De L'idéal dans l'art, p
tacîe d'un drôle ne saurait être aussi beau que celui d'un brave, il n'est pas absurde non plus de penser que la valeur morale d'une doctrine est une présomption en faveur de sa vérité métaphysique. Une philosophie qui disculpe et autorise le mal, qui approuve l'égoïsme, conseille les abus de la force, les faiblesses de la chair et lâche en liberté tous les mauvais instincts, est fausse très probablement et ne saurait prévaloir contre celle qui rend l'homme meilleur.
On n'avait pas trouvé indigne d'un philosophe l'efTort de Kant pour reconstruire sur les fondements de la morale l'édifice de la métaphysique que sa critique avait ruiné : ce qu'il appelle raison pratique, qu'est-ce autre chose que le premier nom donné au pragmatisme^ et pourquoi sous son nom nouveau cette philosophie plus que séculaire deviendrait-elle méprisable? Il reste, d'ailleurs, bien entendu que le jour où il nous serait prouvé que la vérité est mauvaise, nous ne serons pas assez naïfs pour continuer à vivre comme si elle était bonne, pour croire encore au bien, pour espérer toujours son avènement, le bonheur des bons et le règne de Dieu ; mais aussi longtemps que cette preuve n'est point faite, grâces soient rendues à la doctrine qui nous apporte une raison d'espérer que la vérité demeure bonne ou qu'elle finira par le devenir.
Les chagrins, les contrariétés, les revers de fortune, les deuils cruels ou accablants, la souffrance, la maladie, le malheur rendent-ils Thomme meilleur ou pire ? Ouvrent-ils ou ferment-ils son cœur à la bonté ? Ni l'un ni l'autre.
Les biens et les maux adventices ont sur notre humeur beaucoup moins d'influence qu'on ne suppose. Ne voyons-nous pas tous les jours des gens nés grognons, gémissants, acariâtres, se plaindre sans répit et faire la sourde oreille au concert de toutes les circonstances heureuses qui leur chantent la joie, tandis que d'autres, au contraire, nous émerveillent par une sérénité inaltérable qui résiste aux causes ordinaires de la tristesse et de l'affliction? Les circonstances ne font pas les caractères ; elles les révèlent et les éprouvent ; en s'appelant une épreuve dans le langage des philosophes comme dans celui des chrétiens, le malheur montre très bien tout ce qu'il est : s'il plaisait à un original d'appeler la bonne fortune du même nom que la mauvaise, cet emploi insolite du mot pourrait ne pas manquer de sens.
Les seuls vrais malheureux, ce sont les pauvres êtres qui sont la proie et le jouet des événements, sans volonté, sans force pour se rendre supérieurs aux circonstances. Faut-il refuser de les plaindre ? Oui, peut-être, si nous ne devons notre sympathie qu'à ceux qui la méritent ; mais rien ne s'écarte da-
vantage de la véritable bonté que cette médiocre justice humaine qui prétend s'ériger en justice divine et qui, tout au contraire, ressemble d'autant moins à celle de Dieu qu'elle exerce une rigueur plus stricte.
Dans le poème intitulé Fraternité *, Victor Hugo a une vision : pendant qu'il rêve à la douceur, à la bonté, à la pitié, il voit surgir devant ses yeux une femme inconnue ayant du miel sur sa bouche entr'ouverte et le ciel dans son regard radieux qui semblait « faire grâce à tout le genre humain ». Tombant à genoux le poète adore cette figure, qu'il croit être la forme de son rêve ; mais elle lui dit :
Tu me crois la pitié; fils, je suis la justice.
Le sens de cette allégorie est clair : la complète justice s'achève par la bonté ; l'homme entièrement juste n'a pas besoin, — en outre et comme par surcroît, — d'être bon.
« Il faut plaindre les gens malheureux, disait Montesquieu, même ceux qui ont mérité de l'être. » Le vulgaire estime, dans sa justice, courte comme sa bonté, qu'il faut plaindre les malheureux, excepté ceux qui ayant fait leur propre malheur n'ont que ce qu'ils méritent. Victor Hugo, contredisant la pensée du vulgaire et surpassant beaucoup celle de Montesquieu, déclare qu'il faut plaindre surtout ceux qui