La France devant les nations
Elle combat pour la gloire^ à la différence des Germains : Germani ad prœdam. Dans une belle leçon sur la tradition française, notre professeur d'antiquités gallo-romaines, au Collège de France, Camille Jullian fait cette remarque singulièrement intéressante, que:
L'un des plus beaux éloges que la Chanson de Roland décerne à ses héros, c'est celui d'avoir été Vhomme qui ne mentit jamais. Cette haine du mensonge explique notre horreur, ou plutôt notre ignorance de la traîtrise. Si nous avons si bien accueilli les fauteurs de l'avant-guerre, c'est parce que nous avons cru impossible à des hommes l'exploitation impudique de l'hospitalité et des cœurs ouverts. Notre Chanson de Roland a été écrite pour condamner à tout jamais le nom de Ganelon le traître.
En face de cette loyale franchise, tellement naturelle aux Français qu'elle ne fait qu'un avec leur nom même et que l'on se demande lequel de ces deux mots est à la racine de l'autre, placez l'exclamation ignominieuse d'un professeur allemand ^ : « Bénie soit la main qui a falsifié la dépêche d'Ems ! » ou cette doctrine sophistique de la Gazette de Cologne : « Sous l'absolue nécessité créée par les circonstances, nous devons fréquemment nous éloigner du droit chemin et répondre au mensonge par des mensonges. C'est la seule manière de réduire les menteurs au silence.
1. Le professeur Hans Delbruck, cité par M. Emile Dou- MERGUB, Foi et Vie, 16 mai 1915.
Lorsque les bras solides de nos soldats les auront jetés à terre, nous retournerons avec joie à nos habitudes de stricte franchise. »
Quelle erreur ! Cela est de la même force psychologique que l'illusion des libertins qui se promettent de devenir chastes après avoir péché encore une toute petite fois seulement. Menteurs ils ont été une fois, deux fois, trois fois, cent fois... Menteurs ils resteront toute leur vie.
Nos savants historiens de Tantiquité nous enseignent que les anciens avaient noté dans le caractère des Germains ces deux traits principaux : le besoin du mensonge et l'habitude de la cruauté : Insumma feritate versutissimi natumque mendacio genus *.
Certaines conversions morales ne sont peut-être pas impossibles aux peuples comme aux individus, par la vertu du temps, de l'éducation historique et
1. Camille Jullian, Revue des Etudes anciennes, avril-juin 1916, Notes gallo-romaines. Soigneux d'éviter les jugements sommaires et absolus, M. Jullian ajoute : « Il ne faut pas généraliser. Les Ubiens de Cologne et sans doute la plupart des Istévons avaient des mœurs plus douces; et, parmi les peuples de la mer du Nord, on citait les Chauques pour leur justice et leur esprit pacifique. A en juger par leur droit primitif et leur morale courante, les Indo- Européens étaient de nature franche et de mœurs douces. Chez les Perses (Hérodote, I, 138), ata/^iaTov to (|<£uÔ£(jGai; chez tous les peuples de ces langues, l'horreur du mensonge est un principeprimitif et essentiel. — L'importance de l'idée, de la croyance, leur supériorité sur la force, étaient
philosophique, de la civilisation, de la religion chrétienne ; mais il est véritablement grotesque (je ne trouve pas d'autre mol) que, après la falsification avouée et glorifiée de la dépêche d'Ems, après les paroles fameuses de Bethmann-HoUveg, après Louvain, après Reims, après la Belgique martyre et la France violée, après tant de mensonges et tant d'atrocités on ose écrire des sornettes comme celles que l'abbé Wetterlé a conservées, pour l'édification des hommes à venir, dans l'authentique recueil des Paroles allemandes :
Guillaume II, deliciae generis humani, a toujours protégé la paix, le droit, l'honneur...
M. de Bethmann-HoUvi^eg, le plus éminent des hommes actuellement vivants, ne connaît pas de plus hauts soucis que celui de la vérité, de la loyauté et du droit...
Louvain n'a point été détruit, on a brûlé seulement les maisons des meurtriers...
L'Allemagne a enseiu^né au monde à diriger la politique avec conscience et à faire la guerre avec loyauté... Nous sommes véridiijues... Nos caractéristiques sont l'humanité, la douceur, la conscience, les vertus chrétiennes...
Dans un monde de méchanceté nous représentons l'amour...
ce qui avait frappé le plus Fustel de Coulanges dans le droit primitif desIndo-Européens et ce qu'il a voulu mettre en lumière dans la Cité antique. Comparez à ce caractère juridique de la vie indo-européenne rapologie de la force chez les Germains : jus in viribus habent. »
Nul peuple n'a plus que l'Allemand l'amour du droit, la conscience du droit.
Devant l'indignation de tout le genre humain, TAllemagne adopte tantôt Tune tantôt l'autre et souvent l'une et l'autre (sans s'inquiéter de la contradiction) de ces deux attitudes contraires: ou elle tente de se disculper, ou elle proclame ses abominations et s'en vante. Esthétiquement (car, de morale, il n'en faut point parler ici en aucun cas) esthétiquement, dis-je, elle est beaucoup plus intéressante lorsqu'elle a le courage de sa scélératesse que lorsqu'elle en a honte. Le grand malfaiteur intellectuel qui a mis en belle prose et en philosophie la pratique des Apaches, Frédéric Nietzsche, ne nous ennuie jamais ; il nous amuse, en nous faisant frémir, quand il écrit :
A bas les vieux commandements: Tu ne tueras point I tu ne déroberas point! O mes frères, brisez-moi ces vieilles tables. Voici la nouvelle : Soyez durs.
Et Tévangéliste bouffon du nouveau Messie, Maximilien Harden, repoussant avec une brutale franchise les justifications embarrassées des apologistes maladroits du crime, gardera l'honneur d'avoir trouvé la formule lapidaire de la doctrine boche :
Mon droit, c'est ma force. Nous sommes si forts, que nous n'avons nul besoin d'avoir le droit de notre côté. La force, voilà qui sonne haut et clair; voilà qui a du style et de l'allure. La force : un poing, c'est tout.
QUESTIONS DE CONSCIKIfCE 79
Très bien, mes maîtres ; mais si c'est vous que le coup de poing aplatit? Si demain Ton peut vous dire : Patere legem quam ipse fecisti? Aveuglés par rivresse d'un orgueil sans pareil dans l'histoire, — car les Romains avaient l'excuse de ne point connaître l'Evangile, — les Allemands continuent, en face du monde entier armé pour leur défaite, à se croire invincibles, avec une foi qu'on serait tenté d'admirer s'il pouvait y avoir quelque chose de vraiment beau dans la folie pure.
Les hyperboles et les mensonges de journalistes, les déclarations d'empereurs et de rois, les blasphèmes de gens d'Eglise, les sophismes de juristes et d'historiens, les paradoxes de philosophes jetant des défis à la raison, les ordres hideux de chefs militaires, les manifestes d'intellectuels en délire ; bref, tout ce que l'on a rassemblé sous le titre de Paroles allemandes constitue un bien étrange dossier, qui serait inconcevable si la certitude d'être le peuple élu et la première nation du monde, si l'assurance d'une victoire complète et définitive n'éclataient pas à chaque page.
Encore une fois, la ritournelle impie, Deutschland iXher Alles^ formule vraiment odieuse, que la France ne transposera jamais pour son usage et dont le fanatisme germanique est seul au monde à ne pas se scandaliser : voilà le grand mot par lequel tout
s'explique et sans lequel on ne comprendrait rien. Le succès escompté absout tous les crimes, justifie toufes les injustices, consacre les plus révoltants outrag-es au droit, établit la vérité des absurdités les plus montrueuses ; c'est parce qu'ils avaient dans leur triomphe une entière confiance que les Allemands ont osé faire ce qu'ils ont fait et dire ce qu'ils ont dit.
Officiellement, leur foi demeure inébranlable, puisqu'ils continuent d'affirmer qu'il est impossible qu'ils soient vaincus ; mais en fait ils n'ont plus leur présomption superbe des premiers jours. Un immense espoir leur fut d'abord permis ; aujourd'hui tout le leur défend : ils sont voués à une défaite certaine. Que penseront-ils alors de leur imprudente doctrine de la guerre, qui sous-entend et qui implique pour eux l'évidence et la nécessité de la victoire ?
Les Alliés ont juré de délivrer le monde de leur joug et de les mettre dans l'impuissance de nuire. Tenons-nous en, Français, à ce sage programme et ne parlons pas tant d' « écraser » l'Allemagne, force spirituelle et non pas matérielle seulement. On n'écrase pas l'esprit. Si vraiment nous écrasions notre adversaire, corps et âmes, si notre victoire était excessive, c'est nous qui tomberions en un grave péril de décadence, pendant que l'ennemi abattu se relèverait sûrement et grandirait. L'histoire des peuples est la constante démonstration de cette vérité.
Mais tout ce qui, chez les Allemands, est matériel, charnel, brutal et diabolique, leurs armements formidables, leur infernal orgueil leurs doctrines de sang, de fer et de feu, leur cruel appétit de domination et de conquêtes, ô Dieu juste ! quelle joie ce serait de l'écraser !
Combien je souhaite de ne pas mourir avant d'avoir assisté au speclacle délicieux de cette humiliation salutaire et de la délivrance du monde !
« Au commencement était la parole; et la parole était [en relation] avec Dieu. Et la parole était Dieu... Par elle sont nées toutes choses. Sans elle rien de ce qui existe n'a reçu la vie. »
Comme les autres grands textes de TEcriture, ces premières lignes de l'évangile selon saint Jean se prêtent à des commentaires infinis. Résumons-les dans les termes les moins mystiques en disant simplement que la parole a en elle quelque chose de divin, lorsqu'elle est le discours, Aoyoç, d'un esprit que la raison éclaire, lorsque, en donnant à la pensée sa forme, c'est-à-dire son existence même, elle devient créatrice comme Dieu.
Le langage humain est unique, parce que seul il exprime autre chose que les passions et les appétits de la bête. On a pu attribuer aux animaux une espèce de langage ; mais la parole, c'est-à-dire les idées de
l'intelligence avec la faculté de les traduire, personne ne prête aux animaux cet attribut exclusif de l'homme. Si l'homme est u de race divine », comme les théologiens et les poètes l'ont dit, la parole est, par excellence, ce qui l'investit de ce caractère sacré par lequel il se rattache à Dieu et se sépare de tout le règne animal.
Aspirant à descendre au rang des bêtes, nos ennemis se sont chargés de crimes brutaux qui les mettent au ban de l'humanité; mais rien ne lésa rendus plus méprisables et plus odieux que d'avoir avili la parole humaine au point qu'elle n'est plus qu'une arme de guerre dont l'usage est autorisé pour le mal et la destruction, comme celui de tout autre instrument de mort. La parole ainsi dégradée s'appelle mensonge, trahison, perfidie; mais tout ce qui ruine [a noblesse de l'homme devient excusable et gloieux pour l'être déchu qui consacre son ignominie lu service de la divinité boche. L'idole germanique le demande ni des mains pures ni des cœurs purs; jlle ne veut que l'empire du mondf^ par quelque loyen que ce soit. Tous les forfaits commis à la gloire du monstre se changent en actes méritoires. Dans un passage célèbre du premier Faust, le docîur Faust récrit à sa façon le début de l'évangile >lon saint Jean :
Il méprend envie d'ouvrir le texte grec, et m'abanlonnant à toute la naïveté de mes impressions, de traluire le saint original dans ma chère langue maternelle.
Il est écrit : Aa commencement était la Parole. Déjà me voici arrêté ! Qui viendra à mon aide? Il m'est impossible d'attacher tant d'importance à la parole. Il faut que je traduise autrement. Aa commencement était VEsprit. Pesons bien cette première ligne et que la plume ne se presse pas ! Est-ce bien l'esprit qui crée et conserve tout? Il devrait y avoir : Au commencement était la Force. Cependant, en écrivant ceci, quelque chose me dit que je n'y suis pas encore... La lumière se fait ! J'écris avec confiance : Au commencement était VAction.
La commode plasticité de certains textes et de certaines œuvres permet de leur faire dire tout ce qu'on veut.
Las de répéter, avec peu de variantes, toujours les mêmes jugements, d'ingénieux critiques ont cherché s'il n'y aurait pas moyen d'apercevoir, dans l'auteur de Faust, le contraire de ce qu'on avait vu jusqu'ici et de découvrir dans ce grand citoyen du monde un ancêtre du chauvinisme étroit et violent des nouveaux Germains. Naturellement ils ont trouvé ce qu'ils cherchaient. Mais, en vérité, le premier verset de saint Jean, remanié par le docteur Faust, ne signifie pas grand'chose. Faire de r « action » le principe de tout, après avoir écarté la « Force », n'est point compromettant. C'est la conclusion honnête et sensée de Candide, aboutissant, après mille aventures, au conseil de u cultiver son jardin ».
Il fallait, pour renouveler l'exégèse, des paradoxes un peu plus tranchants, tels que cet aphorisme du
second Faust : « Pourvu qu'on ail la force, on a le droit », ou encore : « Je veux ne rien connaître à la navigation, si la guerre, le commerce el la piraterie ne sont pas une inséparable trinité. » Mais on n'a point songé ou plutôt on n'a pas voulu faire cette remarque trop simple, que le personnage qui parle ainsi est Méphistophélès, l'esprit du mal, et que c'est une nouveauté un peu forte, en critique dramatique, de nous offrir comme l'évangile de Gœthe les abominations dites par son diable.
Les critiques nouveaux de Goethe qui prétendent changer ce poète de l'humanité en précurseur méchant de Nietzsche, allèguent encore l'épisode de Philémon et Baucis.
Ce sont deux paisibles vieillards, dont Faust convoite la petite maison.
Il faudrait que les vieux là-bas fussent délogés. Je voudrais ces tilleuls pour ma résidence. Ces quelques arbres qui ne m'appartiennent pas me gâtent la possession du monde... N'est-ce point la plus âpre torture, sentir, dans la richesse, ce qui nous manque?... Cette petite cloche tinte et j'entre en rage.
Méphistophélès conseille à Faust de ne pas se gêner, et, d'ailleurs, dans le projet des spohateurs, il s'agit moins d'une dépossession que d'un simple échange pour lequel les expropriés seront indemnisés, à peu près comme Bethmann-Hollweg offrant d'indemniser la Belgique.
On les enlève, suggère le démon, on les dépose; avant qu'on ait eu le temps de se retourner, ils sont installés. La violence une fois essuyée, la beauté de leur habitation les réconciliera.
Mais les bras qui obéissent vont quelquefois plus loin que la tète qui a commandé. De lourds séides font mourir de frayeur les deux pauvres vieux, mettent le feu à leur humble domaine, et voici le compte rendu succinct que Méphistophélès fait à Faust de la foudroyante exécution :
Le couple ne s'est pas beaucoup débattu; ils sont tombés tout d'abord pâmés de frayeur. Un étranger qui se trouvait là a voulu résister, nous l'avons étendu mort, et, pendant le court espace du combat furieux, les charbons ont allumé la paille dispersée alentour. Maintenant tout cela flambe...
La délicatesse relative de Faust commence par s'offenser de cette « action malavisée et brutale ». Cependant il en accepte le fruit sans trop de difficulté, et le « chœur » tire tranquillement la morale de cette histoire : « L'antique parole dit : Obéis de gré à la force. »
Franchement, trouvez-vous là de quoi mettre le poème de Faust en interdit, retirer à Gœthe sa gloire de grand poète humain, le traiter de Germain brutal et barbare ? On a dit cette sottise et je n'en connais pas de plus forte après celle qui consiste à rendre responsable de la guerre Kant, le grand apôtre du devoir, le grand prophète de la paix du
monde fondée sur la justice; ou Luther, l'homme de la conscience plus sacrée que l'Etat, plus auguste et plus haute que tout TEmpire allemand.
Gœthe, par sa curiosité universelle, par son intelligence hospitalière, ouverte à toutes formes de l'activité esthétique, par son éducation gréco-latine, par son culte pour nos écrivains classiques et sa grande amitié pour la France S est, en littérature, le type par excellence du cosmopolite, du citoyen du monde, et, par conséquent, il est exactement le contraire d'un pangermaniste.
Quelque absurde que soit Terreur commise au sujet de Gœthe, la guerre eût pu donner à la critique littéraire une heureuse secousse si elle avait provoqué cette révision des jugements traditionnels, qu'il faut souhaiter, qu'il faut encourager, mais qu'on doit attendre sans beaucoup d'espoir et n'accueillir qu'avec un sage scepticisme. Les jugements
1. (( Tous les ans, je lis quelques pièces de Molière... De petits êtres comme nous ne sont pas capables de garder en eux la grandeur de pareilles œuvres; il faut que de temps en temps nous retournions vers elles pour rafraîchir nos impressions.. » « Entre nous, je ne haïssais pas les Français, quoique je remercie Dieu de nous avoir délivrés d'eux. Comment moi, pour qui la civilisation et la barbarie sont des choses d'importance, comment aurais-je pu haïr une nation qui est une des plus civilisées de la terre, et à qui je dois une si grande part de mon propre développement?» {Conversations avec Eckermann).
littéraires, n'étant en immense majorité que des opinions conventionnelles, ont la vie très dure, comme tout ce qui est établi sur le consentement des hommes et des siècles. « Réformables pendant quelques années, ils deviennent impossibles à réviser quand ils sont plusieurs fois centenaires; on peut y introduire des nuances nouvelles, des atténuations, des compléments, de légers correctifs; il faut renoncer à les refaire de fond en comble ^ »
Oh! quel renouveau de toute la critique! quelle variété, quel intérêt, quelle vie elle recevrait si des jugements sincères y prenaient la place de ce qui est convenu, admis sur la parole du maître ou sur celle du grand nombre, rabâché, réchauffé, resservi sans ardeur et sans foi, usé jusqu'à la corde !
Prenons Faust, par exemple. Je crois bien que mon très cher et regretté ami, feu le professeur de Sorbonne, Ernest Lichtenberger, avait découvert dans le second Faust, avec une réelle admiration, une foule de belles choses, « lesquelles toutefois il y avoit mises », comme le pou délicatement cueilli par Panurge « dessus le sein » de la belle lingère du Palais. Mais combien avez-vous rencontré de lecteurs vraiment sincères dans l'admiration qu'ils professent tous pour cet énorme ouvrage, peuplé uniquement d'abstractions personnifiées, sans intérêt dra-
1. Relire sur ce sujet, étrangement troublant, mes Dernières variations sur mes vieux thèmes, chapitre premier : Des jugements convenus.
matique. sans fable, sans action, sans unité, sans vie, plus décousu et encore bien moins amusant que le Roman de la Rose'î Et d'abord, combien y en a-t-il qui aient atfronté l'ennui de le lire? Un noble Vénitien, qui avait le courage de ne pas trouver V Iliade d'Homère toujours intéressante, déclarait à Candide qu'ayant demandé quelquefois à des savants s'ils s'ennuyaient autant que lui à cette lecture, u tous les gens sincères lui avaient avoué que le livre leur tombait des mains ^ ».
Pour moi, je n'ai jamais rencontré personne qui, sans y être contraint par les obligations de son métier, ait lu pour son seul plaisir tout le second Faust. Par quel miracle d'auto-suggestion arrivons-nous à nous persuader que dans une œuvre « consacrée », tout ce qui déplairait ailleurs est beau : le désordre, l'incohérence, le défaut de vie, la froideur mortelle, l'absence d'une idée centrale et directrice? Si le critique paradoxal de Gœthe avait constaté simplement que tout n'est pas excellent dans le premier Faust et que le second est en grande partie illisible, la guerre aurait été pour lui l'occasion d'avancer une chose neuve et juste, mais qui serait médiocrement piquante; ce n'était point la peine de mettre aux prises l'Allemagne et l'Europe pour trouver cela, pour déclarer tout haut ce que chacun pense sans que personne ose l'avouer.