Candide, chapitre xxv
J'adore la musique, mais je n'y entends rien : cette condition m'inspire une entière confiance dans la sincérité de mes jugements sur les musiciens. N'ayant ici point d'autre règle pour juger, que mon propre plaisir, je ne suis influencé par personne. Mon instruction musicale est si nulle, que je n'ai jamais pu non seulement approuver, mais comprendre les critiques dont M. Pierre Lalo poursuit impitoyablement Meyerbeer, et je continue d'admirer les Huguenots et même V Africaine sans sa permission. Je trouve délicieuses les mélodies du Faust de Gounod, et il m'est parfaitement égal que ce charmant ouvrage soit un agréable opéra de Marguerite plutôt qu'un grave et grand opéra de Faust.
Aujourd'hui, c'est un vrai chagrin pour moi de constater que, par le fanatisme chauvin de mes compatriotes, je vais être privé jusqu'à mon dernier jour du bonheur d'entendre encore un morceau magnifique au-dessus duquel je ne mets rien : l'ouverture du Tannhauser. Wagner, hélas ! restera longtemps interdit en France. Et penser que, par la même raison absurde, nous sommes en danger de ne plus jouir, au moins pendant quelques années, des plus purs chefs-d'œuvre de Beethoven lui-même : le Septuor, la Symphonie en ut mineur, la Pastorale ! Tant de bêtise rappelle ces vengeances idiotes d'enfants qui, voulant faire enrager leurs parents
OU leur bonne, imaginent, pour leur être très désagréables, de se priver eux-mêmes de ce qui leur ferait du plaisir ou du bien et menacent de se laisser périr d'inanition !
On commence à demander, dans les revues littéraires, ce que sera la littérature au lendemain de la guerre? Question sans réponse possible, mais bien naturelle. Cette guerre est probablement la plus grande de l'Histoire ; son importance paraît devoir égaler dans l'avenir celle des événements les plus considérables : la fin du paganisme antique, l'établissement de l'ère chrétienne, la Réforme, l'abolition de l'esclavage, l'avènement du tiers état et de la liberté politique, la Révolution française.
Il semble que le premier fruit d'une pareille « fin du monde ^ », pour tous ceux qui exercent le métier de la plume, devrait être un sérieux examen de conscience qui mette d'abord en question la littérature elle-même.
La littérature est-elle nécessaire ? est-elle utile ? est-elle bonne? Le temps que nous passons à écrire et à lire des articles ou des volumes, ne serait-il pas beaucoup mieux employé dans une activité plus pratique? Oh I comme je comprends le mépris déclaré ou secret que ressentent pour nos vaines écritures tous les braves qui se battent ! Ici je ne fais point de