La Conduite de la vie, pp
l'égoïsme, qui le rétrécit elle ferme, se lisent hideusement sur notre visage dépilé.
L'envie, la soif de vengeance, la colère, la haine sont des passions qui enlaidissent ; et voici une défaillance de la volonté qui nous rend particulièrement vilains : c'est ce mécontentement amer et stérile de nous-mêmes qui, au Heu de travailler activement à réparer nos fautes, nous fait tomber dans des fautes pires, abandonner la partie et lâcher à vau-l'eau toute discipline intérieure. Cette anarchie morale, ce désespoir mauvais, qui envoie tout au diable et nous avec le reste, est le point de départ des plus détestables actions et, en suivant sa pente, peut aboutir au crime.
Avouons donc franchement et comptons notre intérêt personnel au nombre des raisons qui nous conseillent la bonté : — l'intérêt de notre santé d'abord qui se trouve si bien d'aimer les hommes ou au moins de leur être indulgent ; celui de notre popularité, celui même de notre beauté physique qu'illumine un bon regard ou un bon sourire, et laissons les faux sages crier à l'égoïsme. Goethe, prince des égoïstes, s'appliquait à faire de lui-même « une plus noble créature » : la noblesse morale impliquant l'exercice de toutes les vertus altruistes, cette règle de conduite bien comprise et bien suivie n'est inférieure à aucune autre.
Sans doute il y a des choses et même des gens qu'il faut exécrer ; mais notre aversion pour certains
hommes, notre horreur même du mal peut toujours trouver des expressions choisies et une mesure exquise où perce le regret d'être obligé au triste devoir de haïr et où la haine ne soit qu'une forme très douloureuse de l'amour.
L'art de dire avec douceur des vérités désagréables tend naturellement à l'ironie, mais peut et doit s'en distinguer, car il ne se confond point avec elle. L'ironie — une des plus brillantes inventions de la rhétorique, une des plus belles formes de l'éloquence — est rarement animée d'un esprit de bonté. Elle est l'expression triomphante du mépris ou de la haine; elle enveloppe de velours la griffe dont elle déchire l'adversaire, le poing dont elle l'assomme, mais c'est pour que l'exécution, plus lente, soit aussi plus cruelle.
Il y a un charme rare et une force singulière dans le sérieux profond, pur de toute ironie, avec lequel les auteurs anonymes du récent pamphlet : Ce qu'on a fait de VEglise censurent tristement l'ingérence malhonnête de certains évêques en matière politique :
Les incidents survenus au mois d'avril 1906, à roccasion des candidatures de M. l'abbé Gayraud et de M. l'abbé Lemire aux élections législatives, ont montré que, pour combattre un adversaire poHtique, des autorités diocésaines que nous aimerions à respecter sans réserve ne savaient pas toujours répudier les procédés équivoques.
Et encore, à propos des calomnies que la presse cléricale se croit permises pour soutenir le bon combat :
Si l'on songe que ces accusations ont paru, signées du rédacteur en chef, en tête de la première page, sans qu'elles aient ému ni les abonnés du journal, ni les autres rédacteurs, on a le droit de ne pas se faire une très haute idée du public qui lit cette littérature et de ceux qui l'alimentent, malgré leur prétention à se donner pour les sauveurs de l'orthodoxie.
Voilà-t-il pas deux litotes charmantes? Suivant la façon dont la chose est exprimée et suivant l'accent qu'on y met, la même idée peut être grave ou comique, faire rire ou pleurer, chatouiller l'esprit ou émouvoir le cœur, exciter la gaieté ou l'indignation. Des sommets de l'éloquence on descend aux bouffonneries de la farce. Il y avait à Philadelphie un certain William qui tombait sept fois par jour dans le vilain péché du mensonge. Un de ses amis, nommé Josué, crut de son devoir de l'avertir; mais comme il était extrêmement poli, il chercha pour sa réprimande une forme oblique et détournée :
William, lui dit-il, tu sais que je ne donne jamais de noms désobligeaûts à personne; mais, mon cher William, si le maire de la cité, s'adressant à moi, me disait : « Josué, je serais bien curieux de connaître le plus grand menteur de Philadelphie», j'irais te trouver, je poserais ma main sur ton épaule et je te dirais : William, le maire de la cité veut te voir.
C'est avec les mêmes précautions délicates qu'en janvier 1874, Jules Grévy, à la veille de devenir président de la République française, accusait les royalistes de tramer dans l'ombre la restauration de la monarchie, sous prétexte de donner au pays l'ordre de choses régulier et stable dont il avait besoin :
On se trompe, dit l'orateur aux hommes de la droite ; je n'ai garde de prétendre quon trompe le pays, on se trompe. Je ne veux pas soupçonner les intentions; mais si elles étaient mauvaises, ferait-on autre chose que ce que Von fait?
Littérairement ce fut un avantage pour la presse de n'être point libre sous Napoléon III. La licence de tout dire encourage les violences et les grossièretés. L'hyperbole est une fleur banale répandue à profusion partout où il y a des hommes qui exagèrent et qui mentent ; la justesse et la mesure sont toujours très rares; on ne les trouve qu'aux jardins où la vérité est cultivée.
Le despotisme força les journalistes de se faire entendre à demi-mot, c'est-à-dire d'être spirituels. Ils durent suggérer plus qu'ils n'exprimaient, et là est la règle la plus exquise de l'art d'écrire. La finesse d'un John Lemoinne, d'un Edmond About, d'un Prévost-Paradol fit les délices des gens de goût et de l'opposition politique... — Mais l'étude que j'ai entreprise est moins littéraire que morale. Ce n'est pas une forme de rhétorique, c'est un sentiment
vrai que j'ai à cœur d'expliquer ici et de recommander : il s'agit de mettre en lumière et en honneur les raisons diverses qui prescrivent au sage d'être bon réellement.
Un des noms les plus significatifs que le dictionnaire des synonymes ait donné à l'Esprit du mal, c'est : « Celui qui nie. »
Tout blâme, en dernière analyse, n'est qu'une négation. Quelque jugement que nous portions sur une personne, sur une action ou sur une œuvre, s'il est négatif, il nous dit peu de chose et nous fait peu de bien, il ne peut contribuer à notre instruction que d'une façon indirecte et dans une mesureassez faible. La sympathie seule est intelligente et va au fond des choses Dans tous les ordres d'idées et de faits, il n'appartient qu'à celui qui aime de comprendre profondément. L'œil qui voit le mal, que voit-il? un néant plus ou moins alïreux, un vide, une lacune, l'absence d'une qualité et, comme le langage l'exprime très bien, un défaut. iMais celui qui voit le bien voit quelque chose de réel, de solide. Voilà pourquoi nous sommes presque toujours plus instruits et mieux instruits par le critique, le moraliste, le psychologue qui nous rend un bon compte d'un homme ou d'un livre que par celui qui nous en rend un mauvais. Le mauvais rapport peut être vrai ; mais il ne nous apprend que ce qui manque à cet
homme ou à ce livre ; au lieu que le bon rapport, s'il est vrai aussi, nous apprend ce que ce livre ou cet homme possède*.
Je lisais récemment, au tome IV de la monumentale Histoire de la Gaule par Camille Jullian, une page sur Caligula où j'appris avec intérêt que ce monstre fit un jour à Boulogne sur la Manche une chose très utile : la construction d'une tour à signaux et à feux destinée à renseigner et à guider les navires. Ce phare de Caligula m'apparut comme un symbole : je le vis éclairer d'un rayon isolé et subit la ténébreuse horreur de son règne ; il nous repose, il nous rassure en nous rappelant qu'il n'y a point d'âme si noire où ne brille une lueur de bien; point de cœur assez bas pour n'avoir jamais eu un mouvement noble; point d'ouvrage si médiocre qu'on n'y découvre, en cherchant bien, « le coin de talent », comme disait Mme de Sévigné.
L'intelligence tardive, mais tout d'un coup complète, de cette précieuse vérité a renouvelé, au dixneuvième siècle, avec la critique hltéraire, la cri- 'tique religieuse, la science des mœurs et de l'esprit des nations, bref, toute la sociologie. Une curiosité sympathique succéda aux préjugés hostiles sous
1. J'use ici du droit qu'ont tous les auteurs de répéter ce qu'ils ont dit ailleurs, si cette réédition est à sa place. Ces réflexions ont quarante-trois ans de date; on les rencontre, pour la première fois, dans mes Artistes juges et parties, Causeries parisiennes, 1872.
l'influence desquels on avait autrefois abordé l'étude de ce qui est nouveau.
« Oh! quel homme supérieur que ce seigneur Pococurante ! s'écrie Candide. Quel grand génie! Rien ne peut lui plaire. » On se figure qu'une grande sévérité dans les jugements est un signe de supériorité : il est bien plus probable que c'est le signe d'un savoir très borné et d'une intelligence étroite. Cependant un peu d'hésitation convient à qui énonce cette uérité «probable » plutôt que sûre, générale sans être universelle et absolue. L'indulgence n'est qu'un bon conseil de la sagesse pratique ; ce n'est pas une règle impérative dictée par le devoir. Dans certains cas, qui ne sont pas très rares, on est obligé d'être sévère. A la différence de la justice, l'indulgence, la douce bonté n'a jamais ce caractère d'être une obligation, et c'est parce qu'elle est libre que c'est une si belle chose.
« Le bien qu'on fait parfume Tâme. » C'est pour la propreté de notre âme à nous^ c'est pour notre toilette spirituelle, pour notre hygiène morale que nous serons indulgents à l'homme qui erre, à l'homme qui pèche, si ce n'est pas toujours pour sa plus grande utilité à lui. Celui qui découvre dans la conduite d'un coupable une circonstance atténuante, dans un poème qui ne vaut rien un beau vers, donne une joie à son cœur et à son esprit. On peut donc ne pas rendre service à autrui en disant sur son compte du bien, même mérité, s'il lui est plus utile
que l'on critique ses défauts ; mais la discipline généreuse qui ne veut voir que le bon côté des actions, des œuvres et des hommes demeure excellente pour celui qui l'exerce.
A ceux qui m'appellent bon j'ai toujours envie -de crier, comme l'Argan de Molière, que je suis, au contraire, fort méchant de nature, étant prompt, irritable, intolérant, emporté... Et mes colères ordinaires ou professionnelles ne sont que de pauvres colères de cuistre, les explosions ridicules d'une sensibilité littéraire outrée qui enrage et bondit pour une faute de français, comme si l'honneur était en cause.
Cette humeur, dans la république des lettres, devient beaucoup moins commune qu'autrefois. La vivacité à souffrir avec la langue ou la grammaire offensée s'émousse à mesure que s'affermit et s'étend le succès des agents divers — réalisme excessif, estime exclusive des sciences et de l'érudition, mépris de la mémoire verbale et de la forme, développement sans mesure de l'action et de la vie sportive — d'où est née la crise du français. Je crois vraiment qu'il n'en coûte rien à la critique contemporaine d'appliquer le précepte évangélique de la bienveillance envers les hommes, parce qu'elle est blasée, sceptique, lasse et indifférente en matière de beau. J'avoue que je regrette parfois la férule
de Brunetière ; elle a distribué d'injustes coups, elle s'est rendue haïssable et son tort le plus grave fut que, étant conservatrice par principe, elle a méconnu et risqué de décourager des nouveautés géniales; mais cette critique hargneuse avait la franchise, l'impatience et la belle ardeur de la foi.
La peur de se tromper dans ses jugements expose l'homme trop circonspect à des fautes pires que les erreurs qu'il veut éviter. Parce que la peinture d'Eugène Delacroix, la musique de Wagner, la sculpture de Rodin ont été conspuées et que ce souvenir nous fait honte, craindrons-nous d'opposer l'éclat d'un rire vengeur aux insanités des « cubistes », aux extravagances des « futuristes » ? Cette appréhension malencontreuse énerverait la critique jusqu'à l'annuler. Assurément on doit prendre toutes ses gardes et se méfier beaucoup de son premier mouvement, puisque le « misonéisme », c'est-à-dire l'horreur du nouveau, est un fait tellement ordinaire qu'on peut presquey voir une vieille loi de l'esprit humain ;sansdoute aussi il convient d'être humble et de regarder ceux qui admirent une chose que nous n'apprécions pas comme plus intelligents que nous très probablement, en vertu de la célèbre remarque de Pascal sur l'esprit plus étendu dont on fait preuve à mesure qu'on aperçoit dans le monde plus d'hommes originaux. Mais les lenteurs timides de la prudence sont froides et ennuyeuses; je ne sais si je ne leur préfère pas les impertinentes volte-face d'un jugement prime-
saulier qui ose adorer aujourd'hui ce qu'il brûlait hier et se contredire hardiment.
Ces réserves faites, aimons la bonté comme la qualité la plus aimable et la plus belle de l'homme. Elle peut, il est vrai, n'être pas très méritoire quand elle est aussi aisée à celui qui la pratique qu'il est facile à l'oiseau de chanter, au bébé heureux de sourire, quand elle ne procède que de l'inclination que Montaigne dénonçait en lui-même comme « une merveilleuse lascheté naturelle vers la mansuétude et la miséricorde », en un mot, quand elle est une faiblesse. Il faut que la bonté soit intelligente et éclairée, capable — tout instinctive et spontanée qu'elle reste en son idée la plus pure - de se justifier par des raisons. Le bon papa gâteau qui a écrit VArt d'être grand-père était un grand poète et une vieille ganache pas toujours digne de la vénération de Jeanne et de Georges. Ce grand vieillard a eu, pour les anarchistes et pour les pétroleuses, une indulgence au moins inopportune; mais il a eu aussi pour leurs juges sans pitié des sévérités plus utiles à la cause du bien, du juste et du vrai que n'a été vraiment dangereuse sa complaisance pour ces misérables.
La sévérité correspond à l'indulgence comme son complément, comme ce qui la met en valeur, comme l'ombre à la lumière. La vraie bonté n'est pas nécessairement incluse dans les gestes larges de l'indulgence, et la question peut rester entière de savoir de quel côté elle se trouve.
Victor Hugo avait la grosse bonté simpliste, celle qui idéalise tous les pauvres, regarde tous les riches comme inhumainement avares ou égoïstement prodigues et fait Taumône à tous les mendiants sans distinction. Il distribuait des vivres, des vêtements, des joujoux aux petits va-nu-pieds de son voisinage : il n'est point sûr que les personnes de sa propre famille aient reçu de lui le nécessaire*. Il aurait, avec ostentation, donné asile à Napoléon lïl si la roue de Fortune avait fait de l'empereur un proscrit; beaucoup moins facilement il eût pardonné à Veuillot ses épigrammes. Sa bonté travaillait en grand; elle était littéraire plutôt que réelle; mais Texceptionnelle licence de ne pas donner l'exemple soi-même des vertus qu'on célèbre, — scandale de la sagesse bourgeoise, — ne peut-elle pas être pardonnée aux grands écrivains ?
Cet insolent paradoxe a été magnifiquement illustré par Maeterlinck dans une image que j'ai citée ailleurs ^, mais qu'on peut répéter, car elle n'est pas encore devenue banale et je n'en connais pas de plus belle dans toute la littérature :
1. J'ai entendu raconter au proscrit Kesler, son voisin de Hauteville House et le plus intime habitué de sa maison, hugolâtre fanatique et par conséquent incapable d'un conte malveillant, que la belle-sœur du poète, Mme Chenay, qui tenait le ménage, mais qui ne touchait pas régulièrement sa pension, s'était vue un jour dans la nécessité de vendre une-paire de bottines pour se faire un peu d'argent de poche.
2. Sermons laïques ou Propos de morale et de philosophie, p. 73.
Gardons-nous, écrit l'auteur de la Sagesse et la Destinée (LXIX), d'imiter le gardien du phare de la légende distribuant aux pauvres des cabanes voisines l'huile des grandes lanternes qui doivent éclairer l'Océan.
Si l'homme a une qualité morale qui le montre tendant vers la perfection divine, c'est la bonté; il ne peut ressembler à Dieu, je veux dire à notre plus belle idée de Dieu, que par ce trait.
Historiquement, Dieu n'est point bon puisque nous le voyons dans Thistoire, tant sacrée que profane, cruel, vindicatif, jaloux, inique, sanguinaire, intéressé, vénal, pire enfin ou aussi mauvais que les hommes. Très lentement, mais par un progrès régulier et sûr, la philosophie achève Télargissement et l'épuration de l'idée de Dieu. Ce travail continue et n'est point terminé. C'est pourquoi nous ne nous rendons pas bien compte de ce qui a été fait, de ce qui reste à faire. Des vestiges considérables de vieilles superstitions encombrent la théologie. La grande vérité de la rédemption du monde par Jésus- Christ ne brillera, par exemple, en son entière pureté que lorsqu'elle aura éliminé tout ce qu'elle retient encore du souvenir des siècles où un matérialisme barbare croyait à la vertu des sacrifices expiatoires et sanglants.
La bonté est parfaite quand elle consiste en un pardon inconditionné et gratuit. Rien n'est plus rare que cette grâce pure puisque, presque impos-
sible à notre justice humaine, l'homme la conçoit à peine dans le compte intéressé de Doit et Avoir qu'il tient avec la Divinité. Notre égoïsme indéracinable nous rend extraordinairemenl difficile de comprendre que la morale puisse avoir dans le sentiment religieux sa base la plus sûre sans que la vertu soit un marché ; cet égoïsme affecte même une indignation pédantesque contre ce qu'il appelle un placement sur la vie à venir; il ne voit pas que l'abstraction seule sépare dans un isolement fictif des choses réellement inséparables et que la terre et le ciel sont intimement liés ; il ne sent pas la ditîérence infinie entre le mouvement de foi et d'amour par lequel un enfant se confie en la bonté de son père et l'attitude insolente d'un créancier qui réclame le paiement d'une dette.
Reste-t-il dans cette question trop rebattue, chère surtout aux sophistes et aux déclamateurs, quelque difficulté? c'est la bonté qui la résoud noblement en élargissant « jusqu'aux étoiles » l'amour affranchi des calculs étroits de la stricte justice.
Le geste de l'homme bon prend sa largeur divine dans l'alliance , — qui caractérise la vraie bonté, — de la liberté avec la raison. Auguste pardonnant à Cinna, le père de la parabole évangélique traitant l'enfant prodigue plus généreusement que le fils aîné dont la conduite est restée correcte, encourent les justes reproches de la froide équité qui proportionne exactement le salaire au mérite. Mais Dieu fait briller son
soleil et pleuvoir l'ondée fécondante sur les justes et sur les injustes. Il répand les astres sans compter dans le ciel infini. Il récompense magnifiquement, si c'est son bon plaisir, l'ouvrier tardif de la dernière heure.
« Seigneur, pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés! » Comment donc appelle t-on cette forme du discours par laquelle on s'excite aux actions louables en les anticipant comme choses faites? Le pardon des offenses est un acte d'une grandeur divine; mais c'est un idéal assez mal réalisé par l'humaine faiblesse, et il paraît un peu étrange que ce soit l'homme qui ose se donner ici pour modèle à la divinité.
Plus l'offense est personnelle, moins notre profond égoïsme la juge digne de pardon. Le christianisme est responsable de cet excès d'honneur rendu à la personne humaine ; l'antiquité ne connaissait pas la susceptibilité ombrageuse que l'individu peut montrer depuis qu'il se sait racheté par le sang du Fils de Dieu. C'est l'immensité du prix dont le salut des âmes immortelles a dû être payé qui leur a révélé leur céleste valeur si supérieure à celle de la terre et de « ses royaumes ^ ».
1. Ce que j'ai lu de plus profond et de plus lumineux sur ce sujet se trouve dans le Cours d'Esthétique de Hegel, deuxième partie, chapitres sur le romantisme et sur la chevalerie.
Le duel a psychologiquement son origine dans celte exagération monstrueuse de notre dignité personnelle : comment serait-il possible de comprendre, sans une hypertrophie du Moi, que du sang soit nécessaire pour réparer l'injure d'un soufflet ou d'un démenti?
Pour risquer sa vie dans un combat singulier, il faut un certain courage : l'apparente générosité de cet elTort, en prêtant au duel une pseudo-noblesse, a failli rendre Tabsurde et féroce coutume plus forte que les protestations de la raison et de l'humanité. Cependant on ne la rencontre pas dans tous les pays civilisés, soit parce qu'elle en a disparu, soit parce qu'elle ne s'y est jamais établie, et c'est une preuve qu'elle n'a point la nécessité d'une loi naturelle ou sociale.
Il en est de même de la guerre, qui est un duel de peuples. Ce vieux péché constitue la plus formelle désobéissance de l'homme à la voix divine qui lui dit : « Ne tue point ! » et « Sois bon ! » Et l'on a osé prétendre, et il y a de petits Josephs de Maistre pour répéter qu'un renversement si impie de l'ordre idéal est voulu de Dieu et que la guerre est u divine » I Blasphème outrageant, qu'on ne pourrait pas même croire possible si l'on ne remontait dans l'histoire à l'antique idée barbare de la Divinité.
On prétend aussi que la guerre durera toujours, par cette raison, que l'on croit accablante et sans réplique, qu'elle a toujours duré. Cette prédiction
est exactement aussi vraie que l'eût été, dans la bouche d'un philosophe de l'antiquité, la solennelle déclaration que l'institution de l'esclavage était indestructible. La vérité est, au contraire, que l'homme social change profondément. L'évolution peut être extrêmement lente; mais cette lenteur n'est pas l'immobilité. Le progrès des idées humanitaires ne cesse point ; ce mouvement sans terme, après une suite plus ou moins longue d'arrêts, de reculs, de rechutes, amènera finalement l'extinction de la guerre; et alors personne ne soutiendra plus que cette chose inhumaine et atroce fut divine : c'est par la paix sur la terre et par la bienveillance entre les peuples que le règne du vrai Dieu sera inauguré.
Les pacifistes sont dans la vérité de l'avenir ; leurs adversaires peuvent être, on ne saurait contester qu'ils soient, dans la vérité du présent : distinction lumineuse et simple du relatif et de l'absolu, qu'il devrait suffire d'indiquer, si les hommes étaient de bonne foi, pour clore d'interminables querelles sur le service militaire, le désarmement, le devoir envers l'humanité et envers les patries.
Que très longtemps encore le mal doive l'emporter sur le bien, la foUe sur la raison, les guerres sur la paix universelle, hélas! c'est trop probable; mais rien ne nous oblige à croire que cet état violent doive s'éterniser, et beaucoup de faits concluants autorisent l'espérance contraire. Les intérêts commerciaux, bien autrement puissants que
tous les arguments d'ordre sentimental, sont une meilleure garantie de la paix que les armées, comme Norman Angell l'a solidement établi dans son maître livre de la Grande illusion ^ L'opinion publique se prononce nettement contre la guerre et c'est à elle en définitive que le dernier mot appartiendra de plus en plus dans les conseils des gouvernements. Dieu merci, l'odieux lieu commun Si vis paceni para hélium, que les sages à vue courte continuent de répéter avec emphase comme la seule parole de salut, si elle est encore aujourd'hui la vérité, n'est pas la vérité de toujours.
La complexité de toutes les questions où des intérêts vitaux sont engagés, la diversité des points de vue qu'elles présentent, nous conseille de rester tolérants et patients dans nos discussions politiques, sociales, religieuses, pédagogiques, morales, voire littéraires; et qu'est-ce que la tolérance, la patience, sinon une forme de la bonté ? Mais nous n'expérimentons jamais la force incomparable que nous prêterait dans la discussion, quelle que soit notre thèse, l'effort loyal pour entrer dans le point de vue de l'adversaire.
Les interlocuteurs avec lesquels nous discutons
1. Les arguments de Norman Angell paraissaient bien solides, en effet; mais la guerre de 1914-1915 a montré, hélas ! de quel côté restait Villusion. (Juillet 1915.)
sur les plus graves sujets sont en général des gens d'une sincérité moyenne, je veux dire assez droits pour se rendre secrètement à la vérité qui leur est démontrée, mais pas assez ouverts pour avouer franchement qu'ils se sont trompés et se ranger à l'avis de leur contradicteur.
Que nous discutions dans un salon, dans un journal ou dans une assemblée^ nous n'avons guère foi au succès utile de notre parole ; nous n'aspirons qu'au vain triomphe de fermer la bouche à un adversaire inégal. Si réellement nous espérions atteindre un résultat pratique, ne ferions nous pas justement le contraire de ce que nous faisons ? Au lieu de vouloir briller aux dépens de l'adversaire, de l'humilier, de rinjurier même, quand la fureur nous fait perdre l'esprit, nous aurions à cœur de lui expliquer d'abord, mieux qu'il ne les comprend lui-même, toutes les raisons qu'il peut avoir d'être d'un avis que nous ne partageons pas; car ce n'est que par cette méthode que nous le persuaderons d'en changer. « Comme vous avez raison I » commence par dire le sage à l'homme qu'il se propose de convaincre d'erreur; il le dit s'il est habile, et s'il est vraiment sage, il le pense.
Il est toujours possible d'entrer jusqu'à un certain point dans les sentiments d'autrui, par la raison qu'il n'y a pas d'erreur absolue dans les idées en circulation : il y a des vérités incomplètes, déformées, excessives, qui n'ont besoin que d'être enrichies de
ce qui leur manque ou épurées de ce qui les fausse. Ce qui seul donne à l'erreur sa force, c'est la part de vérité qu'elle contient ; en reconnaissant cette part de vérité, nous deviendrons capables de combattre et de vaincre l'erreur; autrement nous n'y réussirons jamais. « Nous aimerions nos adversaires, a dit au sujet de la discussion M. Gabriel Séailles *, si nous étions assez intelligents pour comprendre que ceux qui ne nous ressemblent pas nous complètent. )>
Ceux de nos amis dont les idées paraissent si différentes des nôtres ont reçu la même éducation que nous ; ils font d'autres raisonnements, mais ils n'ont pas une autre manière de raisonner : il ne serait donc pas difficile de nous entendre si l'intelligence pouvait garder sa liberté et sa maîtrise au milieu des troubles violents de la volonté passionnée.
Une divergence extrêmement légère d'orientation au point de départ aurait souvent suffi pour changer la direction de toutes nos idées et, par suite, de toute notre vie. Les occasions de nos convictions les plus fermes sont extérieures et superficielles : il nous est fort utile de réfléchir sur cette infirmité de notre pauvre nature pensante, afin que nous en devenions plus humbles; mais, juste ciel! comme cette constatation est dangereuse ! C'est la plus décourageante leçon de scepticisme que l'homme
l. Union de libres penseurs et de libres croyants, séance du 7 décembre 1913.
puisse se donner à lui-même. Quand par la réflexion on en vient à se dire, comme l'héroïne de Voltaire :
J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux,
on est intelligent à Vexcès, j'entends, au degré que Vinet trouvait non à désirer, mais à craindre, quand il écrivait dans ses Etudes sur Pascal (p. 85) : « Supposez un être qui ne soit qu'intelligence, vous pouvez compter qu'à cause de cela même il sera profondément et incurahlement sceptique. »
Il est effrayant de penser que la forme individuelle de notre mentalité et les sources générales où nos idées prennent leurs cours « ne sont pas de notre choix et élection », comme Pierre Charron s'exprime ; que ^<. la nation, le pays, le lieu donne la religion »; ou, comme l'avait déjà dit Montaigne, que « nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes périgourdins ou allemands». Et pourtant quoi de plus indubitable? Pour voir cette évidence, l'homme n'a qu'à ouvrir son esprit et ses \eux.
Lorsque, en 1898, je pris part à la campagne pour Dreyfus et donnai au. Siècle mes Billets de la province^ c'est sans hésitation, sans réserve, sans une ombre de doute que je me jetai dans la mêlée, et j'estime aujourd'hui que je n'eus point tort d'avoir cette foi entière en l'excellence de la cause.
Pour agir, il faut croire en bloc, dur comme fer ; une foi qui s'examine et se juge est comme un vase
fêlé, c'est-à-dire brisé, qui, peu à peu ou tout d'un coup, laissera fuir la précieuse liqueur. Mais mon intransigeance ne pouvait être de longue durée. On n'a pas fait le métier de critique pendant une quarantaine d'années sans avoir appris à rentrer en soimême, à se retirer dans cette « arrière-boutique » où mon maître Montaigne exerçait sur sa propre personne son art d'analyser le cœur humain et les passions d'autrui. Dans un « Examen de conscience )) daté de 1899, j® confessai publiquement * qu'une chose essentielle avait manqué à « Michel Colline » pour écrire un bon livre : la charité.
Ton pamphlet, disais-je en m'adressant à mon aller ego, est rempli de l'orgueil le plus dur et le plus méprisant... L'indignation peut avoir du bon, mais la fureur et l'ironie ne font nul bien... Qui sait si dans un autre milieu, avec des habitudes d'esprit différentes, tu n'aurais pas trouvé juste l'injustice qui révolte ta conscience et ta raison?...
Je revins plus explicitement sur cette idée dans un dernier Billet de la province écrit en septembre 1900 et qui est resté inédit :
...Nous autres, protestants ou libres penseurs, nous avons des principes moraux et des habitudes intellectuelles qui sont à nous très spécialement. Dissolus peut-être dans notre conduite et absurdes dans nos discours, nous sommes rigides en doctrine. Nous n'ad-
1. Publié d'abord dans le Siècle, puis dans mes Réputations littéraires, 2* série.
mettons point qu'il |y ait avec la morale des transactions, avec le devoir des compromis, avec la vérité des tempéraments et que, de propos délibéré, on puisse faire aucun bien avec du mal. Nous n'admettons pas non plus qu'on puisse nous imposer d'autre règle, pour croire qu'une chose est vraie ou fausse, que la lumière de notre raison.
Ces idées sont devenues tellement consubstantielles à nos esprits, qu'elles nous semblent devoir être celles de tout être pensant. Nous avons une répugnance extrême à concevoir une manière de sentir et de penser qui en soit la contradiction ouverte. Et il est bien possible que des vérités si vraies soient, en effet, approuvées à voix basse ou superficiellement acclamées par tous les hommes dès qu'ils les entendent affirmer; pourtant il faut reconnaître qu'un nombre considérable de personnes éclairées et instruites n'en ont jamais subi l'influence.
L'abdication de l'intelligence et de la volonté est le grand principe du catholicisme. L'hérédité et l'éducation entretiennent dans cette discipline les esprits mêmes qui, rejetant les dogmes, se flattent d'avoir échappé à la domination de l'Eglise. Sa griffe demeure empreinte sur tous les sujets, fidèles ou émancipés, de son empire. Une certaine morale, une certaine philosophie, une certaine logique, une certaine conception de la pohtique et de l'histoire achèvent l'œuvre pédagogique du prêtre. Et les raisons spécieuses ne manquent pas pour faire, du renoncement à l'effort individuel, une vertu.
... Aucun gouvernement, aucune société ne serait possible si l'on ne faisait pas aux institutions militaires et judiciaires le crédit de certaines erreurs, de certaines injustices qu'il vaut mieux supporter que d'ébranler le
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fondement même de l'ordre public en s'insurgeant contre leur autorité. Un petit capitaine juif a été condamné à tort : hélas ! c'est bien possible; mais l'instruction de la cause n'était pas de notre compétence et nous trouvons malheureux que tant de profanes se soient mêlés de cette affaire. Les méprises du genre de celle dont vous alliez faire l'occasion d'une révolution arrivent continuellement. Pourquoi celle-ci, par une exception unique, vous a-t-elle fait perdre toute mesure ? Y a-t-il la moindre proportion entre un accident déplorable, mais commun, et l'assaut qu'au sujet de cet accident vulgaire vous commenciez de livrer à nos institutions? L'ordre matériel qui nous permet de vivre est d'un tel prix qu'il vaut bien d'être payé par quelques accrocs à l'ordre idéal. Fermons les yeux sur les envers et les dessous du tissu brillant de notre existence. Un bon citoyen doit savoir sacrifier à la paix publique les préférences subjectives de sa philosophie et placer audessus de tout les indispensables conditions de notre vie nationale : à savoir la soumission aux autorités établies, le respect de la chose jugée, la foi en la justice, enfin la confiance aux chefs de l'armée, qui est notre rempart contre l'ennemi extérieur et l'ennemi intérieur.
Voilà mon dernier « Billet de la province ». On pourra trouver juste ma conclusion si l'on veut, avant tout, maintenir entre les hommes la paix, la bienveillance, qui certes ne saurait jamais être une mauvaise conseillère, mais à la condition qu'en restant toujours la bonté elle ait quelquefois le courage de faire du mal. L'affaire Dreyfus, à travers ses violences, a fait, en somme, beaucoup de bien.
Si les artisans de la civilisation avaient trop obéi en tous les temps aux conseils de la douceur qui épargne et conserve, rien de grand n'aurait paru dans rhistoire : ni la philosophie antique, ni le christianisme, ni la Réforme, ni la Révolution, ni aucun renouveau considérable des formes de la pensée, de l'art et de la vie. C'est parce qu'il y a des cœurs qui ont foi au droit sans tolérer que l'injustice puisse le faire fléchir, c'est parce qu'il y a des esprits qui croient à la vérité sans laisser le mensonge voiler sa face auguste, que le progrès accomplit son œuvre, que la vie mérite d'être vécue, que le monde vaut la peine que l'on y endure tant de maux et que l'homme peut adorer Dieu
Dans toutes nos discussions, nous devons soigneusement nous interdire jusqu'à l'apparence de deux accusations qui sont des injures : le grief de mauvaise foi et celui de stupidité. Car, si l'adversaire n'a pas un sincère amour de la vérité, il est inutile de la lui faire voir, et il en est de même s'il n'a point d'intelligence. 11 faut donc lui faire l'honneur de le tenir hautement pour capable de chercher, de reconnaître et d'aimer le vrai, afin de l'y engager et de l'y aider par cette présomption flatteuse.
Dans l'afl'aire Dreyfus, l'évidence étant matérielle (il ne s'agissait que de faits à constater), il était assez difficile d'échapper à ce dilemme : vous êtes
des sots — ou des coquins ; et comme rien n'est plus irritant qu'un sourd qui ne veut pas entendre, ma colère pouvait avoir son excuse.
Dans les choses de foi, c'est-à-dire dans l'ordre des vérités qui ne sont pas et ne peuvent pas être démontrées, la colère, même sainte, est déraisonnable ; et pourtant rien n'est plus fréquent que cette aberration, ni plus naturel quand on y réfléchit. Ce qui nous irrite alors et nous exaspère, c'est le dépit de ne pouvoir apporter dans le débat aucune preuve objectivement convaincante : en sorte que nous nous fâchions tout à l'heure parce que l'adversaire ne voulait pas voir la vérité, et que nous nous fâchons à présent parce que nous ne pouvons pas la lui montrer. Cependant, s'il y a une polémique où la charité soit une conduite habile en même temps qu'un devoir, c'est la polémique religieuse, puisque le succès idéal qu'on y vise, pur de tout égoïsme, est le bien spirituel de nos frères.
J'ai fait l'essai de cette nouvelle campagne en 1906. La thèse que je soutenais était généreuse; c'était celle de l'amour fraternel, je veux dire de la réconciliation des deux partis, les orthodoxes et les libéraux, parmi les protestants. Malheureusement, ma façon d'aimer mes frères orthodoxes rappelait un peu trop celle d'un homme très vif, accusé d'avoir jeté sa femme par la fenêtre, qui se justifiait devant le tribunal en ces termes : « J'étais furieux, mon président ; songez donc : elle refusait
de croire à mon affection ! » Je prêchais l'union et la concorde en insistant sur ce qui divisait les sectes ; ma prédication de paix n'était qu'une guerre à l'orthodoxie. Assurément je n'ai opéré aucune conversion. Et à quelle croyance d'ailleurs eussé-je pu convertir? Une critique exclusivement négative ne saurait avoir qu'une utilité négative aussi. C'est peu de chose de détruire ce qui est faux, puisqu'un mensonge qu'on n'a pas remplacé peut être regrettable. Ce résultat ne me suffisait donc point et je voulais, comme tous les apôtres, construire sur les ruines de l'erreur une vérité bonne.
Dans le grand remue-ménage et dans le désarroi de toutes les idées religieuses et métaphysiques du temps présent, je puis au moins me rendre cette justice que j'ai eu constamment à cœur de produire des écrits qui aident tant d'esprits ballottés et d'âmes inquiètes à s'arrêter et à se reposer quelque part. Des noms généraux sont nécessaires : libéralisme, modernisme^ mysticisme, pragmatisme, Jidéisme, etc., pour résumer les différents groupes d'idées qu'un écrivain philosophe peut présenter à ses lecteurs : mais personne n'ignore combien ces dénominations sont trompeuses et Pascal a montré que, pour atténuer un peu le risque d'erreur, il faudrait pouvoir substituer une définition, — toujours plus ou moins longue et confuse, — à la brève indication du mot.
Il n'y a peut-être pas une seule forme importante
de la religion chrétienne qu'on ne puisse, avec des explications, rendre acceptable à tout esprit qui pense et qui raisonne.
Le catholique qui n'est pas injuste et aveugle de parti pris admire dans le protestantisme un sérieux, une moralité dont les modèles dans son Eglise sont plus rares. Le protestant exempt de fanatisme sectaire peut très bien trouver dans le culte, dans la discipline et même dans la doctrine catholique quelques parties qui sont restées supérieures aux prétendues améliorations de la religion réformée. L'orthodoxe ne saurait nier que ses paradoxes violents n'opposent un obstacle à la douce lumière de l'Evangile, et le libéral doit reconnaître que l'absence de la « divine folie » où réside l'originalité d'une prédication proprement chrétienne constitue une lacune assez triste dans sa sagesse terne et terre à terre. « Je suis moderniste » est synonyme de : « je suis intelligent, je vis, je marche, je vois, j'écoute et je pense » ; mais penser est dangereux, c'est un ferment de désobéissance et de révolte dans une Eglise dont la première, unique et suffisante doctrine est qu'il faut croire en elle : soyez papiste ou renoncez à vous dire chrétien.
Gomment la bonté, qui sait entrer dans toutes les peines de l'esprit et du cœur, refuserait-elle sa compassion aux pauvres âmes troublées par des difficultés si graves ?
Le grand effort de l'homme qui pense et veut pen-
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ser, mais son éternel désespoir, c'est de concilier avec la raison et la science humaines — indifférentes au mal et au bien qu'elles peuvent faire, pourvu qu'elles soient la vérité — la force incomparable et les encouragements infinis d'une foi héréditaire qui serait son trésor le plus précieux... mais qui l'égaré peut-être. La dernière tentative de conciliation a reçu le nom de pragmatisme. Cette doctrine philosophique, à la fois nouvelle et très ancienne, est une noble chose ; mais, comme tous les termes compréhensifs qui résument en quelques lettres tout un groupe d'idées, le mot est de ceux qu'on emploie fort indiscrètement. Le fin critique littéraire du Temps, rendant compte des discours de MM. Boutroux et Bourget à l'Académie française dans la séance de janvier 1914 où fut reçu M. Boutroux, oublie momentanément sa finesse et écrit à la légère :
Il est un peu désobligeant d'entendre M. Paul Bourget parler avec sympathie du pragmatisme. Le pragmatisme est la négation même de toute philosophie, puisqu'il consiste à choisir une doctrine non pour sa vérité mais pour son efficacité morale ou sociale. Les pragmatistes soutiendront-ils que satisfaire les besoins du sentiment est pour une doctrine un aussi bon signe de vérité que de satisfaire ceux de l'intelligence? Mais nous savons par l'expérience que très souvent (en amour, par exemple) des mensonges satisfont le sentiment, tandis que la vérité est douloureuse. Nous avons donc la preuve de la vanité philosophique du principe pragmatiste.
Voilà une preuve lestement donnée, et ce qui me paraît « désobligeant », c'est de voir un journaliste condamner si vite des philosophes qui n'ont pas du tout failli, quoi qu'il en pense, aux règles élémentaires dans la recherche de la vérité.
Incontestablement, on ne doit rien placer au-dessus d'elle ; mais à quoi la reconnaissons -nous ? Est-ce au critérium de Descartes : la clarté logique et la satisfaction intellectuelle? La philosophie n'a pas attendu les théoriciens modernes de l'intuition, du sentiment, du cœur, de l'expérience rehgieuse, de la conscience morale, pour enseigner que ce n'est pas avec l'entendement seul, mais avec l'âme tout entière qu'il faut chercher la vérité, et déjà Platon l'avait dit. Est-ce donc un doute téméraire d'oser penser, après trente siècles d'efforts sans cesse recommençants, qu'aucune vérité métaphysique n'est certaine, que l'existence de Dieu elle-même najamais été démontrée, puisqu'on la démontre toujours, et que rien n'est moins sûr que l'immortalité de nos âmes?
Telle étant la condition de l'homme en face de la vérité, qu'a-t-il à faire? La chercher toujours — sans relâche, sans fin, sans résultat? Oui, certes. C'est un beau sport. Montaigne trouvait plus de plaisir « à la chasse qu'à la prise ». Lessing disait que, si Dieu lui offrait la vérité, il refuserait ce présent et préférerait le travail de la recherche. Mais une recherche qui désespérerait trop d'aboutir ne serait pas inté-
ressante ; il importe de nous faire assez d'illusion pour espérer que noire travail finira par n'être point vain, et, en attendant, il faut nous installer, comme Descartes, dans un provisoire confortable.
On ne court point le risque d'une erreur dangereuse tant qu'on demeure dans l'ordre moral qui fait de nous de bons citoyens, d'honnêtes gens, des observateurs fidèles ou au moins respectueux de la religion où nous sommes nés. L'attitude contraire, moins engageante, moins sûre et beaucoup moins avantageuse pratiquement, est peiif-é^r^ plus conforme à la vérité; mais cette vérité est douteuse; le plus que nous en puissions dire, c'est qu'elle paraît un peu plus probable... Bon Dieu ! qu'il faudrait donc en être sûr pour la préférer à ce qui nous est bon et utile !
Préférer dans la pratique un provisoire qui est salutaire et bienfaisant à des hypothèses qui ne sont rien moins que des certitudes et qui sont pernicieuses, — au nietzschéisme, aa nihilisme, au pessimisme, au satanisme, — c'est la première moitié du pragmatisme, qui jusqu'ici n'est encore qu'un guide pour la conduite de la vie.
Et voici l'autre moitié de cette doctrine très sage, celle qui en fait un système philosophique :
La vérité est une aux yeux de qui la cherche, c'està-dire, croit en elle. Admettre qu'elle puisse être en opposition avec elle-même, ce serait la nier. La vérité métaphysique ne saurait donc être contraire à la vérité morale et il est extrêmement probable qulelle
la complète, qu'elle en fait partie essentielle et intégrante ^ Si vraiment il arrive que des théoriciens ne considèrent pas le bon, le beau et le vrai comme des aspects divers d'une seule et même chose, cette exception est singulière et très rare. On a raillé Victor Cousin ; mais, après bien des détours et avec certaines réserves, les critiques de sa doctrine en reviennent généralement à l'identité fondamentale annoncée dans le tilre du plus fameux de ses ouvrages. Taine, que son naturalisme et son scientisme (comme on parle aujourd'hui) ne semblaient point acheminer aux conclusions honnêtes et presque prud'hommesques de l'esthétique spiritualiste, reconnaît que, pour être belle parfaitement, l'œuvre d'art doit être bonne aussi :
Toutes choses égales d'ailleurs, écrit-il 2, l'œuvre qui exprime un caractère bienl'aisant est supérieure à Tœuvre qui exprime un caractère malfaisant. Deux œuvres étant données, si toutes deux mettent en scène, avec le même talent d'exécution, des forces naturelles de la même grandeur, celle qui nous représente un héros vaut mieux que celle qui nous représente un pleutre.
Il en est de même dans l'ordre du vrai. S'il n'est point absurde d'estimer que dans les arts représentatifs, « toutes choses égales d'ailleurs », le spec-
1. Voir ce que j'ai écrit sur ce sujet dans VInquiêiade religieuse du temps présent, p. 255.