ÉPITRE A MLLE. E. B
Vous savez, ce joli bateau
Qui partait le matin si tôt
Pour revenir à la veillée ;
Qui tout le jour nous promenait Au fond de la double forêt Dont la rivière était l’allée ?
Je l’ai revu.—Bien seul, hélas !
Je me suis vite trouvé las Des splendeurs de ce paysage :
Vous n’étiez plus à mon côté
Avec vos chants, votre gaité,
Et vos yeux bleus qui rendent sage!
Ai-je osé vous parler d'amour ?
Non ; mais v'1s savez, sans détour,
LS
Combien mon amitié sincère Honorait en vous des vertus, Des sentiments qui ne sont plus Que des fleurs rares sur la terre.
Aussi, nous partions tous les deux, Fuyant le flot tumultueux
Qui bat les pavés de la ville, — Sur d’autres flots, purs et discrets, Chacun mêlait à ses secrets
La grande nature immobile.
H] fait bon d’être deux parfois
Pour s'éloigner tout à la fois
Du monde et de notre infortune..…… Pourtant nos moindres entretiens Roulaient sur le monde et les sien”, Depuis l'aurore au clair de lane.
Vous parliez des plaisirs passés, Des chagrins qui sont effacés Par les pleurs et l'expérience ; D'un triste ou d’un riant tableau Vous me disiez le dernier mot, Et c'était toujours: confiance
Oh ! j'ai subi le sort commun :
Mes plus beaux projets, un par un, Ont repris la forme du rêve.—
Au courant vulgaire entrainé, S'en va mon esprit consterné Comme nos yeux longeant la grève.
Déjà les regrets sont venus!
Jadis, ces spectres inconnus Négligeaient mon ciel sans nuage.
Les voilà prêts à l’habiter,
Et moi, pour vivre et pour lutter, Je n’ai gardé que mon courage.
Je me croyais plus fort, allez!
Les forces que vous révélez Chez vous, femmes, sont bien étranges !
Vous portez dans toute action
Votre humble consolation Et le rayonnement des anges.
Le courage est un bien de Dieu Que l’homme retrouve en son lieu,
Mais chez lui souvent il sommeille, Jusqu’à l'heure où, prenant pitié, S’approche la sainte amitié
Qui lui parle et qui le réveille.
D'avance soumis à ses lois, J'écoutais ce que votre voix Disait à mon âme inquiète, —
Et sans jamais parler d'amour, Nous passions ainsi tout un jour, Vous, la muse,—moi, le poëte.
Tout est fini depuis longtemps !
J'ai souvenir Ge ce beau temps Quand mon cœur regarde en arrière, Et je pense au bateau coquet
Qui doucement nous promenait
Sur les flots noirs de la rivière.
Carillon, 1867. \