La Paix par le Droit, mars
déchirent qu'il est beau d'anticiper, de promettre, d'annoncer comme certaine dans l'avenir la paix universelle.
Si, trop souvent, les pacifistes ont été méprisés, c'est parce qu'on les a crus tels par couardise et qu'on leur a prêté très gratuitement une erreur funeste et déshonorante qui n'est attribuable qu'aux outranciers de la doctrine. On feint de croire qu'elle condamne la guerre absolument : on sait bien que non, elle distingue, elle n'est opposée qu'aux guerres offensives, aux guerres de conquête ; mais quand la patrie est attaquée, les pacifistes la défendent, ils se battent et se font tuer pour elle aussi passionnément que les plus fanatiques chauvins.
C'est le sublime spectacle que les pacifistes français donnent au monde aujourd'hui. L'ennemi ayant commencé la campagne pour étendre sa propre domination, les pacifistes français se sont armés, ils se sont alliés aux Belges, aux Anglais, aux Serbes, aux Russes, pour la défense de la liberté en Europe, et pendant que l'Allemagne répétait son refrain orgueilleux: Deutschland ûber Ailes, ils ont simplement affirmé et soutenu le droit que la patrie française a d'exister :
Un Français doit vivre pour elle, Pour elle un Français doit mourir.
La paix par le droit : admirable, excellente formule ! Mais si le droit est opprimé, la paix par la guerre d'abord, pour l'affranchissement du droit
La forme suffisante et nécessaire de l'idée pacifiste, c'est le désarmement universel : ce programme n'est point réalisable aussi longtemps qu'il y aura en Europe une nation plus forte et mieux armée que les autres, qui prétend à Thégémonie. Il faut d'abord la désarmer et l'affaiblir assez pour que, dans le congrès qui réglera les choses pacifiquement, les points de départ se balancent à peu près et que les situations provisoirement acquises ne soient pas trop inégales.
Reconnaissez donc, bonnes âmes qui parlez d'épargner « toute humiliation » aux belligérants, que la morale, la justice, la politique exigent que, avant toute organisation de l'Europe future, V Allemagne soit proj onde ment humiliée. Vous enveloppez les bourreaux dans les mêmes égards que les martyrs, parce que vous ne comprenez pas la haute nécessité expiatoire du châtiment. Un châtiment terrible est d'autant plus indispensable qu'on entend encore des Allemands réclamer, avec une inconscience inouïe, des indemnités de guerre aux Français et aux Belges eux-mêmes, comme si ce n'était pas eux, les bandits, qui doivent payer l'amende — avec tous les intérêts — pour leur inqualifiable agression !
La démolition d'un certain nombre d'usines et de forteresses peut nous représenter ce qu'il convient d'entendre par 1' « écrasement du militarisme prussien», l'anéantissement total de la force militaire allemande n'entrant sans doute pas dans le rêve des
plus ardents ennemis de l'Allemagne, s'ils n'espèrent que ce qui est possible et réalisable. Ce sera le commencement du désarmement et de la paix obtenue d'abord par la guerre, mais par la guerre la plus juste et la plus humaine : nous n'incendions pas les villes ouvertes, nous n'assassinons pas les populations sans défense, nous ne bombardons pas les cathédrales.
Ensuite viendra la paix fondée sur le droit. Le désarmement s'achèvera sans résistance et en douceur, par la fondation des Etats-Unis d'Europe. Tous les monarques enfin rendus aux joies pures de la vie domestique, non seulement les peuples ne resteront pas armés de bombes menaçantes jusque dans la sereine région des airs, mais l'état permanent de guerre ne sera plus concevable.
Pourquoi donc répétions-nous cette vieillerie, que l'Allemagne république est une chimère? Les idées font leur chemin; le paradoxe d'hier devient la vérité d'aujourd'hui et le truisme de demain. Le professeur d'histoire que je ne me lasse pas de citer, mon ami Denis, n'estrien moins qu'un rêveuretun utopiste. Sous la plume d'un écrivain de son autorité, les lignes suivantes méritent bien qu'on y fasse atlention :
Il est peu probable qu'après les dures épreuves qu'elle aura attirées sur le pays, la monarchie de droit divin conserve beaucoup de fidèles... L'Allemagne, guérie de sa présomption parles revers, résignée à ses pertes comme nous nous sommes résignés à l'abandon des provinces conquises pendant la Révolution, évo-
luera vraisemblablement vers un régime démocratique, et, quoi qu'en pensent quelques pessimistes, les démocraties par essence sont pacifiques... Depuis qu'elle existe, l'humanité fait la guerre et rêve la paix. On m'accusera naturellement de chimère si j'avoue que je ne désespère pas de voir se réaliser ce rêve^. »
Et alors on pourra dire :
Magnus ah integro sœclorum nascitur ordo.
Ce sera l'aube de cette renaissance que saluait le jeune Robert Prunier au moment où il allait tomber pour sa patrie, frappé par une balle allemande :
L'impérialisme prussien bien abattu, écrivait-il des tranchées, nous pourrons, nous, les rêveurs, les pacifistes, reprendre notre rêverie si tragiquement interrompue et travaillera la rendre réelle. Car je continue à la croire belle, bientaisante, vraie et digne de l'avenir.... Je vous assure que ceux qui en reviendront en sortiront renouvelés. Lorsque l'abrutissement que nous donne cette vie se sera dissipé et qu'on pourra digérer les expériences laites, on verra qu une richesse, un trésor inexprimable pourront jaillir de toute cette horreur et l'âme s'amplifier splendidement. Je le dis comme je le pense : si j'en sors, j'en sortirai décuplé et propre à une œuvre tout autre que celle que j'aurais pu produire autrement.
« De cette guerre qui aura fait tant de mal, disait aussi à la Ghaux-de-Fonds M. Comtesse, ancien président delà Confédération helvétique, il sortira, n'en doutons pas, un monde nouveau, une Europe renouvelée. »