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Alexandre Martin, les Crises d'une âme, p

sus son dos. Orgueil chez ceux qui font l'aumône, humiliation pour celui qui en est Tobjet, voilà ce qui a discrédité absolument en doctrine cette forme vulgaire de la charité, — l'aumône, — qui s'empresse d'ailleurs, dans la pratique, de se donner mille démentis, comme le fait le bon M. Bergeret, dans une scène excellente d'Anatole France.

Elle ne s'y empresse pas toujours. Notre avarice et notre égoïsme naturels sont trop heureux qu'on vienne leur dire : « Halte-là! ne donnez point. Ce serait une mauvaise action. » Si la prédication de la charité est quelquefois inopportune et s'il peut être sage d'averl ira voix basse une prodigalité indiscrète, la prédication contraire n'est jamais utile ; c'est au moins du temps perdu qu'un grand discours persuasif concluant à resserrer encore des mains fermées d'avance et des cœurs rétrécis.

Aujourd'hui tout le monde est socialiste, en ce sens que tout le monde espère ou attend avec crainte et que personne ne croit possible d'éviter une révolution radicale et plus ou moins violente dans la condition des ouvriers et des domestiques, continuant et achevant celle où l'esclavage fut aboli. Mais il y a un mauvais socialisme qui se réjouit de la violence et, loin de vouloir la discipliner, l'excite tant qu'il peut; et il y en a un autre qui n'est guère meilleur et qui consiste à regarder tranquillement venir, sans prendre la peine de rien faire pour régler

iU SOIS BON

sa marche et son triomphe, l'ordre nouveau dont l'avènement s'annonce comme une nécessité fatale. Le bon socialisme ne diffère pas essentiellement de la vieille charité. Il aime. L'amour peut rester absolument étranger au mécanisme de la bienfaisance sociale. Ce qui rend ce mécanisme si peu intéressant aux yeux de certains esthètes du bien pour lesquels la charité est d'autant plus belle qu'elle est moins réglée, c'est qu'il diminue jusqu'à l'abolir le prix des initiatives individuelles et qu'en remplaçant le libre jeu des bonnes volontés par l'obligation légale de l'assistance publique, il peut donner ce déplaisant spectacle et ce produit bizarre d'une société qui fait le bien et cependant ne se compose que d'assez méchantes gens.

Le succès de certains sophismes, en rendant leur réfutation nécessaire, peut prêter l'aspect de la nouveauté et un regain de valeur utile aux vérités les plus anciennes. G est ainsi qu'il est devenu possible, depuis quelques années, de parler et d'écrire en faveur de la cause qui semblait avoir le moins besoin d'apologistes, la bonté, sans encourir le reproche de ressasser des lieux communs et d'enfoncer des portes ouvertes.

Un homme d'une grande culture et de beaucoup d'esprit, que le goût perverti de notre décadence a seul pu admirer comme un auteur de génie, Frédé-

rie Nietzsche, s'est amusé, pour étonner le monde, à construire la théorie philosophique des actes et des sentiments inhumains qui suscitent les beaux crimes et conduisent leurs auteurs quelquefois sur le trône et, plus souvent, à l'échafaud. Nietzsche est un auteur singulièrement piquant, à coup sûr, piquant de toute son armure de porc-épic; c'est même un excitateur d'idées fécond et suggestif; en scandalisant il fait penser, et l'on profite plus à la lecture de ce génie méchant qu'à celle de la plupart des sages ; mais qu'on l'ait pris au sérieux, qu'on l'ait honoré comme un guide et comme un maître, qu'on n'ait pas vu dans l'extravagance de ses paradoxes les simples prodromes de la folie aiguë où il devait finir sa triste existence, c'est un signe éclatant de la badauderie du public et de la <!ritique elle-même, de leur promptitude à s'enticher des nouveautés les plus absurdes dès qu'elles font un peu de fracas. Qu'un farceur ou un déclamateur, pour distraire son ennui, vienne faire l'apologie de la force brutale et de la méchanceté, il sera bien impossible de ne pas en être frappé, comme on ne peut s'empêcher d'être attentif à un grand coup de poing que l'on reçoit dans le dos; mais par quel prestige du talent et du style (car Nietzsche est un écrivain) cette morale d'apache a-t-elle pu être classée parmi les doctrines philosophiques? Un penseur aux yeux ducjuel la bonté — qui est le trait le plus divin de l'homme — n'est qu'une faiblesse dégradante, se

met d'emblée hors de la philosophie qui éclaire, instruit et réchauffe le monde, comme il est hors de l'humanité.

Des démons à figure humaine qui font le mal pour le seul plaisir de le faire, il en existe, paraît-il, et Mérimée disait même qu'ils sont plus communs qu'on ne croit. Cependant il est permis de penser, pour l'honneur de notre nature, qu'ils restent une exception, si nombreux que soient d'ailleurs les monstres dont cette exception se compose. L'immense majorité des hommes se leurrant avec des apparences, le leurre le plus ordinaire, celui qui embrasse et résume tous les autres, consiste à donner au mal l'apparence du bien. C'est donc toujours — ou presque toujours — le bien que l'on vise jusque dans les méfaits et les scélératesses qui en sont la pire négation.

La plupart de ceux que nous appelons x( les méchants », en nous croyant naïvement beaucoup meilleurs, ne sont pas foncièrement différents des bons; cette bonlé que nous nous flattons d avoir en partage n'estsouveni qu'une mécliancelé naturelle qui ne s'est point traduite en actes mauvais parce qu il lui a manqué l'une ou l'autre de ces deux choses ou l'une et l'autre à la fois : le courage et Voccasion.

Celui qui hait son frère est un meurtrier, dit l'Evangile, et quiconque regarde avec convoitise la femme de son prochain est adultère. Depuis le temps, antérieur de cinq siècles au christianisme, où la morale s'est enrichie, avec Sophocle, Euripide

et Socrate, de cette grande vérité que l'intention du cœur, non le fait matériel, constitue la qualité bonne ou mauvaise des choses, tout le monde reconnaît qu'un homme ne vaut pas cher moralement lorsque, ses actes restant irréprochables, sa volonté est pervertie. Juvénal et tous les satiriques ont répété les uns après les autres ce que le pessimisme de Schopenhauer exprime en ces termes :

Avec un degré égal de méchanceté, l'un peut mourir sur la roue, l'autre s'éteindre le plus paisiblement du monde au milieu des siens. Ce peut être le même degré de méchanceté qui s'exprime chez un peuple par des actes grossiers, meurtres, cannibalisme; chez un autre, au contraire, doucement et en miniature, par des intrigues de cour, des oppressions et des ruses subtiles de toute sorte. Le fond des choses

îste le même ^.

On a souvent cité cette pensée d'un moraliste [Joseph de Maistre, je crois, sans garantir son texte), à humiliante pour les pécheurs satisfaits de leur propre justice : « Je ne sais pas ce que peut être le îœur d'un coquin; mais je connais un peu celui d'un lonnête homme, ce n'est point beau. » — « Ceux qui [ont l'idée la plus frivole du péché, a dit Amiel avec profondeur, sont précisément ceux qui supposent un ibîme entre les honnêtes gens et les autres. »

Les hommes en général étant mauvais au fond, de amples nuances les distinguent; mais ces distinc-

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