L'Année terrible, février, IV
De son forfait d'hier ma vertu d'aujourd'hui. Il était mon tyran, il sera ma victime.
Deux mois plus tard, à propos des insurgés, fusillés en masse après la victoire des troupes régulières, Victor Hugo répétait :
.... Toutes ces vengeances, C'est l'avenir qu'on rend d'avance furieux!... Finir tout de façon qu'un jour tout recommence. Nous appelons sagesse, hélas ! cette démence. Flux, reflux. La souffrance et la haine sont sœurs. Les opprimés refont plus tard des oppresseurs.
Dans un bouleversement général, tel que la catastrophe de la guerre actuelle, il arrive, comme dans un tremblement de terre, que l'aiguille de la conscience, notre boussole, est affolée, et que la face de la vérité se voile et s'obscurcit. Un état des esprits et des choses tellement absurde que ce qu'on appelait le mal hier est aujourd'hui le bien et que l'homme qui passe pour juste est celui dont les sentiments et les actes seraient unanimement condamnés dans les conditions normales de la vie, — un état du monde si violent est moralement le chaos même. Ce ne sera, espérons-le, qu'un désordre aussi court que terrible ; mais il faut laisser passer l'ouragan.
A quoi bon faire entendre des paroles de raison quand les guides ordinaires de la cité, les pasteurs et les professeurs, excitent la brute humaine au crime
avec une froide méchanceté, plus hideuse que la frénésie de soldats ivres? quand les plus honorables vertus de l'homme, l'humanité, la pitié, la bonté sont éteintes, non par une éclipse passagère du cœur, mais par l'abolition délibérée de ses meilleurs instincts ? quand la scélératesse de l'ennemi s'étale avec un tel cynisme qu'aucun débordement de notre indignation ne peut excéder la mesure et qu'en le traitant de barbare nous prenons le méchant simplement pour ce qu'il se donne?
Quoi! n*y a-t-il pas un seul juste en Allemagne pour dire la vérité à ses compatriotes? Si fait, il y en a quelques-uns, mais leur voix reste sans écho et on les enferme dans des forteresses.
De loin en loin nous lisons dans les journaux français qu'un de ces Boches exécrés s'est montré bon, compatissant, humain : le sourire de la nature après une nuit d'orage est moins délicieux au cœur que cette attestation. On a fait d'affreux et véridiques récits des atrocités commises par ces monstres : pourquoi nous cache-t-on la contre-partie et ne nous donne-t-on pas, dans un volume exquis, le relevé authentique des traits qui leur font honneur ? Combien cette contre-partie serait bienfaisante ! et comme je souhaiterais que les exceptions fussent nombreuses! Elles ne diminueraient point l'horreur que nous inspirent des crimes avérés ; elles la redoubleraient, au contraire, puisqu'elles feraient voir que ces crimes n'étaient nullement nécessaires et
qu'ils furent le détestable choix de la volonté libre de l'homme séduite par le Diable, j'entends par les démons et les mauvais bergers qui prêchent et qui enseignent dans les églises et les universités allemandes.
La plus haute leçon que nous donne la guerre est celle de notre liberté. — Pacifistes d'hier et d'avanthier, nous le sommes restés aujourd'hui. Non seulement la catastrophe de 1914 n'a point ruiné nos espérances, elle les a exaltées par le feu de l'épreuve; mais du même coup elle les a éclairées de sa rude lumière en nous montrant avec évidence à quelle condition unique elles pourront se réaliser.
Cette grande condition, c'est que les peuples soient libres. La stupide folie qui les pousse à s'exterminer serait inconcevable sans cette autre folie complémentaire et également stupide qui les assujettit à la volonté d'un maître. L'organisation régulière de meurtres collectifs dont les auteurs pâtissent autant que leurs victimes n'est point le simple geste de la brute humaine déchaînée ; tant de bêtise ne peut s'expUquer que par la plus honteuse servitude.
Guillaume II se prétend ami de la paix : cette déclaration est peut-être un peu moins mensongère qu'on le croit; mais la paix n a aucune garantie dans un gouvernement despotique. Elle est à la merci des moins raisonnables caprices du souverain.
La paix ne saurait être définitivement assurée que par la liberté et le self-govemment des peuples, déclarait Ludwig Simon, délégué de Trêves au congrès de la paix de 1867; la Suisse, la Belgique, la Hollande, qui se gouvernent elles-mêmes, ne sont pas agressives. On me dira que ces pays sont petits, mais l'Angleterre est grande et elle n'est pas agressive non plus. Dans l'état actuel du commerce et de l'industrie, les peuples ont mille fois plus de raisons que les gouvernements personnels pour ne pas déchaîner le fléau de la guerre *.
Les pacijîques sont tous ceux qui aiment la paix, qui u procurent » la paix, qui voudraient la voir régner sur la terre et auxquels la septième béatitude est promise; \e^ pacifistes n'ont pas seulement l'amour de la paix, ils ont foi en la paix et leur foi est agissante ; ils veulent la fin du régime des guerres el ils travaillent de tout leur pouvoir à Tabolir.
Je ne parviens pas à comprendre ce qu'on ose blâmer dans cette noble doctrine ni pourquoi l'échec momentané d'une espérance si juste et si belle la convaincrait d'utopie. Jamais les pacifistes n'ont prétendu que leur victoire fût proche ni qu'elle fût facile. Depuis quand les sanglants démentis que la réalité inflige à l'idéal prouvent-ils que l'idéal soit faux? La force qui est dans la vérité suffit-elle donc pour réduire à l'impuissance le mal et le mensonge? C'est dans les ténèbres que la lumière de l'Evangile brille de son pur éclat; c'est quand les peuples se