‹ Les leçons de la guerreChapitre 28 sur 34 · Pensées et fragments, traduits par Jean Bourdeau, p · texte numérisé non relu

Pensées et fragments, traduits par Jean Bourdeau, p

lions superficielles reçoivent une importance énorme du fait qu'elles constituent leur seule différence. Notre apparente moralité n'est qu'un vernis, une hypocrisie, un mensonge, « l'hommage que rend le vice » à une vertu irréelle dont nous ne possédons que ridée; mais cet hommage a un sens profond et une immense utilité.

Convention ! murmurent les apologistes irréfléchis dune sincérité impraticable. Oui, mais combien précieuse cette convention, si elle est le fondement nécessaire de toute société civilisée I « Sans les bienfaits de Vhypocrisie, a osé écrire Secrétan, le scandale inonderait la terre. »

Le divin prédicateur du Sermon sur la montagne n'a pas craint de donner à ses disciples ce conseil déconcertant pour les rigoristes qui proscrivent toute espèce de feinte : x Quand tu jeûnes, parfume ta tête et oins ton visage, afin que les hommes ne s'aperçoivent pas que tu jeûnes. » Johannès Muller \ commentant le texte évangéhque, en tire cette leçon hardie :

// faut quelquefois dissimuler. C'est un devoir catégorique de conservation personnelle. Laissons donc sans scrupule les flots moutonner gaiement à la surface, afin que nul ne soupçonne ce que recèlent leurs profondeurs silencieuses!... Sachons donner le change sur ce qui se passe en nous. Le chant des pèlerins :

1. Le Sermon sur la montagne transposé dans notre langage et pour notre temps. Traduction de S. Godet, Foyer solidariste, 1912.

Souvent la bouche rit, le visage est joyeux, Alors que l'âme pleure et que le cœur se brise,

est vrai dans un sens plus grand encore et pour tous les hommes. Que de fois ne supportons-nous notre angoisse qu'en la dissimulant sous des dehors plaisants! Celui qui ne sait pas feindre est incapable de vivre au milieu des hommes.

D'honnêtes gens nous haïssent au fond de leur cœur et nous en haïssons cordialement aussi, qui nous trompent et que nous trompons par des grimaces aiîectueuses. Mme du Deffand disait : « On est environné d'amis et d'ennemis ; ceux qu'on nomme amis sont ceux dont on n'a pas à craindre d'être assassiné, mais qui laisseraient faire les assassins. » C'est horrible ; mais tous les paradoxes font pousser les hauts cris, puis réfléchir.

Puisque ma mémoire ou mes cahiers d'extraits m'apportent un plaisant florilège de textes et d'exemples à l'appui de la vérité que je développe, je ne résiste pas au plaisir de citer encore un bien joli passage de Thomas Graindorge^oh, en prenant parti pour les Philintes contre les Alcestes, Taine se montre un philosophe plus fin et plus sage que les Rousseau, les Nietzsche, les Kierkegaard et tous les cyniques amants de la franchise :

Partout nous vivons dans l'état de guerre : rivalités de professions, concurrences dambitions, discordes de familles, antipathies de caractères. Heureusement nous sommes convenus que, de sept heures du soir à

minuit, les hommes ayant au cou une corde blanche, et les femmes n'ayant rien du tout sur leurs épaules, il y aurait trêve ; bien mieux, que chacun serait empressé, souriant, inépuisable en démonstrations de respect, d'estime, d'admiration, de sympathie envers les autres, le tout aussi finement et aussi gaiement que possible. C'est une comédie, soit; mais cinq ou six fois par soirée on a une minute d'illusion : trouvez mieux si vous pouvez...

Je mens quand je m'informe avec intérêt de votre santé ou de vos affaires. Vous mentez quand vous me faites entendre que vous avez du plaisir à me visiter ou à me voir.

— Assurément; mais ce mensonge, encore une fois, c'est la condition de toute vie sociale. Pour rester sincère en étant poli, il faudrait faire comme ce philosophe qui avait affiché l'avis suivant sur la porte de son cabinet de travail : « Ceux qui viennent me voir me font honneur; ceux qui ne viennent pas me font plaisir. »

La bonté feinte ou la politesse n'est qu'une forme. C'est une bonté réelle que nous devons avoir au cœur et non pas seulement dans les manières. Mais c'est déjà quelque chose, c'est beaucoup, que de fonder la bonté d^abord sur une raison esthétique, et d'ailleurs la psychologie nous enseigne que le geste est l'excitateur des vertus qu'on veut acquérir. Allez à la messe, prenez de l'eau bénite pour vous acheminer à

la foi; revêlez -vous de la grâce extérieure qui accompagne et pare la bonté comme la fleur annonce le fruit, elle germera en vous par suggestion.

Nous devrions être bons ou, au moins, nous étudier à faire tous les gestes de la bonté, ne fût-ce que pour obtenir cet heureux résultat de relever, d'éclairer et d'embellir notre visage. L'esthétique enfantine qui associe toujours la méchanceté et la laideur se trompe rarement. L'expression de l'homme bienveillant charme et attire avant qu'il ait fait un mouvement ou dit une parole qui justifie cette sympathie. Emerson a écrit une page élégante et poétique sur cette beauté du visage, des manières, de la physionomie, où se mire la beauté de l'àme :

Je souffre tous les jours de l'absence du sens de la beauté chez les gens. Ils ne connaissent pas le charme avec lequel tous les objets peuvent être embellis, le charme des manières, de la possession de soi, de la bienveillance. Le calme et le contentement sont la marque du gentleman, — le calme dans l'énergie... Une expression de physionomie heureuse et intelligente est la fin de la culture.... Si les manières sont chose superficielle, telles sont aussi les gouttes de rosée qui donnent un aspect si profond aux prairies du matin *.

Une pitié généreuse pour les maux d autrui attriste la physionomie sans l'assombrir parce qu'elle élargit et ouvre le cœur ; mais les souffrances de

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