La Guerre, p
Ily a, me dit-on, une « leçon delà guerre » que l'ennemi peut très utilement nous donner et que nous ferions fort bien d'apprendre de lui : c'est l'application, à son égard, d'une justice rigoureuse qui sache être inflexible et inexorable. Oui, reconnaissons que nous sommes trop bons et que cet excès de bonté peut avoir des inconvénients sérieux. La générosité, remarquait Henri Heine, une facilité puérile à pardonner, à oublier les offenses, forme un trait fondamental du caractère des Français, qui doivent cette vertu surtout à leur manque de mémoire ; les Allemands, eux, se rappelleront éternellement l'incendie du Palatinat.
Nous avons en ce moment à Bordeaux des prisonniers allemands, officiers et simples soldats : les soldats sont traités et nourris comme les nôtres, c'est bien; mais on soigne les officiers aux pâtés de foies gras, aux truffes et au vin de Champagne : c'est une sottise et un péché. Très persuadés que cela leur est dû, les ingrats ne nous ont aucune reconnaissance, ils se moquent de nous, ils méprisent des ennemis assez naïfs pour se figurer que nos prisonniers sont l'objet, en Allemagne, des mêmes attentions délicates et des mêmes distinctions.
Les Allemands croient que nous ne leur tiendrons pas rigueur, parce que la dureté répugne à notre nature : c'est vrai, nous aimerions mille fois mieux
être humains. Mais ce qu'on ne fait pas spontanément, on peut rapprendre et l'imiter; on peut, au moins, faire les gestes qui conviennent aux sentiments que Ton n'éprouve pas.
C'est une règle élémentaire en pédagogie, qu'il faut savoir punir et sévir sans haine et même avec amour, et en aimant d'autant plus que l'on châtie avec une sévérité plus pénible et plus courageuse... Mais non, ne parlons pas d'amour; nous n'avons pas à faire l'éducation de ces cœurs de pierre; leur perfectionnement moral nous est assez indifférent, et la sublimité évangélique seule nous commande de les aimer. Ce que nous devons simplement observer à leur égard, c'est toute la justice et toute la prudence que l'expérience et la sagesse humaine conseillent.
Point de représailles proprement dites, cette vengeance du faible qui consiste à rendre le mal pour le mal sans utilité et pour le seul plaisir de la vengeance; mais que la réparation du mal que les méchants ont fait soit complète et plus que complète ! Car ce n'est pas assez que ces voleurs rendent tout l'argent qu'ils ont pris et tous les territoires : ils devront payer l'amende, et les intérêts, et les ruines, et les morts, et les tortures, et les deuils, et le sang versé... mais cela ne se paie pas, et aucune indemnité de guerre ne sera jamais assez écrasante.
Plaie d'argent n'est point mortelle, d'ailleurs; on en guérit, et une bonne saignée peut faire le plus grand bien. Rien ne serait plus salutaire aux Boches
(je le dis sans aucune ironie) que l'épreuve de la pauvreté, — si bienfaisante aux yeux de William James qu'il propose, nous l'avons vu, d'en substituer le culte à celui des vertus guerrières; rien de meilleur pour ces vainqueurs superbes que l'épreuve de la défaite, de l'humiliation, de la famine, du pain amer et des larmes sanglantes. Mais peu nous importe, encore une fois, que leur pénitence les améliore; l'intérêt de notre propre honneur est le seul que nous ayons à considérer; c'est à cause de nouSy ce n'est pas pour eux qu'il faut nous garder jalousement de toute tache qui souillerait notre victoire. On ne nous verra donc point faire à l'ennemi ce que nous lui reprochons de nous avoir fait. Nous voulons conserver la gloire d'être le seul peuple qui combatte non pour la conquête d'une terre, mais pour le service d'une idée ou, comme on dit en langage chrétien, pour le règne de Dieu.
Si la fortune des armes nous donnait un tel avantage que l'ancienne ambition chauvine d'un agrandissement de la France jusqu'au Rhin devînt réalisable, pas un Français honnête et sensé n'aurait à se débattre contre cette tentation, car pas un n'y serait même accessible. Personne en France — je dis : personne de sensé et d'honnête — ne refera plus les vieux rêves d'un temps à jamais aboli où déposséder le voisin par la force des armes était le premier et le dernier but de toute nation capable de guerroyer. Si jamais la France s'annexe un territoire, ce ne
sera qu'avec le libre consentement de la population annexée.
La haine, a dit Spinoza, engendre la haine à l'infini. On peut reprendre par la violence, si l'on est momentanément le plus fort, une province limitrophe que l'on a perdue ; mais comment espérer que ce continuel recommencement de guerres interminables en puisse être la fin ? La reconnaissance pacifique du droit pourra seule fonder une paix définitive.
Au mois de février 1871, Victor Hugo avertissait, avec une ferme raison, les Français toujours trop pressés d'oublier et de pardonner :
. . . Mettons-les sous nos pieds, puis tendons-leur la main.
Je ne puis que saigner tant que la France pleure.
Ne me parlez donc pas de concorde à cette heure.
Une fraternité bégayée à demi
Et trop tôt fait hausser l'épaule à l'ennemi,
Et l'offre de donner aux rancunes relâche,
Qui demain sera digne, aujourd'hui serait lâche ^.
Le plus souvent, le grand poète s'élève éloquemment contre le vulgaire esprit de vengeance. Pas de représailles : c'est le titre du cinquième poème d'avril :
Jamais je ne dirai : ce traître a mérité,
Parce qu'il fut pervers, que, moi, je sois inique...
Et je fais, devenant le même homme que lui,