VI, — L'EXPÉRIMENTATION CLINIQUE
Les observations cliniques de malades alimentés par la voie rectale sont aujourd’hui innombrables. Et cependant aucune conclusion évidente ne se dégage tout d'abord de cette masse d'expériences ; les résultats sont trop souvent contradictoires et Les thérapeutes demeurent divisés,
Il faut distinguer deux séries bien différentes de cas : ceux où les lavements ont été administrés concurremment avec une alimentation buccale et, d'autre part, ceux où l’alimentation par voie rectale a été exclusive et prolongée. Cette dernière série seule permet de juger de la réalité de la nutrition rectale.
Dans la thèse dé Gros (1899) se trouvent réunies un nombre considérable d'observations, de valeur très inégale, les unes personnelles, les autres relevées dans la littérature médicale. Dans un cas cité de Wendt, le mala le, alimenté uniquement par voie rectale, gagne près de deux kilos. Des gains plus légers furent également constatés dans des cas de Robinson, de Gros et de Tournier. Cependant l’amaigrissement est plutôt la règle générale : il est léger chez beaucoup de malades, mais atteint jusqu’à 9 kilos, chez une femme de Singer, La durée de
EIRE traitement a été dé quinze jours à plus d’un mois pour les cas de Tournier et Gros, qui ont eu recours à des lavements de lait, d'œufs, de bouillon et de vin.
Linossier cite les observations frappantes de sujets soutenus pendant quatorze mois (Daremberg), huit mois (Catillon), six mois {Meckel), cinquante neuf jours (Runge), quarante-cinq jours (Smith), à l’aide de lavements alimentaires (1).
Il paraît incontestable que, chez beaucoup de ces malades, le lavement a fourni à l'organisme un appoint autritif plus ou moins considérable. Il suffit de confronter ces résullats avec ceux de la simple diète hydrique: les jeñneurs professionnelsles plus fameux, tels que Succi et Merlatti, n’ont pu prolonger leur jeûne au delà ‘de quatre à cinq semaines (2).
Il est vrai que J.-Ch. Roux attribue bien souvent les résultats favorables à des phénomènes de réhydralation chez des malades épuisés, mais son objection est sans valeur pour les cas d'alimentation rectale prolongée. Il convient d’en retenir seulement que la courbe du poids est un indice bien empirique pour juger de l’absorption rectale.
Certains auteurs, tels que Ewald, Riasantzeff et Reach, ont voulu trancher la question par l'analyse
1. Nous connaissons nous-mêmes plusieurs cas de soldats alimentés pendant deux et trois mois par voie rectale et les exemples PRAOeUEE ne sont pas rares.
2. Il n’y a pas lieu de s’arrêter au cas désormais Pt outene du maire de Cork, dans lequel il est trop évident que le jeûne a été rompu à coup sûr à plusieurs reprises.
des ingesta et des excreta. C’est ainsi qu'Ewald a dosé comparativement l’azote du lavement (lait, œuf, farine, vin rouge), l'azote urinaire et l'azote résiduel des fèces. Il a constaté dans certains cas une absorption rectale qui atteignait jusqu’à 95,42 o[o de l’azote du lavement, mais qui tombait chez d’autres sujets placés dans des conditions identiques à 2 o/o seulement,
Ces expériences mettent bien en lumière un trait commun à toutes les tentatives d'alimentation rectale : l’inconstance déconcertante des résultats obtenus. Avec la même technique, toutes choses égales d’ailleurs, l'absorption est excellente chez certains sujets, à peu près nulle chez d’autres. Il y a là une énigme dont l'explication est assez délicate.
On connaît déjà l'hypothèse de Grutzner suivant laquelle l’addition de sel de cuisine aux lavements provoquerait des mouvements antipéristaltiques très faibles, lents et continus de la musculeuse muqueuse, ce qui permetirait « aux particules alimentaires de venir prendre le contact des sucs digestifs dans la partie supérieure de Plintestin grêle » (Lépine).
De leur côté, les physiologistes admettent l'existence d'un antipéristaltisme normal au niveau du gros intestin. Le: mouvements rétrogrades, partis du coude gauche du côlon en direction du cæcum, aboutirait à un véritable brassage des matières dans cette portion de l’appareil digestif.
A de nombreuses reprises, les cliniciens avaient
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déjà constaté pour leur part l'existence el l'exagération possible de ces mouvements, pouvant aboutir au reflux des matières du gros intestin dans le grêle. On connait bien les vomissements fécaloïdes des hystériques. Les cas de malades rejetant par la bouche leurs lavements ou même des suppositoires sont maintenant classiques (de Graaf, Jacob, Briquet, Jaccoud, Pic et Barjon).
Ces données de la physiologie et de la clinique
ont reçu de la radiologie une confirmation intéres-
sante au cours de ces dernières années. J.-T. Case a pu vérifier lrente-sept fois sur soixante malades examinés sous l'écran l'existence de mouvements rétrogrades du côlon. Les ondes naissent d’un anneau de constriction situé au niveau de la moitié droite du transverse, exceptionnellement du côlon descendant ; elles durent en moyenne cinq minutes, avec un rythme de cinq’ondes par minute. Point capital, ces mouvements rétrogrades peuvent arriver à forcer la valvule de Bauhin, ainsi que le démontrent des rad'ographies irréfutables., Case
et Lignac admettent que cet antipéristaltisme du :
côlon est physiologique, encore qu'inconstant ; son exagération seule, observé chez certains sujets, aurait un caractère pathologique.
Peut-être tenons-nous là le mot de l'énigme. L'existence, l'absence ou l’exagération des mouvements rétrogrades du côlon, suivant les cas, etle forcement de la valvule de Baubhin expliquent l’absorption
si variable des substances injectées et le désaccord
des expérimentateurs. Nous comprenons aussi maintenant comment des lavements manifestement peu absorbables pour le gros intestin (lait, aibuminoïdes, amidon cru, œufs) ont pu soutenir des malades pendant plusieurs mois contrairement à toutes les données de la physiologie.
Faut-il conclure de ces résultats que le lavement doit-être porté très haut, de manière à forcer la valvule de Baubhin et à inonder l'intestin grêle, ce qui exigerait des quantités de liquide de deux à trois litres ? (x) Nous inclinons à penser en tout cas qu'il serait désirable, lorsqu'on injecte des substances peu absorbables, de faire pénétrer le liquide jusqu’au côlon transverse, point de départ normal des mou-
vements rétrogrades du gros inteslin.
1. La capacité du gros intestin serait de plus de 3 litres d’après Eisemman (1837), qui a expérimenté sur lui-même, de 3 lit. r/2 pour Angerant.