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L'Art d'être grand-père, xvm

i66 SOIS BON

sont les plus malheureux de tous les hommes, à savoir les grands coupables, et il a écrit tout un livre, d'une très haute inspiration, la Pitié suprême, pour illustrer cette vérité. Les bons aumôniers qui visitent dans leur prison les condamnés à mort ne mesurent pas leur compassion aux circonstances qui atténuent la culpabilité des criminels ; s'ils la mesuraient à ce qui nous semble ou excusable jusqu'à un certain point ou absolument impardonnable, ce ne sont pas les pécheurs les plus indignes qui obtiendraient d'eux la moindre pitié.

On se flatte que l'on est bon parce qu'on n'est pas méchant : c'est comme si Ton croyait que l'on écrit en français parce qu'on ne fait pas de fautes d'orthographe.

La plupart des hommes n'ont pas assez de volonU pour être activement méchants ou bons. Ils ne sont] ni l'un ni l'autre, ils restent dans cet état d'inertie! où l'on attend des circonstances l'impulsion au mal] ou au bien. A une vertu si négative on préférerai! presque n'importe quoi de positif.

Si l'infortuné que ses malheurs, au lieu deraigrirj et d'en faire un ennemi du genre humain, ont rendi plus souriant et plus tendre aux hommes, est une] créature d'espèce angélique, il esl permis de détes-j ter comme un monstre l'homme heureux qui est] méchant. L'homme heureux qui sans être méchant]

n'est point bon, dirons-nous que c'est un monstre aussi? Nous ne le dirons pas. Les monstres sont exceptionnels par essence, et il y a un trop grand nombre d'heureux auxquels manque la véritable bonté. Il serait plus exact de dire, au contraire, qu'ils sont la règle. Les « regrettés défunts » dont on glorifie les vertus sur leur tombe, et surtout et toujours la bonté par une immuable ritournelle, n'ont assassiné personne, il est vrai; mais ils ont pu, par leur avarice, empêcher la prolongation d'une vie d'indigent, c'est-à-dire l'abréger, c'est-à-dire un peu le faire mourir. Ils n'ont volé personne, en ce sens qu'ils n'étaient pas des pickpockets etqu'ils n'ont rien pris aux étalages ; mais ils ont fait à leur prochain tout le tort qu'ils ont pu dans les affaires de finance ou de commerce; ils ont filouté le fisc en toute bonne conscience et rendu sans scrupule à la circulation la pièce fausse qu'ils avaient trouvée dans leur portemonnaie. Ils furent des voleurs, surtout parce qu'ils ont accepté comme juste, comme voulue par Tordre social ou par la loi de Dieu, l'inique répartition des richesses entre une minorité à l'abri de la gêne, qui regorge de tous les biens superflus, et la multitude des miséreux qui peinent pour avoir le nécessaire et qui ne l'ont pas tous les jours. Oui, — et Bossuet Ta dit hardiment, — nous volons nos frères pauvres lorsque, étant membres du même corps, nous avons plus qu'il ne nous faut et qu'ils manquent de tout.

Être bon comme les grands philanthropes, les saints laïques ou religieux, les apôtres de l'Evangile ou du progrès social, les Vincent de Paul, les Oberlin, c'est une entreprise, c'est une carrière : on n'en demande pas tant aux gens de petite vertu; ils peuvent gagner à très peu de frais une telle réputation de bonté qu'on a peine à comprendre qu'une gloire si facile à acquérir ne soit pas beaucoup plus commune.

Nous ne sommes point jaloux de l'homme dont la bonté est fameuse ; c'est la seule supériorité qu'on pardonne.

Les philosophes de l'école socratique se trompaient sans aucun doute en attribuant à la science le pouvoir de guérir toutes les formes du mal et en voyant dans le péché la simple erreur d'une raison insuffisamment éclairée. Mais s'ils n'avaient considéré parmi les vertus que la seule bonté, s'ils s'étaient bornés à dire qu'un homme intelligent est bon en conséquence et en proportion de son intelligence, leur intellectualisme n'aurait pas eu tort. Remontez par l'intelligence à la source des actes et des sentiments blâmables, vous arriverez, en les comprenant tous, à les excuser en grande partie.

Je n'ai que l'embarras du choix pour citer des exemples illustres d'injustes jugements où le manque de bonté et le manque d'intelligence sont corrélatifs

à tel point qu'on ne saurait dire lequel est cause et lequel est effet.

La prodigieuse méprise d'un philosophe et d'un historien tel que Taine sur la genèse morale de la Révolution française est frappante entre tous ces exemples. Sa haine pour les hommes de la Terreur Ta tellement égaré qu'il ne s'est point aperçu qu'il donnait à Tun des plus grands événements de l'histoire une explication sans proportion aucune avec son importance. Cet éminent esprit s'est montré en cette occasion aussi superficiel que les petits pamphlétaires de la presse catholique qui expliquent la Réforme par l'envie qu'avait Luther de se marier, et Henry VIII de répudier Catherine d'Aragon. Brunetière, supérieurement inspiré ce jour-là, a tancé l'erreur de Taine avec une admirable éloquence :

Ces droits de Vhomme, que la Constituante voulut écrire au frontispice de la constitution delà France, la proclamation n'en aurait-elle procédé que d'un esprit d'envie, de haine et de discorde? et aucun souci de la conscience, aucun sentiment de Vhonneur, aucune noblesse, aucune générosité d'âme enfin ne s'y seraientils mêlés? Ou bien encore, dans cette propagande armée qu'elle allait bientôt entreprendre, la Révolution n'était-elle animée que d'une fureur sectaire ? et quelque réelle préoccupation de la dignité de l'homme ou quelque louable indignation des maux qu'engendre la servilité ne s'y alliaient-ils pas ?

Que l'on se soit trompé, que l'on ait abusé des plus beaux noms qui soient parmi les hommes, qu'on les ait fait servir à des œuvres de sang, nous le croyons,

nous Tavons dit, nous le redisons avec M. Taine. En sont-ils moins beaux cependant? en sont-ils moins vrais? ou ne sont-ils qu'un déguisement trompeur de ce qu'il y aurait de plus vil et de plus bas dans la nature humaine? Tant de lèvres qui les ont criés, et jusque sur les échafauds, n'auraient-elles proféré que mensonges ou sottises? et de tant d'hommes qui les ont crus, quand on a retranché les « coquins », ne reste-t-il vraiment que les « niais? » C'est l'opinion de M. Taine. Il est permis d'en avoir une autre. On ne prendrait pas ainsi la multitude par l'appât de la liberté si M. Taine avait raison. Et quand on admettrait qu'il eût raison au fond, il aurait encore tort dans la forme, pour n'avoir compté nulle part dans son analyse avec ce que ces mots exercent et exerceront toujours sur les esprits des hommes de naturel, de victorieux, d'irrésistible prestige *.

Prêter aux gens des intentions mauvaises, attribuer à de vilains motifs les actions innocentes ou bonnes, c'est la forme la plus commune du défaut de bonté joinl au défaut «l'intelligence; car ce sont les petits esprits qui ne savent découvrir partout que les petites causes Si l'on objecte que parfois la malice peut être clairvoyante, disons alors que c'est d'abord pour se faire honneur à soi-même qu'il faut naïvement croire au bien.

Un défaut étant l'envers d'une qualité, l'ombre qui fait valoir la lumi'Te, il est toujours possible de cacher le laid t de montrer le beau. Emile Monté-

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