‹ Les leçons de la guerreChapitre 24 sur 34 · Vauvenargues, Pascal, La Bruyère · texte numérisé non relu

Vauvenargues, Pascal, La Bruyère

engouement a pris pour de la profondeur. Lorsque tous les étrangers s'accordaient encore à reconnaître dans la littérature française la première de l'Europe et un modèle universel à imiter, nous admirions modestement comme des maîtres les auteurs mêmes qui avaient été nos élèves.

Ce fut d'abord, au seizième siècle, les Italiens; puis les Espagnols, les Anglais ; en dernier lieu les Russes et, avant eux, les Allemands. Nous avons fait à nos voisins des emprunts qui n'étaient que notre propre bien restitué à ses véritables titulaires, quand ils n'étaient pas des affectalions et des singeries contraires à notre génie national.

On a souvent parlé, en ces dernières années, de la « crise du français >>. Le mal est trop réel, quoi qu'en aient dit quelques optimistes, et l'une de ses causes doit être certainement cherchée dans l'influence pernicieuse de l'esprit allemand. C'est au règne du germanisme qu'il faut attribuer, en très grande partie, le discrédit de la composition et de la forme, la déchéance de lart littéraire et la substitution, dans la hiérarchie des études, de l'empire des sciences à l'ancienne royauté des lettres ; l'estime des menus faits, des connaissances réelles, devenue exclusive et tyrannique, et l'empiétement de l'érudition aride et ennuyeuse dans le domaine du talent, de la pensée et du goût.

Toutes nos réformes pédagogiques, depuis une quarantaine d'années, ont été faites dans cet esprit.

Nous y sommes allés de tout notre cœur, suivant nos emballements coutumiers ; mais nous avons fini par comprendre que nous avions passé la mesure, et nous avons réagi, un peu faiblement d'abord, — il est sage de ménager les transitions, — contre la barbare mode tudesque.

Le cataclysme d'une seconde guerre, bien autrement vaste et profonde que l'autre, nous dispense aujourd'hui de tous les atermoiements. Nous avons été infidèles à notre tradition nationale, à nos grands éducateurs classiques; il faut nettement y revenir.

Quels écarts déplorables de notre passé, depuis deux cent soixante ans, que ces sombres éclipses de l'esprit français qui se sont appelées successivement symbolisme, néo-mystieisrae, impressionnisme, futurisme, cubisme, que sais-je encore! Comment avonsnous pu prendre au sérieux des prosateurs et des poètes ridicules donnant pour le français de l'avenir un affreux galimatias contraire aux règles les plus élémentaires de l'art d'écrire; pour le nouveau vers libre, une enfilade de lignes amorphes, sans rythme, sans cadence, sans nombre, sans mesure, et le plus souvent sans ombre de sens? Appeler ce gâchis de la littérature, honorer ce dévoiement comme de la poésie, c'est une absurdité d'un tout autre ordre assurément, mais du même calibre que ces sottises énormes de la presse boche :

« L'Empire allemand ne voulait pas la guerre. )) —

« C'est la Belgique qui a commencé. » — u La France préméditait l'attaque de l'Allemagne. »

L'énormité du mensonge moral égale celle de l'erreur littéraire. L'un et l'autre cas sont des symptômes de la même corruption : à savoir l'amour malsain du faux et le mépris de la vérité. Quand on se trompe à ce point en matière de goût, et qu'on prend pour beau ce qui est évidemment horrible, on est tout disposé à prendre aussi le mal pour le bien.

L'esprit souffle où il veut. Toute divination trop précise de ce que sera demain la littérature française risque fort de n'être qu'une erreur. Mais il est permis le dire au moins ce que l'on ose espérer et vaguement pressentir.

Il paraît assez probable que le spectacle des mensonges, de l'hypocrisie, de la mauvaise foi, dont les Germains nous ont tant écœurés depuis un an, réveillera, par réaction, dans tous les cœurs honnêtes, le culte de la vérité, la passion de la sincérité et de la franchise.

Pendant quelque temps, on ne fera plus de longues phrases entortillées et Ton appellera toute chose et toute personne par son nom : « un chat un chat » et les Allemands des traîtres.

On respectera les consciences dans la manifestalion de leurs convictions religieuses, de leurs négations et de leurs doutes, de leurs doutes si humains,

plus sincères en général que tous les jugements qui affirment ou qui nient. Peut-être alors rendra-t-on justice au pragmatisme, cette grande doctrine de liberté et d'espérance, si mal jugée et si mal comprise.

Le dilettantisme achèvera de mourir méprisé. L'art sera de plus en plus tourné vers l'action.

On voudra restituer à la langue française les qualités classiques qu'elle faillit perdre naguère, mais qui, jadis, dans les parlements, les cours, les chancelleries, les tribunaux, les écoles, lui valurent l'hégémonie politique, diplomatique et littéraire; elle redeviendra universelle comme le soleil qui éclaire le monde. La raison, la logique, la clarté du discours seront rétablies dans leur antique honneur, et la pseudo-profondeur germanique rentrera se cacher dans ses ténèbres.

Nous aurons honte du a verbe » qui n'est que verbiage, de la parole qui n'est pas créatrice ou, au moins, agissante, et nous nous rappellerons religieusement qu'ayant été « au commencement avec Dieu », sa gloire la plus haute sera toujours de collaborer à l'œuvre divine.

Dédié à M. Fischbacher.

0 homme qui juges les autres, tu te condamnes toimême, puisque tu commets les mêmes choses. (Epître de saint Paul aux Romains, II, 1.) '

Croyez-vous que les dix-huit personnes sur qui tomba la tour de Siloé, et qu'elle tua toutes, fussent plus coupables que les autres habitants de Jérusalem? Non, vous dis-je ; mais, si vous ne vous repentez, vous périrez tous comme elles. (Evangile selon saint Luc, XIII, 2.)

Des homnies que nous voulons croire animés d'un noble souci de justice, maisauxquelsmanquaitcertainement le sens de ce qui est opportun et convenable, ont soulevé contre eux la conscience humaine (je ne dis pas seulement la conscience française) en refusant de condamner franchement nos ennemis et en s'appliquant à tenir entre les belligérants une balance égale.

On ne protestera jamais avec trop d'énergie contre cette fausse et injuste équité qui prétend soumettre à un jugement pareil l'agresseur et sa victime, l'offenseur outrageux du droit et ses généreux défenseurs, l'Allemagne d'un côté, la France et la Belgique de l'autre. C'est une méprisable lâcheté que d'accorder à certains crimes des circonstances atténuantes qui en effacent l'horreur; c'est un mensonge mesquin de vouloir découvrir, dans la glorieuse résistance au mal, des traits moins honorables qui jetteraient une ombre sur cette gloire. Non ! non! il n'est point vrai que, de part et d'autre, les responsabilités soient équivalentes et que nous ayons trop de reproches à nous adresser à nous-mêmes, pour conserver le droit de lever haut la tête et de dire nettement : « J'accuse ! »

Je tenais à déclarer cela tout d'abord, afin de n'être point confondu avec ces juges hésitants et timides qui n'oseraient pas crier aux hommes d'Allemagne qu'ils sont de vrais démons, sans rappeler aussitôt que nous ne sommes rien moins que des anges. Mais il faut reconnaître qu'à partir d'un certain degré de généralité toutes les âmes humaines ouvrent devant les yeux du chrétien et môme du simple moraliste des abîmes de perversité pareils.

Toutes les créatures de Dieu ne sont-elles pas mauvaises, méchantes, fausses, perfides, menteuses, idolâtres, avares, impures, adultères, meurtrières, jalouses du bien d'autrui, coupables réellementou dans

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leur cœur de tous les crimes et de tous les péchés à cause desquels Jésus-Christ est mort ? C'est à tort que des prédicateurs ont paru sévères jusqu'à la dureté et l'injustice, parce que, dans des calamités terribles telles que la catastrophe de la Martinique ou l'incendie du Bazarde la Charité, ils avaient dénoncé du haut de la chaire, avec un religieux effroi, des châtiments expiatoires punissant les personnes qui en furent les victimes. Ces prédicateurs n'avaient rien ajouté à ce qu'enseigne l'Evangile : à savoir que nous avons toujours mérité par nos fautes les maux qui nous sont dispensés, et que tout ce qui nous arrive d'heureux doit être reçu avec reconnaissance comme un pur don du ciel où nous n'avions aucun titre. Quand Jésus mentionne, au chapitre xm de saint Luc, la cruelle aventure de ces Galiléens dont le sang coula mêlé par Pilate à celui de leurs sacrifices, et l'écroulement de la tour de Siloé qui tua dix-huit personnes dans sa chute, il ne dit pas que les victimes n'eussent point mérité leur sort; il dit seulement qu'elles n'étaient pas plus coupables que les autres Galiléens dont Pilate épargna la vie, ou que tous les habitants de Jérusalem sur qui la tour n,e tomba point.

Il faut avouer que les vérités trop générales, à force d'être générales et vraies, peuvent n'être pas très intéressantes; il est bon que Ton puisse en douter un peu, et il n'y a rien de plus incontestable, de plus reconnu, de plus banal que l'universelle mi-

sère morale de l'humanité. Mais vouer à l'infamie pour la centième ou millième fois les abominations commises par l'ennemi, est-ce beaucoup plus intéressant? est-ce utile? Oui, cela est nécessaire à dire et à redire, tant que durent le règne du mensonge et l'ignorance de la vérité. Mais, à partir du moment où il se trouve un juste, deux justes, dix, vingt, trente ou cent jusies disant avec humilité le mea culpa de l'Allemagne (et Ton commence à voir poindre ces hommes de cœur), je voudrais pouvoir les laisser parler et nous taire. Malheureusement les officines du mensonge allemand demeurent trop puissantes dans le monde entier pour que le silence du mépris et la confiance dans la seule force du vrai ne courent pas le plus grand risque de rester toujours une imprudence extrême.

Juger nos frères est une usurpation de la justice humaine sur la justice divine; car, pour apprécier une action mauvaise ou bonne, avec une pleine connaissance de cause, il faudrait en pénétrer les mobiles cachés et pouvoir embrasser toute la suite des faits : or, Dieu seul voit le fond des cœurs et la secrète liaison des choses.

Les circonstances peuvent être aggravantes ou atténuantes. Un juge intelligent trouvera le plus souvent qu'elles sont atténuantes, et ce ne sera pas seulement par bonté d'âme. La faiblesse humaine

est si digne de pitié ! Il n'est pas extrêmement difficile d'avoir de l'indulgence pour le Kaiser luimême. En vérité je ne puis découvrir que les grands Intellectuels de l'Allemagne, les professeurs et les pasteurs, qu'il me paraisse tout à fait impossible d'absoudre, parce qu'ils ont commis le péché que Jésus-Christ déclare impardonnable : le blasphème contre l'Esprit. Quant au vaste troupeau des égarés, comment refuserions-nous d'admettre la possibilité constante de nous tromper sur eux quand nous les jugeons? Les imbéciles sont souvent de très bonne foi ; un aveugle peut être dangereux, mais son aveuglement n'est pas un crime.

Donc, pour faire l'apprentissage de notre faculté critique, commençons par l'exercer sur nous-mêmes, et puis continuons longtemps, continuons toujours. En nous jugeant avec sévérité, nous ne nous tromperons point. Toujours une sérieuse analyse intérieure nous fera voir et sentir que si, comparés à autrui, nous pouvons prétendre à une supériorité morale relative, au fond et absolument nous ne valons pas mieux que les pires.

La régénérationnationale qu'on attend de répreuve que nous traversons et qui doit faire surgir une France nouvelle, ne sera réelle et profonde qu'autant que nous aurons dépouillé l'orgueil et la vanité du vieil homme et partagé nous-mêmes l'humiliation qu'il faut, sans l'espérer, souhaiter, pour son bien, à l'Allemagne vaincue, châtiée et repentante.

Voiià, je pense, la vraie doctrine de l'Evangile: mourir pour ressusciter, s'anéantir dans la poussière pour renaître et se relever dans la gloire des enfants de Dieu.

Si une paix de cinquante années, mais de cinquante seulement, nous était garantie par les gages les plus solides, par les assurances les plus formelles, les hommes même qui n'ayant que trente ans aujourd'hui pourraient espérer qu'ils ne verront pas la fin de cette paix, penseraient sans doute que ce n'était pas la peine d'entasser tant de ruines et tant de deuils pour un demi-siècle de répit.

C'est pour l'absolu que l'homme travaille. Ce n'est point à une guerre, si grande qu'elle soit, c'est à la guerre qu'il rêve de mettre fin. Le pacifisme a raison lors même que sa chimère ne devrait jamais se réaliser. Il faut vouloir le tout pour avoir une partie ; il faut ambitionner l'étoile des héros pour être un brave; il faut tendre à la perfection pour être simplement un vrai honnête homme.

Oui, c'est l'idéal, et ce n'est rien de moins qui, seul, doit être notre but. Mais, si nous ne réussissons pas à l'atteindre, ne perdons point courage ; le découragement serait absurde, puisqu'il entre dans la définition même de l'idéal qu'il ne peut jamais être atteint.

Il est vrai qu'on ne fait pas la guerre pour la

guerre ; on la fait, afin de conquérir le grand bien d'une paix victorieuse et qu'on espère définitive ; mais, quand la paix est obtenue, il peut manquer quelque chose d'essentiel au combattant qui s'était fait de la guerre une habitude, un besoin, une vie. Là est l'invincible force du paradoxe contre lequel nous protestons et avons raison de protester : que la guerre est nécessaire, qu'elle est l'état naturel de l'homme, qu'elle est voulue de Dieu, éternelle et divine. ïl faut faire tout ce qui est en notre pouvoir pour donner tort à cette doctrine funeste dont le triomphe serait le retour à la barbarie, le règne de l'enfer et non celui de Dieu ; mais ce n'est point un monstre en morale, ce n'est qu'un paradoxe^ c'est-àdire une thèse qui fait violence à des idées reçues, non à l'indiscutable vérité.

Il y a des vérités contradictoires que nous devons admettre à la fois dans leur opposition, mais en cherchant, de toute noire foi en une vérité plus haute, la synthèse qui les concilie.

Telles sont ces deux paroles contraires de Jésus* Christ : « Heureux les pacifiques ! » et, un peu plus loin : « Je ne suis pas venu apporter au monde la paix, mais l'épée. » Mais sont-elles donc si contraires Tune à l'autre ces deux paroles divines? Le secret de leur harmonie n'a rien de mystérieux, si la guerre — qui nous est imposée par Dieu lui-môme et qui durera sans fin — est celle que nous avons à soutenir contre le mal sous toutes ses formes : le péché,

la misère, la douleur, l'iniquité sociale, le vice, la pauvreté, la maladie, la mort... La bonne guerre est à continuer toujours et partout. A ceux qui veulent se battre, l'ennemi ne manquera jamais. La paix avec le monde serait la défaite lâchement acceptée sur toute la ligne des combats.

Le salut des hommes par la mort volontaire d'un enfant de Dieu est un mystère si incompréhensible qu'il est permis de dire, sans blasphémer, que le Sauveur lui-même ne l'a pas compris d'abord. Nous le voyons hésiter sur ce que le Père veut de lui :une victoire glorieuse ou un sacrifice sanglant? La volonté céleste ne lui fut clairement révélée que sur la croix: alors seulement il vit, dans ce gibet d'infamie, le trône d'où il allait régner sur le monde.

La vertu purifiante de l'épreuve humblement acceptée est une idée propre au christianisme, qui n'a rien d'équivalent dans la morale antique; car l'orgueil, qui soutenait et qui inspirait les sages du stoïcisme, est le contraire de l'esprit chrétien. Si nous pouvions garder le moindre doute sur le recul moral qui a fait rétrograder l'Allemagne jusqu'à la nuit du paganisme la mieux caractérisée, considérons seulement, encore une fois, le premier et le plus frappant symptôme du délire où la jette l'excès de son infaluation : le refrain Deutschland uber Ailes sufflt. Ce mot d'ordre n'est peut-être pas sans proto-

type dans l'histoire ancienne, s'il rappelle à notre mémoire le peuple élu d'Israël et le « Dieu des armées » ; mais c'est un démenti à tous les textes célèbres qui sont les devises variées de la religion nouvelle fondée par le Christ.

Subir vaillamment l'épreuve est d'un homme; l'accepter philosophiquement est d'un sage ; en remercier Dieu est d'un chrétien. Mais l'action de grâces n'aurait point de sens, si l'épreuve n'était pas un bienfait. Il faut qu'elle nous retrempe et nous sauve. Le malheureux que son malheur aigrit et révolte rend sa souffrance plus insupportable par les plaintes dont il l'envenime. On n'a pas tort de dire que les larmes soulagent; mais elles ne peuvent nous faire du bien que si elles sont douces et sans amertume.

Parce que nous avons des âmes petites, les petites épreuves nous sont plus sensibles souvent que les grandes. La mort d'un être bien-aimé peut survenir à point, pour nous avertir qu'il est honteux de pleurnicher sur un plan contrarié ou sur une partie de campagne remise. Le vrai pauvre, qui manque du nécessaire, admire avec stupeur et avec envie nos désespoirs grotesques devant un désastre financier qui ne nous prive ni d'un plaisir ni d'une friandise.

En ce moment la guerre nous éprouve tous plus ou moins. Plusieurs de ses victimes sont accablées au delà de toute mesure. Un petit nombre est obligé de reconnaître que le sort ou, en langage chrétien.

la Providence les a beaucoup ménagés. Comparés aux grands infortunés, ils sont presque indemnes, n'ayant un peu à souffrir que des contrecoups de la calamité commune.

Il est permis d'estimer que la plupart de ceux qui appartiennent à cette catégorie médiocre n'ont pas assez souffert personnellement pour leur profit moral et pour le salut de leurs âmes. Combien ne rencontrons-nous pas de ces épargnés auxquels nous souhaiterions, sans méchanceté, l'explosion d'un petit obus dans leur jardin, pour leur apprendre ce que c'est que les ravages de la guerre !

Les privilégiés de la Fortune sont, en général, ceux qui récriminent et murmurent le plus. On se trompera toujours quand on cherchera dans les choses extérieures la mesure du bonheur ou du malheur d'un homme : c'est uniquement en lui qu'elle se trouve.

Un général en retraite de ma connaissance ayant eu son fils, officier d'avenir, tué, cet hiver, par une balle allemande reçue en plein front, je lui écrivis pour lui témoigner ma sympathie. Il me répondit par une lettre si sereine, j'allais dire si joyeuse, que j'en fus presque déconcerté et que je me demandai d'abord s'il n'y avait pas un peu d'exagération dans un pareil empire sur les mouvements les plus naturels et les plus légitimes de la sensibilité. Non, ce général à l'àme cornélienne, grand patriote et bon chrétien, était sincère et vrai. 11 se réjouissait le

plus simplement du monde, comme le vieil Horace, d'être le père d'un héros tombé au champ d'honneur pour le service de la patrie. Il aurait, sans étonnement, reçu des félicitations.

Jésus-Christ a mis ses disciples en garde contre ce jugement superficiel des Pharisiens, — que ceux qui jeûnent , qui assombrissent leur visage et font de longues prières sont manifestement plus justes devant Dieu que la femme adultère et que les gens de mauvaise vie.

On s'accorde à louer, avec émerveillement, l'étonnante gaieté naturelle que nos « Poilus » conservent dans le service si pénible et si périlleux des tranchées ; souvent leur gaieté s'accompagne d*une pointe d'imagination libertine qu'il ne faudrait pas censurer avec une sévérité trop morose ; car cette humeur gaillarde n'énerve point leurs vertus viriles, elle est un héritage du plus français de nos rois quittant le lit de sa maîtresse pour entraîner ses hommes derrière son panache blanc sur le chemin du devoir et de l'honneur.

Juger les autres est toujours une entreprise scabreuse et un exercice peu utile, puisque les apparences trompent et que nous ne voyons que les apparences. Sans contredit, il y a plus de profit à nous étudier et à nous connaître nous-mêmes.

Cependant la méditation intérieure est moins in-

dispensable à notre bien spirituel que ne le pensaient les moralistes du vieux temps. L'action lui sera toujours préférable, surtout dans une crise comme la nôtre. La guerre, que nous continuerons jusqu'à la victoire, le prouve d'une manière éclatante.

Voyez nos braves soldats au feu : ils n'ont pas le temps de penser; ils ne se replient pas sur euxmêmes pour s'interroger, pour s'analyser ; ils ne se demandent pas avec angoisse si leur épreuve est une dispensation divine et si elle sert à leur sanctification. Mais ils montrent que Dieu est là et les bénit, en continuant défaire leur devoir avec simplicité. Ils sont chrétiennement unis dans l'espérance et la charité fraternelle. Ils obéissent. Ils combattent. Ils meurent.

Et la France les remercie. Et le monde entier les admire. Et Dieu les récompensera. Ils vaincront.

APPENDICE I LE MOT « BOCHE » i

Le Temps, 17 avril 1915.

« Sans doute en aurons-nous fini avec les Boches, que nous aurons encore affaire à leur nom. C'est un jeu qui ne plaît pas seulement aux philologues, mais aux profanes aussi. Nous recevons des consultations toutes chargées d'érudition. L'un de nos correspondanls, qui est un épistolier abondant et verveux, avait contesté les déductions de M. Sainéan. « Boche ne vient pas de caboche », protestait cet étymologiste qui signe d'un pseudonyme euphonique et singulier : « Révérend Bubule ». Il suffit selon lui d'appliquer la règle de Taphérèse, et il conclut : « Boche vient d'Alboche. Alboche et Boche sont de Paris. Malgré leur air, ils ont pris naissance dans la langue populaire et non dans l'argot. »

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