Revue de la Paix par le Droit, 25 décembre
2. Le Centenaire de Bismarck, dans le Temps du 2 avril 1915, à propos de la centième année de sa naissance.
William James déclarait incompréhensible la mentalité du parfait catholique qui asservit son intelligence à celle d'un autre homme, le peuple français ne peut rien comprendre au fétichisme impérial de la nation allemande. On a expliqué ce fétichisme en disant qu'elle se reconnaît dans son Kaiser : je ne lui en fais pas mon compliment; mais il est trop vrai que la dureté morale et intellectuelle du « Boche » est la même chez le maître et chez les sujets : obstination dans le mensonge chez l'un, obstination dans l'aveuglement chez les autres.
Peut-on indéfiniment pardonner aux imposteurs qui ont abusé de notre bonne foi pour nous tromper grossièrement? Il reste bien étrange qu'une nation éclairée ait si longtemps accepté que sa presse officielle lui fit prendre des vessies pour des lanternes et croire à des bourdes aussi absurdes que la neutralité de la Belgique violée par la Belgique ellemême, l'édifiante répugnance des deux empereurs débonnaires à prendre les armes, la contrainte qu'ils ont dû subir en gémissant, et le caractère prétendu défensif d'une guerre de domination et de conquête si manifestement offensive que l'Italie, aux termes de son traité d'alliance, était en droit de ne point suivre l'Autriche et l'Allemagne. Mais la vérité commence enfin à se faire jour et l'on peut espérer que le réveil de la nation bercée et bernée sera plein de colère.
Nous aussi, en France, nous avons eu et nous con-
tinuons d'avoir notre réveil ; mais c'est un réveil moral dans lequel notre conscience s'est ouverte avec nos yeux; où, endormis et trompés par nous seuls, nous avons reconnu notre erreur spontanément. L'humeur indépendante et fîère d'un peuple d'hommes libres s'oppose, comme le jour et la nuit, à la raideur mécanique des Boches, « toujours au port d'armes et les pieds joints, un caporal à droite, un caporal à gauche », disait Victor Cherbuliez. Mais l'admirable discipline des Français, telle qu'elle s'est révélée au monde étonné, depuis le mois d'août, n'a rien d'un mécanisme.
On a dit avec raison que l'histoire n'offre pas de spectacle plus magnifique que celui de la France désemparée se redressant, en 1870, à la voix de Gambetta et levant une armée de conscrits improvisés, capables de culbuter du premier coup les vieux régiments de von der Tann. Rien ne fut jamais plus beau, à coup sûr; mais aujourd'hui nous assistons à quelque chose de plus extraordinaire : le général Joffre devenu un artisan de victoire française par les méthodes lentes de Fabius Cunctator et changeant la furla francese en calme et en patience !
Aucun miracle de la liberté morale ne pourra paraître impossible à la génération qui fut témoin de cette transformation merveilleuse. J'ai vu, il y a un demi-siècle, les illuminations folles, j'ai entendu les hourras délirants, les cris des braillards avinés : « a Berlin ! à Berlin ! » Et j'ai vu, il y a huit mois,
après l'échauffourée de Mulhouse, un Français de mon âge se désoler amèrement et perdre tout espoir, persuadé qu'il allait revoir, après quarante-quatre ans, une répétition de cette extravagance.
Quelle surprise nous avons eue! La France prête et organisée, la France grave et sérieuse, ferme, énergique, résolue, pleine de confiance en son chef militaire, acceptant de lui la consigne inouïe non de se précipiter en avant, mais d'attendre... que dis-je? consentant même (chose la plus difficile de toutes) à reculer !
Il y eut, dans cette métamorphose, je ne dis pas une révolution radicale de notre caractère (les peuples ne changent pas ainsi de fond en comble), mais une évolution, une réforme profonde qui était la victoire de la volonté libre sur Tinstinct naturel et de rhomme renouvelé sur le vieil homme. Les symptômes frappants de cette régénération morale sont : le respect de l'autorité; le mépris des apparences vaines, trop longtemps préférées à la réalité solide; l'indifférence au panache et à la gloriole.
Le spectacle des belligérants avec qui ou contre qui nous combattons nous a été très utile, soit pour nous faire admirer et imiter les vertus qui les recommandent, soit pour nous dégoûter de leurs vices ou de leurs sottises. — L'insubordination, par exemple, qui n'est pas une qualité louable malgré sa ressemblance extérieure avec l'indépendance, a toujours rencontré l'indulgence des Fran-
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çais, au point de leur rendre le voleur beaucoup plus sympathique que le gendarme, et l'on sait de quel cœur garçons et fillettes battent des mains sous l'œil complaisant du père de famille, quand le commissaire de police est rossé par Guignol. Les Anglais, ici, peuvent nous instruire. En Angleterre, c'est aux représentants de la loi et de l'autorité que va la sympathie du public.
« Là, le policeman est populaire; là, quand il y a conflit entre un contrevenant et un policeman, c'est au policeman que le public est enclin à prêter main forte, non par bassesse et lâcheté, bien au contraire, mais par élévation d'esprit et de caractère. Là, en effet, le public sait et sent que la loi est faite dans son intérêt, et que le défenseur de la loi est donc le propre défenseur du public. Chez nous, les hommes instruits savent cela, mais ils ne le sentent pas^. »
L'esprit de corps, qui rend solidaires tous les citoyens comme tous les soldats, s'est très heureusement substitué chez nous à un excès d'individualisme qui risquait d'entraîner une désorganisation de nos forces. Les héros de cette grande guerre sont généralement obscurs; leurs noms sont à peine connus du public; à l'exception presque unique de Joffre, aucun capitaine vraiment populaire n'a surgi. Si ce grand homme n'était pas le
1. G. IzouLET, la Cité moderne. Cité par Mlle Troufleau, directrice du lycée de jeunes filles de Brest, dans sa Morale pratique, p. 396.
plus modeste des serviteurs de la patrie et le plus honnête des républicains, ce superbe isolement du généralissime aurait pu devenir un danger pour TEtat. Jamais on n'avait vu tant de chefs dignes de gloire accomplir leur devoir si simplement, dans un si vertueux et si patriotique effacement de leur propre personne.
Que 1 on n'aille pas croire que ce soit l'Allemagne, malgré sa forte discipline, dont les leçons et l'exemple nous auraient appris à rester dans le rang. L'esprit d'abjection et de servilité que la hiérarchie tudesque maintient durement, à tous les degrés de l'organisation sociale et militaire, est le contraire de notre libre égalité démocratique et républicaine. La hauteur insolente des officiers teutons en face de leurs hommes, la brutale inégalité de traitements, d'égards, de confort, de nourriture, qu'ils trouvent juste et tout naturel de maintenir entre eux et les simples soldats, est un sujet de continuel étonnement pour notre bonté simple et familière. Les castes survivent dans ce pays resté si antique et si arriéré, malgré toute sa « culture », et Taristocratie guerrière y est d'une autre essence que le reste de l'humanité.
La mobilité d'humeur si souvent reprochée aux Français est quelquefois un bien; car c'est ce qui les rend capables, en changeant, de s'amender et de s'améliorer. Les Boches ne changent pas, parce que, en dépit du préjugé de toute l'Europe et de leurs
orgueilleuses prétentions, ils sont dépourvus à un degré incroyable de la faculté critique, dont ils s'attribuent complaisamment une dose exceptionnelle, mais qui leur fait défaut non moins que la culture proprement dite.
S'ils avaient plus de sens critique, ils comprendraient d'abord que ce mot de culture^ dont ils font un si étrange abus, est celui qui convient le moins pour définir Tespèce de supériorité à laquelle ils prétendent. Appelez-la science, insiruction, connaissances, savoir, etc.; donnez-lui tous les noms qui expriment qu'on est muni, pourvu, équipé et armé jusqu'aux dents; mais, au nom des Grâces et des Muses, ne confondez pas la culture avec un amas informe de notions sur tous les sujets.
La science, quand elle est seule et sans le correctif des belles-lettres, peut fort bien laisser Thomme dans l'état de barbarie et même Ty induire et ne faire de lui qu'un barbare. Oh ! la vilaine chose et la méchante bête qu'un savant qui n'est que savant I Mais cultiver son esprit, c'est le civiliser, l'affiner, le polir, l'orner de grâce et de sagesse, et l'instrument par excellence de la culture, ce sont les humanités. Les Allemands sont les initiateurs d'une pédagogie toute contraire à notre tradition nationale, que notre naïf engouement s'était mis à imiter depuis 1870 et qui remplace les vieilles humanités par V érudition, chose lourde, ennuyeuse, pédantesque, indigeste, hérissée, déplaisante comme un fagot d'épines.
Si la suffisance des Allemands qui ont le front de s'adjuger une culture supérieure est entièrement fausse, leur réputation de savants incomparables est extrêmement surfaite. C'est ici la peine de citerencore un passage un peu long du beau livre de M. Denis, car je crois le jugement assez inattendu de la plupart de mes lecteurs et personne n'était mieux qualifié que ce savant professeur d'histoire pour réfuter la légende de l'incomparable science historique des professeurs allemands :
Rien ne m'a jamais paru plus singulier que l'aveugle crédulité avec laquelle nombre de badauds respectables, en France ou à l'étranger, prenaient au sérieux l'école historique allemande. Très jeune encore, j'ai été guéri de mes illusions à cet égard par mes études sur la Bohême ; il m'a été alors donné de saisir sur le vif les procédés étranges de cette érudition qui se couvre de prétendues méthodes scientifiques et fait parade d'impartialité pour fausser les documents les plus clairs, altérer les textes ou tirer les conclusions les plus extravagantes des données qu'elle est forcée d'admettre. Nulle part n'apparaissent mieux les conséquences de ce sentimentalisme passionné qui caractérise les Allemands. Le fanatisme n'est en somme que la volonté frénétique d'imposer aux autres une conviction que l'on est incapable de démontrer : crédite quia absurdum. De là la tendance à ergoter, le goût de la subtilité, la facilité éprendre au sérieux des arguments dont l'inanité réelle saute aux yeux des moins perspicaces, en un mot l'habitude inconsciente et comme le besoin du mensonge. Nulle part l'esprit critique n'est moins développé qu'en Allemagne, parce qu'il a pour
condition la défiance de nous-mêmes, la surveillance constante de notre volonté sur nos instincts, la perpétuelle maîtrise de soi... Jamais un savant d'outre- Rhin ne sentira que certaines affirmations, par leur puérilité et leur invraisemblance, le compromettent et le discréditent. Ce n'est pas une métaphore de dire que leur foi les aveugle. Avec une assurance déconcertante, ils continuentà soutenir que les Belges ont attaqué Tempire, que nos francs-tireurs crèvent lés yeux àleursblessés et que la cathédralede Reims est intacte. — Mais cependant les photographies? - Due signifient des photographies ! N'est-il pas avéré que les Allemands ont été choisis par Dieu pour accroître la beauté de la vie, que ce sont leurs artistes qui ont élevé les cathédrales gothiques, qu'aucun peuple n'a un sentiment religieux aussi intense et aussi pur ? Donc il n'est pas possible que nos soldats aient commis les forfaits et les actes de vandalisme qu'on leur attribue*.
Le manifeste des 98, avec son fameux refrain : (( Il n'est pas vrai que... » est un monument sans pareil et de Tincapacité critique et de la mauvaise foi d'intelligences instruites et même cultivées, que leur profession destinait à distinguer le vrai du faux et qui, par aveuglement volontaire, les confondent. Quand un homme est capable de reconnaître ses erreurs, rien n'est irrémédiablement perdu ; il peut changer et s'améliorer : l'infatuation obstinée du Boche le rend immobile et immuable comme la borne d'un vieux chemin.