'âme ou de l'origine des espèces? Entendez-vous Mirabeau déclarer que s'il vaut quelque chose, c'est grâce à Descartes? Ou Thiers et Gambetta faire hommage de leur puissance oratoire à Kant, Hegel ou Schopenhauer? Car, enfin, Cicéron ne déclare pas autre chose, quand il se proclame l'obligé des philosophes, jusqu'à rendre cet arrêt que, sans philosophie, il n'y a pas d'orateur : Non posse effici, sine philosophia, que m quœrimus, eloquentem. Qu'est-ce à dire?

La chose est des plus simples. Avec son ardente curiosité, et son extrême facilité d'assimilation, Cicéron s'attacha de bonne heure à la philosophie grecque et montra pour cette étude un goût très vif. Il y trouvait, non seulement un plaisir d'esprit, mais une particulière satisfaction de vanité. La philosophie n'était aucunement populaire à Rome. Elle y comptait extrêmement peu d'adeptes. Dans ce grand empressement qui portait les Romains à s'annexer successivement toutes les parties de l'immense domaine des lettres grecques, il y a ceci de

curieux qu'ils ne touchaient pas à la philosophie. Est-ce parce qu'ils trouvaient la région stérile, et d'accès peu commode? Probablement. Mais, loin de partager ce sentiment, Cicéron jugea que ce ne serait pas pour lui un médiocre honneur si, presque seul de tous les Romains, il se montrait familier avec les études où les plus hautes intelligences alors connues s'étaient exercées. Il avait parfaitement conscience non seulement de l'originalité, mais de la supériorité qu'il se donnait ainsi; et par un petit artifice qui fait honneur à l'ingéniosité de son amour-propre, il eut l'idée de faire tourner cette supériorité philosophique (j'entends supériorité par rapport aux Romains ; tout est relatif), au profit de sa supériorité oratoire, en montrant dans celle-ci une des conséquences de celle-là. Cicéron savait trop bien, et il en était même cruellement affligé, qu'on lui donnait des rivaux. Il se connaissait des détracteurs, et même quelques-uns très considérables. Or, que pourraient-ils faire, ceux-là, sinon mettre bas les armes, s'il était une fois bien établi que, sans philosophie, il n'y avait pas de véritable éloquence, et qu'à vouloir comparer un orateur non philosophe à un orateur philosophe, on perdait son temps? D'orateur philosophe — il n'était pas besoin de chercher — il n'y en avait qu'un, à Rome, qui comptât. On comprend maintenant pourquoi

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cette thèse était si chère à Cicéron, et on a la clef de l'insistance avec laquelle il y revient sans se lasser. Il ne doutait pas d'ajouter ainsi une nouvelle preuve à la démonstration de la vérité qu'il avait à cœur plus que chose au monde et qu'il croyait n'avoir jamais assez démontrée.

Son début, en philosophie, fut un coup qui ne manquait pas d'audace. Platon avait écrit sa République : Cicéron écrivit la sienne; et Platon ayant fait suivre sa République de ses Lois, Cicéron écrivit ses Lois après sa République. Malheureusement, les deux ouvrages sont à peu près perdus pour nous, et on ne saurait trop le regretter. Il se pourrait bien qu'en dépit de l'évidente imitation de Platon, ils fussent la partie la plus sérieuse de l'œuvre philosophique de Cicéron; et ils en furent, certainement, la plus politique. Mais, de la République, nous avons à peine un tiers, et encore en morceaux, et des Lois, à peine la moitié. C'est d'ailleurs une question de savoir si même ce dernier ouvrage fut terminé. Ce que l'on peut avancer avec quelque probabilité, et cela surtout doit justifier nos regrets, c'est que les deux écrits devaient nous révéler le fond de la pensée politique de Cicéron, du moins à l'heure où ils furent composés, et il y a lieu de croire que Cicéron devait s'y soulager de la contrainte que lui faisait éprouver la perspective de

la monarchie prochaine, et s'y dédommager des hommages et services qu'il était déjà forcé de lui rendre. En ce temps-là (vers 54 et 52), il n'avait pas épuisé la coupe des amertumes, et était encore loin du Pro Marcello. Ce qui nous est resté des deux traités nous autorise à croire qu'ils étaient consacrés tous deux à la glorification d'une ancienne Rome, imaginaire et transfigurée, telle qu'elle pouvait apparaître, en l'absence de toute critique, à une imagination prévenue. Par l'ordinaire effet de l'illusion commune aux partis, Cicéron attribuait à l'objet de son culte toutes les vertus et perfections. Son « ancien régime » répondait à tout, et Cicéron fut, à cette heure, aussi légitimiste que sa nature ondoyante et mobile lui permettait de l'être. Tout ceci, bien entendu, ne pouvant être présenté qu'à l'état de conjecture probable, en présence des ruines que nous sommes réduits à contempler. Il ne faut pas oublier que ce qui nous reste de meilleur de la République de Cicéron, est le célèbre songe de Scipion, morceau d'apparat très brillant, mais d'une lumière qui éclaire fort peu le fond même du sujet. Quant aux fragments dont la découverte rendit célèbre l'abbé Mai, ils n'ont malheureusement guère ajouté à ce que nous possédions déjà. Fut-ce le sentiment que ce n'était plus la peine désormais d'écrire sur la philosophie politique, ou

toute autre cause? Toujours est-il que Cicéron ne revint plus aux sujets qu'il avait traités dans la République et les Lois. C'est à la philosophie pure, ou du moins ce qu'il jugeait tel, qu'il s'appliqua désormais sans relâche, jusqu'à l'heure fatale où la politique le ressaisit.

En négligeant quelques écrits secondaires et ceux dont nous n'avons que des fragments, et qui, à ce titre, échappent à la critique, nous trouvons l'œuvre philosophique de Cicéron ramassée dans six ouvrages : les Bornes des biens et des maux; les Académiques ; les Tusculanes ; la Nature des Dieux ; la Divination ; les Devoirs.

Qu'est-ce que le De Finibus bonorum et malorum (en français : Des bornes des biens et des maux) ? Une exposition, sous forme de dialogue, ou plutôt de monologues successifs, des idées qui avaient cours dans les écoles sur la fameuse question du souverain bien. Premier livre : conférence épicurienne. Deuxième livre : réfutation. Troisième livre : conférence stoïcienne. Quatrième livre : réfutation. Cinquième livre : conférence académique — sans réfutation. Et puis? Quelle conclusion? Une seule; c'est que l'auteur a le double mérite, d'abord d'être un maître écrivain, bien que peut-être un peu complaisant pour lui-même; et ensuite de se montrer au courant de ce que beau-

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coup d'autres ont pu dire sur la question, depuis les maîtres, comme Zenon et Chrysippe, jusqu'aux sous-maîtres, comme Antiochus d'Ascalon et Diogène de Séleucie. Et l'on a peine à croire que l'auteur ait cherché une autre conclusion et désiré un autre succès.

Les Académiques? Deux livres : l'un résumé de l'histoire de la philosophie, de Socrate à Arcésilas ; l'autre, double dissertation (de Lucullus et de Cicéron) sur la certitude. Il se peut que le chapitre « historique » ait trouvé des lecteurs romains, auxquels il ait appris quelque chose. Pour nous, il est d'une insigne pauvreté. Quant à la discussion sur la certitude, il est difficile d'imaginer plus fastidieuse logomachie. Ce sont de ces pages qu'on s'en veut d'avoir lues, à moins d'y avoir été forcé. On peut mettre au défi n'importe quel lecteur, s'il est sincère, d'avouer que les Académiques lui ont inspiré un autre sentiment.

Les Tusculanes ? Cinq livres employés à développer, avec une élégance aussi pompeuse que banale, cinq des lieux communs les plus rebattus dans les écoles, le mépris de la mort, le mépris de la douleur, l'efficacité des consolations, l'empire sur les passions, et enfin la miraculeuse puissance de la vertu pour faire, à elle toute seule, le bonheur. Il y avait beau temps que, pour les Grecs, ces sujets

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de déclamation étaient épuisés; mais cela pouvait avoir un air de nouveauté pour des Romains de les reprendre en latin, et c'était être philosophe à bon marché que de s'exercer, à grand renfort de périodes, sur ces emphatiques banalités.

La Nature des Dieux? Voilà un piquant sujet pour un homme qui avait l'honneur d'être augure — car Cicéron était augure ! — et nous sommes tout oreilles pour l'entendre parler des dieux. Malheureusement, nous ne l'entendrons pas. C'est une fausse joie. A sa place, il nous présente un certain nombre de nobles personnages étrangers, derrière lesquels il s'efface modestement. Et voilà comment, pendant trois grands livres, nous assistons à un échange de propos aussi courtois que prolixes et insignifiants, entre épicuriens, stoïciens et académiciens : Philodème, Posidonius, Cléanthe, Chrysippe, Zenon, Carnéade, Clitomaque, etc.

La Divination ? Ne semble-t-il pas que l'augure Cicéron s'amuse à jouer avec le feu? Quoi' Après la Nature des Dieux ', la Divination ? Que va-t-il donc nous dire sur ce brûlant sujet? Beaucoup de choses évidemment très extraordinaires dans la bouche d'un homme qui appartenait au sacerdoce romain. On a pu avancer avec quelque raison que ce livre est peut-être le plus original de tous les écrits philosophiques de Cicéron, et qu'il y a mis

plus de lui-même que dans aucun autre. Il y fait le voltairien, et il n'y a guère à s'en étonner, car on se figurerait difficilement Cicéron croyant aux poulets sacrés. Mais comment ne pas se souvenir alors de l'imperturbable sérieux et de l'air de vénération profonde avec lequel, huit ans auparavant, il parlait, dans son livre des Lois, de toutes ces augustes niaiseries ? Comment oublier que l'auteur esprit fort du livre de la Divination avait commencé par s'exprimer en augure capable de regarder un collègue sans rire, et en Romain dévot du bon vieux temps? Dans lequel des deux cas était-il sérieux? Et si, par hasard, il ne l'avait été ni dans l'un ni dans l'autre ? D'ailleurs, en dépit de ces échappées de libre pensée, le livre de la Divination n'est pas fait selon une autre méthode que les précédents. Posidonius y est aux prises avec Clitomaque, et Chrysippe, Carnéade, Panétius, Épicure même réduisent à presque rien la place de Cicéron.

Les Devoirs? Encore Panétius et Posidonius, assisté des maîtres, Platon et Aristote, et des sousmaîtres, Hécaton, Diogène de Babylone, Antipater de Tyr, sans oublier Chrysippe et Cléanthe. Académique dissertation sur l'honnête, l'utile et les conflits de l'honnête et de l'utile. Thèse d'école traitée avec une pompeuse et glaciale abondance, et devant laquelle on ne saurait se défendre d'une

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certaine confusion à la pensée que tant de gens y ont pu trouver matière à admirer.

Faut-il parler des deux opuscules dédiés à Atticus sur la Vieillesse et l'Amitié? Declamathinculœ qui ne sont pas sans quelque agrément, la première surtout, mais que l'on ne saurait sérieusement prendre pour des traités philosophiques, bien qu'on y retrouve Platon, Xénophon, Hippocrate, Aristote, Théophraste, Chrysippe, etc.... Du moins ces deux morceaux ont-ils le mérite d'être courts.

Et voilà l'œuvre philosophique de Cicéron. Œuvre philosophique, ai-je dit? Non; la dénomination ne serait pas seulement ambitieuse, mais mensongère. Ce n'est que par un véritable abus de langage qu'on pourrait qualifier de ce nom cette collection de traductions, non pas même d'ouvrages originaux, mais de simples précis et manuels. Il n'y a pas de « philosophie de Cicéron ». Il y a philosophie, au sens propre et élevé du mot, là où il y a vraiment le sentiment et l'esprit philosophiques, c'est-à-dire le souci sérieux des grands problèmes de notre destinée, et un effort original et personnel, sinon pour en trouver, du moins pour en chercher la solution. Là est toute la philosophie, et c'est ce dont on chercherait vainement une trace dans le volumineux amas des écrits prétendus philosophiques de Cicéron. Aussi bien a-t-on là-dessus son

propre aveu (car personne n'a mis plus d'ingénuité à se faire connaître à fond) dans une phrase digne d'être célèbre : « 'ÀTtoycoMpa sunt; minore labore fiunt; verba tantum affero, quibus abundo. » C'està-dire : « Ce sont des copies. Cela donne moins de mal. Je n'ai à apporter que les mots, et je n'en manque pas. » Peut-on souhaiter plus de franchise?

Et s'étonnera-t-on, après cela, que Cicéron ait abattu, coup sur coup, en quelques mois, cette étrange besogne? Le beau miracle ! Elle lui a coûté juste ce qu'elle valait. Mais on comprend maintenant avec quelle hauteur de dédain Mommsen laisse tomber sur Cicéron son écrasant arrêt : « Feuilletonniste ! »

Après tout qu'est-ce que la philosophie, en ellemême, pouvait bien faire à Cicéron? Est-ce qu'elle avait véritablement son cœur ? Est-ce qu'il ne l'aurait pas donnée tout entière pour un seul de ces succès oratoires qui étaient pour lui le souverain bien? La seule chose qu'il recherchât et prisât en elle, c'est le surcroît de renom et de prestige qu'il se flattait de trouver dans l'honneur insigne de son commerce. Voilà tout. La philosophie était, pour lui, comme une très grande dame étrangère, extrêmement fière, et n'accordant ses bonnes grâces qu'à un tout petit nombre de mortels privilégiés. 11 voulut, à toute force, passer auprès de ses compa-

triotes pour un de ces rares favorisés, et faire croire qu'il était, avec la grande dame, du dernier bien. De là, encore un coup, ne cherchons pas davantage, ses prétentions et ses écrits philosophiques.

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