‹ Les leçons de la guerreChapitre 22 sur 34 · Voyez le chapitre premier de ce volume · texte numérisé non relu

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distinction entre les combattants; je les admire et les honore tous, autant les champions serviles de la hideuse Kultur que les hommes libres qui défendent contre elle la civilisation et le droit. Donnant leur vie, les uns comme les autres, pour sauver ce que nous avons de plus cher et de plus précieux, — cette vie même et celle de leur nation, — l'extrémité où ils sont tous réduits a fini par les rendre presque également intéressants. Allemands et alliés, indistinctement, tous ils nous restituent quelque chose de l'héroïsme fruste et sain des âges antérieurs à la littérature.

La parole, étant créatrice, comme l'explique saint Jean, a en elle, peut-être, moins de vanité que récriture : car elle tient davantage de la vie active; mais Tune et l'autre doivent commencer par rendre un profond et respectueux hommage au silence, cette source féconde de la pensée et de l'action. Le silence, disait Carlyle en extase, « le grand Silence, plus haut que les étoiles, plus profond que les abîmes de la mer! Lui seul est grand. Tout le reste est petit. » Comme le silence, la parole et l'écriture, si vaines qu'elles soient souvent, sont sacrées, à cause de leur redoutable puissance dont elles peuvent faire un usage meurtrier ou sauveur.

Le moins grave abus de la parole est le bavardage; mais déjà la seule surabondance des mots est un péché, et il est écrit que Dieunousdemandera compte de toutes les choses inutiles que nous aurons dites.

Une des meilleures leçons de rhétorique est celle que saint Paul a donnée au iv*^ chapitre de son Epître aux Colossiens : « Que tous vos discours soient accompagnés de grâce et assaisonnés de sel. » En d'autres termes : Ne parlez que pour dire des choses qui aient de la saveur et dites tout avec agrément.

Si vous n'avez rien à dire, taisez-vous. Et si vous ne savez exprimer des choses, peut-être bonnes en soi, que d'une façon lourde et ennuyeuse, taisezvous aussi. La médiocrité est sévèrement interdite aux poètes depuis Horace, et les purs artistes de la prose tombent, en toute justice, sous le coup de la même interdiction que les artistes du vers; mais les auteurs soi-disant utiles ne sont bons à rien, eux non plus, si l'ennui qu'ils exhalent empêche de les lire.

L'action peut toujours remplacer avec avantage les paroles faibles et les écrits languissants. Aux vieux comme aux jeunes, aux invalides comme aux vaillants, — à tous, — la guerre fournit de quoi continuer sans relâche un service utile et actif. On n'a pas loujours de grands blessés à panser dans les hôpitaux, de grandes détresses à consoler, de grandes misères à secourir; mais dans quelle circonstance de la vie n'a-t-on pas à soulager des peines morales autour de soi, à adoucir des souffrances physiques, à procurer de ces petites joies qui ne nous coûtent rien, mais laissent la pauvre créature que nous avons fait sourire touchée d'une reconnaissance infinie? Si, au lieu de la « dureté » à

laquelle nous exhortent les brutes nietzschéennes, nous éprouvions réellement pour nos malheureux frères la millième partie de l'immense pitié qui leur est due, nous trouverions, dans le bien positif et concret à faire aux hommes, de quoi nous occuper toute notre vie : cela ne vaudrait-il pas mieux que les meilleurs écrits du monde et même que les meilleurs discours ?

Les mômes faits, remarque Maeterlinck, le grand moraliste belge, les mômes passions, les mêmes possibilités et des occasions à peu près identiques attendent et sollicitent la plupart des hommes. Les circonstances et leur éclat diffèrent, mais bien moins que les réactions intérieures; et un événement minime et inachevé, tombant dans un espritet dans un cœur féconds, atteint aisément la hauteur et les proportions morales d'une conjoncture analogue qui, sur un autre plan, ébranlerait un peuple ^.

Donc, commençons par nous taire et par nous recueillir : c'est la première bonne leçon de littérature que la guerre nous donne. L'abîme de pensées où elle nous plonge est trop profond et trop vaste pour une brève et rapide méditation. Nous avons vécu davantage pendant ces onze mois que pendant quarante-quatre années de paix : mettons à profit cette riche et récente expérience et craignons

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