‹ Les leçons de la guerreChapitre 19 sur 34 · La Guerre, p · texte numérisé non relu

La Guerre, p

Bibliothèque universelle, septembre. — Numéro saisie Lausanne par Ja censure.

On raconte que Sven Hedin est germanophile par reconnaissance du bon accueil, de la « grand chère », comme disait notre vieille langue, qu'on lui fit en Allemagne ; de l'automobile mise à sa disposition par l'Empereur, de ses accolades et de ses caresses : a Mon cher Sven Hedin ! »

Le philosophe Boutroux,au contraire, a dit sévèrement aux Allemands leurs vérités, sans égard pour les témoignages d'admiration et d'estime qu'on lui avait prodigués là-bas. Quelques consciences trop délicates, un peu offensées par la rudesse d'une justice plus sensible à la réalité du bien et du mal qu'aux formes extérieures d'une courtoisie plus ou moins hypocrite, ont paru regretter la rigueur d'Emile Boutroux. Rien ne lui fait plus d'honneur, à mon avis, que d'avoir oublié sa propre personne et les petites

séductions offertes à sa vanité d'auteur, dans l'indignation générale qu'il éprouvait devant la conduite abominable d'un grand peuple, de ses guides spirituels et de son souverain.

Georg Brandès, le critique danois, nous présente une autre attitude. Clemenceau l'ayant interrogé sur sa façon de penser et de sentir en face de la Belgique violée, de Reims bombardée, de Louvain mise à sac et des autres horreurs, l'homme de lettres répondit avec désinvolture ; « S'il me fallait rédiger des protestations chaque fois qu'il se produit dans le monde un événement que je réprouve, je ne pourrais plus faire que ça. » Ces paroles ressemblent, avec plus de cynisme, à la déclaration d'incompétence que Brunetière opposait, en 1898, aux « intellectuels » français qui, à la suite d'Emile Zola, prétendaient se mêler du procès de Dreyfus. Mais, en ce temps-là, il y avait au moins un prétexte honnête au refus d'intervenir dans une question complexe de fait et de droit dont le public ne pouvait avoir qu'une très incomplète connaissance, tandis que les crimes des Allemands sont avérés, et M. Brandès ne les nie point, que je sache : tout simplement, il n'a pas le temps de s'en occuper.

Qu'est-ce que la vérité ? disait Ponce Pilate, qui se retirait sans attendre la réponse, et qui aurait volontiers délivré Jésus, mais à la condition que cela ne lui coûtât aucune peine ni aucun ennui. La condamnation d'un innocent ne peut passer, en aucun

cas, pour une de ces erreurs et de ces injustices qui doive laisser insensibles des hommes personnellement désintéressés dans l'affaire ; mais quand la maison du voisin est en flammes, l'indifférence de Tégoïste qui la regarde brûler sans s'émouvoir devient (si l'on veut appeler la chose par son nom) de la stupidité.

■?* Les thèmes comiques sont rares dans la terrible guerre qui dure depuis onze mois et ne paraît pas près de sa fin. Si nous avions le cœur à nous égayer un peu et à rire, je n'imagine rien de plus comique^ dans le sens vrai du mot, que les cris indignés des Boches, qui ne peuvent revenir de leur stupeur devant la grande trahison de la « perfide » Italie manquant à la foi solennellement jurée et traitant les contrats de « chiffons de papier ». Ce n'est pas là de la très fine plaisanterie, c'est du gros comique, comme il y en a souvent dans Molière. Tant de naïveté passe les bornes. L'incroyable aplomb de ces farceurs prodigieux rappelle celui de Vadius donnantlecture de ses petits vers à l'instant même où il vient de dire que rien n'est plus impertinent, à son avis, que l'intrusion indiscrète des auteurs dans une société où l'on cause. Les meilleures comédies ont toujours été celles dont le héros ignore combien il est divertissant ; mais est-il concevable que les Allemands, très mauvais psychologues, à coup sûr, et très pauvres critiques, le soient au point de pousser si loin rinconscience ?

Pouvons-nous prier Dieu pour que le Kaiser meure? pouvons-nous au moins souhaiter sa mort?

Assurément, la disparition de ce pauvre sire, qui avait une si belle occasion d'être admiré, aimé, adoré comme le plus grand prince de l'histoire et qui Ta manquée misérablement, ne serait pas une grande perte pour le monde ni même pour l'Allemagne; mais il n'est point sûr que ce fût un gain pour la France et pour ses alliés. Les furieux coups de tête, les maladresses, l'incohérence, l'incapacité militaire d'un pareil illuminé ne sont pas une mauvaise carte dans notre jeu. Son successeur, quel qu'il soit, ne pourra guère être possédé, à un moindre degré que cet extravagant, de « l'esprit d'imprudence et d'erreur », qui mène un empire à sa ruine.

Mais la vie et la mort sont de tels mystères, nous savons si peu ce qu'elles nous réservent, qu'il n'est jamais sage de désirer passionnément l'une ou l'autre ni pour nous, ni pour ceux que nous aimons, moins encore (car cela est beaucoup plus grave) pour ceux que nous haïssons. Souhaiter ardemment la mort de celui que l'on hait est pirequ'une témérité; c'est un empiétement irréligieux sur le domaine obscur du Destin ou sur les desseins sacrés de la Providence.

Le chrétien dit : Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut, et le sage s'applique à mettre sa volonté d'accord avec Tordre des choses. La prière de Marc-

Aurèle, comme celle de Jésus, était: « Père, que ta volonté soit faite ! » Moins nous prétendrons incliner la volonté de Dieu aux désirs de nos cœurs, pour les conformer et pour les soumettre à sa loi, sans la comprendre, sans l'interroger, plus nous serons sages et pieux.

Dans son poème de la Pitié suprême^ Victor Hugo développe cette idée, très juste en général, que le criminel est plus misérable, qu'il souffre davantage et qu'il est plus à plaindre que les victimes de sa méchanceté. Ce n'est, comme la plupart des grands thèmes de l'éloquence et de la poésie, qu'un lieu commun, que j'avais trouvé tout naturel de reprendre, à mon tour, dans le troisième de mes Petits Sermons ^de guerre, daté du 23 août 1914^ parce que, à ce mo- Iment-là, personne ne pouvait avoir l'idée des exceptions monstrueuses aux règles ordinaires que cette guerre sans pareille ne tarderait pas à présenter.

Onze mois de crimes énormes, de fureurs bestiales, de doctrines d'enfer et de passions sataniques, tels qu'aucun déchaînement de la brute humaine n'en avait encore offert le spectacle, m'ont appris que nous pouvions faire l'économie d'une pitié paradoxale pour des bourreaux endurcis au point de n'avoir aucune conscience de leur propre misère. Ils ne diraient certainement pas, comme Bismarck, en se rappelant leur passé :

Je me sens l'âme triste. Je n'ai jamais, dans ma longue vie, rendu personne heureux, ni mes amis, ni ma famille, ni moi-même. J'ai fait du mal, beaucoup de mal. C'est moi qui suis la cause de trois grandes guerres, qui ai fait tuer sur les champs de bataille 80.000 hommes, encore pleures par leurs mères, leurs sœurs, leurs veuves... Je n'en ai jamais retiré aucune joie, et je me sens aujourd'hui l'âme anxieuse et troublée 1.

Les disciples nouveaux des Nietzsche et des Bernhardi ne connaissent point le remords; s'ils regrettent quelque chose, c'est de n'avoir pas fait assez de mal.

Ce renversement des sentiments normaux, cet outrage infligé à des idées morales fondamentales dont nous savions trop bien qu'on pouvait les violer, mais dont nous ne soupçonnions pas encore qu'on pût approuver la violation comme une vertu et comme une beauté, voilà ce qui donne à la guerre de 1914 son caractère absolument inouï. Quand nous lisons les incroyables apologies de la violence où les professeurs d'un droit nouveau justifient les pires atrocités par d'affreux sophismes tels que celui qui recommande, comme étant les moins cruelles, les cruautés les plus barbares, sous prétexte qu'en mettant le comble à l'horreur de la guerre elles contraindront plus vite à la paix l'ennemi épouvanté, nous sommes prêts à nier, de toute notre indignation, qu'il ait pu jamais y avoir des hommes pour

1. Paroles allemandes. Cité par M. Emile ûoumergue, Foi et Vie, 16 mai 1915.

écrire ces choses et nous répéterions volontiers, avec les 98 « Intellectuels » : Es ist nicht wahr I Non, il n'est pas possible, non il n'est point vrai que des êtres humains qui ont reçu la même instruction que nous, qui appartiennent au monde civilisé, qui ont eu des mères chrétiennes, qui ont appris le catéchisme et les rudiments de la morale, confondent jusque-là le bien et le mal, le jour et la nuit, le juste et l'injuste !

On a fait, à certains mots mémorables du chancelier de Bethmann-HoUweg, l'immortalité d'infamie qu'ils méritent; mais il en est un qui, n'ayant pas été complètement compris, a failli d'abord passer presque inaperçu à la faveur peut-être de son énormité même; c'est le proverbe: « Nécessité n'a pas rde loi », appliqué à la violation du territoire delà Belgique. C'est-à-dire : il était nécessaire de traverser la Belgique puisque nous ne pouvions pas [pénétrer en France autrement. Double scélératesse ! Oser faire valoir, comme excuse de son crime, les I circonstances mêmes qui l'affichent et l'étaient dans Jtoute son impudence ! Un voleur, pour piller une maison, assassine le voisin qui l'empêchait d'entrer: il le fallait, dit-il; autrement je n'aurais jamais pu emporter l'argenterie, la vaisselle, les tableaux et ^le coffre-fort. Voilà ce qui s'appelle une raison, et [voilà la « nécessité » qui « n'a pas de loi » dans la morale boche !

L'adjectif: « énorme », cher au vocabulaire fami-

lier de Flaubert, et qu'il s'amusait à prononcer : hénôrme avec une H aspirée de toutes ses forces est décidément le seul qui convienne pour qualifier une pareille déviation de tous les sentiments naturels. Quand Yénormité triomphe, Tordre du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, du bien et du mal, est bouleversé; il n'y a plus de règle pour juger les choses ; plus d'équité, plus de mesure ; c'est le règne de la déraison. On en vient à trouver légitimes ou au moins excusables des réponses, énormes aussi, à des actes et à des sentiments violateurs de toute loi, que l'on blâmerait avec la dernière sévérité dans les conditions normales de la vie. L'hyperbole remplace le langage de la vérité ; tout ce qui n'est pas forcé est faible ; il faut surenchérir, et c'est alors que les représailles trouvent des partisans parmi les plus humaines et les plus douces créatures du bon Dieu, qui les déplorent, mais qui s'y résignent.

Je finirai par les absoudre, moi qui les ai maintes fois condamnées ; je les comprends déjà parfaitement et j'avoue que je n'ai plus la force de blâmer ceux qui estiment que l'amende la plus ruineuse ne suffira jamais pour expier le crime des démons qui ont fusillé d'héroïques défenseurs de leurs propres foyers, incendié leurs pauvres toits, l'église, le temple où ils priaient, mutilé leurs enfants, assassiné leurs vieillards, violé leurs filles et leurs femmes... La justice ne peut être vraiment satisfaite que par l'égalité sinon la. parité du châtiment. Pour les mons-

très de méchanceté que leur conscience obtuse ou faussée ne tourmente point, ne faut-il pas des tortures extérieures qui soient l'équivalent des cruautés qu'ils ont commises et du remords qui devrait s'attacher à leurs pas comme les furies antiques?

Il n'y aurait qu'un moyen, — un seul, — de satisfaire la justice sans laver dans des torrents de sang la terre ensanglantée : ce serait que le principal coupable payât pour tous les autres. Le jugement public et solennel devant un tribunal européen, suivi de l'exécution capitale S du bandit couronné qui a commis le plus grand crime de l'histoire contre la paix du monde, contre sa prospérité matérielle, contre le règne de l'esprit, contre la civilisation, la vraie culture et l'humanité, nous causerait un tel soulagement que, dans la joie de cette délivrance, nous pourrions absoudre les complices et les instruments de ce misérable... Mais il resterait toujours l'indemnité à payer (2) et les territoires à rendre.

Non ! il faut condamner sans réserve la loi barbare du talion et maintenir dans son intégrité la doctrine vraiment évangélique de notre état major :

1. Condamné à être fusillé ou pendu « haut et court », on pourrait lui faire grâce de la vie. La conscience publique serait pleinement satisfaite par une clémence plus am<^re que ia mort, qui ne serait, en bonne morale, qu'un prolongement et une aggravation de la peine.

(2) 170 milliards au calcul de M. Finot.

Un belligérant n'est pas dispensé d'obéir aux lois de la guerre parce que ses adversaires en ont violé certaines prescriplions. C'est, au contraire, par l'observation scrupuleuse de ses propres devoirs qu'il arrivera le plus sûrement à maintenir ou à ramener l'ennemi dans les règles d'une lutte loyale...

Les infractions qui sont des représailles ne doivent jamais dépasser en rigueur les infractions qu'il s'agit de réprimer. Il faut diminuer la rigueur de ces moyens extrêmes, en user avec tous les tempéraments que l'humanité exige et que les circonstances comportent...

Tout belligérant doit se montrer généreux envers une population qui, à Vapproche de Vennemi^ se soulève pour la défense de son sol.

Comme on parlait au général Maunoury des atrocités commises par certaines troupes allemandes, il répondit: « Lorsque nous serons chez eux, nous leur infligerons une terrible leçon... d'humanité. »

L'essentiel n'est pas que l'on nous redoute comme des vengeurs implacables : l'essentiel est que nous conservions nos rares et précieuses qualités natives, dp.ns les enfers successifs que nous traversons et qui imposent à notre caractère national de si rudes épreuves. Déjà, en 1870, le 2 septembre, une lettre que M. de Wat te ville a transcrite dans un article de revue opposait les Français aux Prussiens en ces termes :

Les Prussiens sont des fauves avides de proie... Le pauvre Français noble, héroïque, généreux, s'est fait illusion. Il a cru combattre des hommes... Avide de

boisson, de pillage, de satisfactions brutales, usant de ruses, d'hypocrisie, d'espionnage, de tous les moyens bas et lâches pour atteindre un but qu'il ignore et qu'on fait chatoyer à ses yeux ahuris, voilà le soldat prussien, voilà les brutes que nous devons combattre, si nous ne voulons pas retomber dans les ténèbres du moyen âge.

Cependant Paul Déroulède lui-même, le poète populaire et classique de la Revanche, mettait ses compatriotes en garde contre la tentation basse des vengeances furieuses, et il écrivait ces vers assez beaux vraiment et peu connus, que la revue de la Paix par le Droit vient de ressusciter dans son numéro d'avril :

Lorsque nous aurons fait la guerre triomphante Et que notre patrie aura repris son rang, Alors, avec les maux que la conquête enfante, Disparaîtra l'horreur qui suit le conquérant.

Alors la grande France, aimante et sans rancune, Semant ses jeunes blés sous ses lauriers nouveaux, Fêtera le travail, père de la fortune, Et chantera la paix, mère des longs travaux :

Et ce sera la paix calme, sereine, auguste Qui désarme les bras sans armer les esprits; Carnousnous montrerons des vainqueurs au cœurjuste. Et nous ne reprendrons que ce qui nous fut pris.

Et notre nation, lasse des funérailles.

En exaltant ses morts, calmera ses vivants;

Et nous ne voudrons plus qu'on parle de batailles

Et nous désapprendrons la haine à nos enfants.

C'est dans le même esprit généreux que M. de Porto-Riche écrivait en 1870 :

Nous n'irons pas livrer vos monuments aux flammes, Nous n'irons pas tuer ni les vieux, ni les femmes, Ni les enfants de la cité;

Mais nous vous abattrons, vous et vos oriflammes; Et nous nous vengerons de vos crimes infâmes En vous donnant la liberté.

La franchise, Thorreur du mensonge et de la trahison, la loyauté, la générosité, le culte de l'idéal : voilà, de Taveu du monde entier, ennemis comme amis, ce qui caractérise le Français. Le fameux professeur Lasson commet une grosse erreur historique en même temps qu'il montre la bassesse de son horizon moral, lorsqu'il déclare : « Une guerre ne peut jamais être faite pour une idée. » Bien trouvé I les Français n'en ont pas fait d'autres ! Dans la Bibliothèque universelle du i^'juin, M. Samuel Rocheblave rendait encore à notre patrie ce bel hommage:

C'est pour l'idée pure, pour la vérité pure, pour la justice pure que de tout temps a travaillé la France, et c'est là le service historique qu'elle a rendu aux nations, à la tête desquelles elle a marché durant des siècles... Par-dessus les immenses conflits d'intérêts particuliers où se choquent les nations en crise, la France a su tenir haut et ferme le drapeau de l'idéal*.

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