CHAPITRE IV
VÈre de George Sand.
Un des biographes de Chopin, Karasovski, se souvient d'avoir eu entre les mains une lettre de Chopin datée de 1837, et qui sans doute a été brûlée avec tant d'autres papiers pendant l'insurrection de i863. Le compositeur confiait à son ami qu'il venait de voir Lélia, pour la première fois.
Il n'avait pas reçu le coup de foudre, comme on peut en juger par ses propres aveux :
« Hier, j'ai fait la connaissance de George Sand; elle a produit sur moi une désagréable impression. »
Le musicien Heller, dans une lettre adressée à Liszt, écrivait: « Un soir que vous aviez réuni dans vos appartements la fine fleur du monde littéraire français, George, cela va de soi, se trouvait au nombre des invités. En rentrant chez nous, Chopin me dit: « Quelle femme antipathique que cette Sand ! Mais est-ce vraiment une femme ? Je suis disposé à en douter. »
Lorsqu'on se rappelle que la femme du monde avait toutes les préférences et les sympathies de Chopin, la répulsion qu'il ressentit d'emblée pour la grande romancière ne doit pas nous surprendre. Elle bouleversait toutes ses notions d'esthétique féminine. 11 raffolait de la toilette et s'y connaissait si bien qu'il pouvait du premier coup d'œil reconnaître de quelle maison de Paris sortaient les robes de ses élégantes amies. On comprend quel effarement mêlé de stupeur il dut ressentir devant la tenue de George Sand, qui avait horreur de tout ce qui gênait la liberté des mouvements dans l'attirail féminin, et en particulier des gants.
Les tendances aristocratiques de Chopin n'étaient pas moins froissées parles penchants socialistes de son amie, qui lui faisait accueillir en bon camarade ce que Paris offrait de plus démocratique et débraillé.
C'est dans ce milieu qu'elle allait l'entraîner en remplaçant dans son cœur et la vaporeuse Constance et la brillante Marie Wodzinsky.
Si la première impression de Chopin devant George Sand avait été désastreuse, le revirement ne fut pas moins prompt et soudain, l'embrasant d'une passion ardente et irrésistible. Il s'abandonne à son amie non pas comme un amant à la femme aimée, mais comme un être faible qui sait qu'il trouvera en celle qu'il aime un maternel appui.
Et George Sand ne lui marchande pas sa sollicitude. Bien qu'elle n'eût que cinq ans de plus que lui, elle le traitait en enfant, en tout petit frère, et exigeait de lui une soumission absolue.
La santé de son fils Maurice laissant à désirer, George Sand se décida à passer l'hiver de i838 dans l'île Majorque. Chopin, sans souffler mot à ses amis, s'empressa d'aller rejoindre sa nouvelle amie.
Rien n'était plus propre à cimenter l'union des deux artistes que ce séjour poétique. Ils s'établirent dans un ancien couvent, à Waldemosa, où déjà un célèbre agitateur politique espagnol avait trouvé un refuge contre les poursuites de son gouvernement. Les nouveaux amis se
trouvaient là dans un isolement complet, au milieu d'un site des plus romantiques. Les chambres, très hautes, aux voûtes capricieuses, ouvraient sur un jardin luxuriant où foisonnaient les orangers, les citronniers et les grenadiers, et qui aboutissait à l'immense parc du couvent abandonné.
Ce vaste enclos, livré aux fantaisies de la nature, s'épanouissait, débordant de sève, sans que la main de l'homme intervînt. Au loin, la mer brillait, tantôt bleue et calme, conviant à la joie de vivre et aux douceurs de la rêverie, tantôt houleuse, grondante, passant du vert au gris, et excitant à la lutte désespérée.
Le génie de Chopin, qui puisait toute son inspiration dans son propre état d'âme, ne pouvait être qu'heureusement influencé par cette vie romanesque et en communion constante avec la nature.
Ses meilleures compositions datent de cette époque.
Voici en quels termes lui-même décrit son existence à Waldemosa :
« Représentez-vous votre ami les cheveux défrisés, sans gants blancs, pâle, comme toujours, assis dans une cellule de couvent abandonné, entre des rochers et la mer. La cellule ressemble à un tombeau; elle est cependant très haute, et ses voûtes disparaissent sous une épaisse couche de poussière. Une toute petite fenêtre donne sur un jardinet d'orangers, de citronniers, de palmiers et de cyprès. En face de la fenêtre est placé mon lit, sous un vieux dais, à côté, un meuble carré qui tient lieu de table à écrire... les œuvres de Bach, ma musique et tout ce qu'il faut pour écrire, voilà mon ameublement.
FREDERIC CHOPIN
Un silence sépulcral. Oh ! oui, je vous écris d'un étrange coin. »
Le pays où George Sand avait entraîné son ami était, en effet, bien étrange. D'abord, on n'y trouvait rien à manger, si ce n'est du porc et des pommes de terre. George Sand les apprêtait elle-même et les assaisonnait avec l'art qu'elle apportait à tout ce qu'elle touchait, mais l'estomac du compositeur était rebelle à ce régime.
Impossible de se procurer un verre de bon vin.
Les habitants de l'île, peu accoutumés à héberger des hôtes de cette distinction, les plumaient en conscience... Puis le soleil ne luit pas toujours, même dans le Midi, et les pluies y sont parfois plus constantes que le ciel bleu...
Chopin tomba malade et fut insupportable à soigner. Il endurait très courageusement les souffrances physiques, mais son cerveau battait la campagne. Le couvent lui apparaissait peuplé de spectres. 11 avait perdu le sommeil et passait des nuits entières au piano. Il voyait alors un à un les moines se lever de leurs tombes, dans le petit cimetière adjacent, et défiler lentement devant lui en chantant des litanies funèbres.
Un jour, George Sand dut se rendre avec son fils à Palma pour y faire des emplettes. Un orage éclata qui retarda leur retour. Lorsque enfin ils rentrèrent, Chopin, qui était au piano, se leva, attacha sur eux des yeux égarés et cria :
— Je sais que vous êtes des morts.
Puis il s'évanouit.
Lorsqu'il reprit connaissance, il raconta à son amie
qu'il avait été inquiet à son sujet, qu'étant au piano, il lui avait semblé tout à coup qu'il était mort, qu'il se trouvait au fond de la mer et que des larmes, froides comme la glace, tombaient goutte à goutte sur sa poitrine.
— Mon ami, remarqua George Sand, c'est votre imagination qui a été impressionnée par les gouttes de pluie qui frappaient le toit.
Chopin se fâcha et assura qu'il n'avait pas entendu la pluie.
Ils avaient l'un et l'autre raison. L'ondée, en effet, fouettait les tuiles, mais, heureusement pour la postérité, Chopin ne les entendit pas comme un vériste moderne composant de la musique de programme, mais en poète musicien, à qui ses souffrances inspirèrent le divin prélude en si bémol mineur, où le son rythmé des gouttes de pluie s'harmonise fantastiquement avec celui des cloches du couvent et les accords déchirants d'une marche funèbre.
La pensée de la mort a toujours hanté Chopin, mais cette préoccupation s'accentue à Waldemosa, où il ressentit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter, et les nocturnes et préludes qu'il écrivit sous cette impression reflètent son état d'esprit.
On assure que c'est dans la solitude de l'île Majorque qu'il conçut sa célèbre Marche Funèbre. Il la publia quelques mois plus tard et la donna comme faisant partie de sa sonate en si bémol mineur.
De retour en France, Chopin passa l'été de i83q à Nohant, chez George Sand. L'auteur de Consuelo continuait auprès de lui son rôle de sœur de miséricorde, et Chopin s'attacha si fort à sa « maman » qu'il ne pouvait plus se passer d'elle.
Lorsque, en octobre 1839, tous deux revinrent à Paris, Chopin retourna 5, rue Tronchet, tandis que George Sand demeurait G, rue Pigalle. Cette faible distance parut beaucoup trop grande à Chopin, il se plaignait d'être très
loin de son amie, d'autant plus que son état de santé l'obligeait souvent à garder la chambre.
De nouveau, George Sand s'apitoya et lui offrit asile dans un des pavillons de son petit hôtel de la rue Pigalle. Là, il s'abritait sous l'aile maternelle de son amie et redevenait complètement « son malade ordinaire », ainsi qu'elle l'appelait.
Durant huit années à partir de ce moment, Chopin ne quitta plus le grand écrivain, et ce furent aussi les années les plus fécondes et les plus glorieuses de sa production.
Du moment qu'il est près de George Sand, où qu'il se trouve, dans le désert de l'île Majorque, à Nohant ou dans le pavillon de la rue Pigalle. il se sent inspiré comme il ne l'a jamais été. Les œuvres qui datent de sa jeunesse se font principalement remarquer par leur virtuosité prestigieuse et portent par-dessus tout le sceau du génie polonais; les œuvres écloses pendant « l'ère de George Sand » se distinguent par une objectivité tendre et poétique, toujours empreinte d'une vague tristesse qui ne se peut définir que par le mot polonais Zal, intraduisible en français, mais que Pugno nous rend compréhensible quand il interprète les œuvres de Chopin. C'est alors que nous saisissons cette indéfinissable aspiration vers l'irréel où l'artiste poursuivait l'idéal, et son mépris pour le terrestre, dont il se détachait en se réfugiant dans le monde de ses fantastiques harmonies.
L'histoire des relations de George Sand et de Chopin est tout entière dans sa musique. Rien de voluptueux, mais de la poésie, de la grandeur, du fantastique, la lutte, la course échevelée après la chimère, et par-dessus tout, la tristesse, la tristesse infinie de l'irréalisable.
A en croire George Sand, qui a d'ailleurs eu tout le loisir d'observer la manière de composer de Chopin, car c'est à Nohant qu'il a créé ses œuvres les plus renommées, le thème principal naissait spontanément en son cerveau, dans sa forme définitive. Alors seulement commençait le travail de développement du thème, qui lui coûtait souvent de pénibles efforts et une grande tension d'esprit.
Il s'enfermait pendant des journées entières dans sa chambre, pleurait comme un enfant, cassait des plumes, copiait, raturait et recopiait, et ainsi pendant plusieurs semaines, puis finalement revenait à la forme qu'il avait donnée en premier.
George Sand lui conseillait d'avoir confiance dans le premier jet, mais c'était contraire au tempérament artistique de Chopin.
Quand elle voyait qu'il épuisait ses forces, elle l'arrachait de main forte à son travail et l'emmenait dans la campagne pour lui montrer ses sites préférés. Ces promenades le ranimaient et faisaient évanouir les fantômes musicaux qui le hantaient.
Cependant au bout de quelque temps le pavillon de la rue Pigalle parut à Chopin trop dénué de confort. George Sand choisit alors deux jolis appartements dans la cité d'Orléans, surnommée alors, à cause du grand nombre d'artistes et d'hommes de lettres qui habitaient avec prédilection ce coin paisible et fermé, « la petite Athènes. » Non seulement ce quartier était beaucoup plus distingué que le précédent, considération à laquelle Chopin était très sensible, mais ils avaient là pour voisin le consul espagnol Martiani et sa famille.
C'étaient de grands amis de George Sand; elle dînait à leur table, ce qui la déchargeait d'une partie de ses soucis de ménage. Chopin installa son appartement avec goût et même une pointe de recherche, et il avait un
FREDERIC CHOPIN
valet de chambre, luxe que bien peu d'artistes pouvaient s'accorder à cette époque.
Pendant un certain temps le grand compositeur s'abstint de fréquenter les salons aristocratiques et passa de préférence ses soirées près de George Sand, dans le cercle de ses amis, qui étaient, durant cette période de sa vie, Pierre Leroux, Balzac, Delacroix, Louis Blanc
Ce dernier décrit l'effet que les improvisations de Chopin produisaient sur ses contemporains. Godefroy Cavaignac ayant exprimé sur son lit de mort le désir d'entendre une dernière fois de la musique, Louis Blanc se rendit chez Chopin et trouva auprès de lui George Sand. Celle-ci fut touchée par ce désir, et Chopin s'empressa de le contenter.
Il accompagna aussitôt Louis Blanc chez Cavaignac. On l'introduisît dans la chambre du moribond, où se trouvait un mauvais piano. Chopin se mit à jouer, mais fut tout à coup interrompu par les sanglots du malade, qui s'était soulevé dans son lit, comme s'il avait recouvré subitement ses forces.
— Ne t'inquiète pas, dit-il à sa mère, qui était près de lui, ne t'inquiète pas... Oh! que la musique est belle quand on joue ainsi!
Chopin, d'abord interdit, continua et charma longtemps Godefroy Cavaignac.
Tous les amis de George Sand, et plus particulièrement Paul Delacroix, aimaient sincèrement Chopin, mais celui-ci ne savait pas apprécier tout ce qu'il y avait de poésie dans la grande bohème, et un salon peuplé principalement de gracieuses jeunes filles, richement parées l'attirait beaucoup plus. Il manquait d'abandon, et s'il s'éprenait d'une flamme subite pour l'un ou l'autre, il se reprenait presque aussitôt.
Il comptait plusieurs amies parmi ses compatriotes, mais George Sand est la seule Française pour qui il se montra toujours obligeant et d'une humeur égale. Avec d'autres, son amour-propre sans cesse éveillé le jetait sans transition de l'amitié foudroyante à une aversion non moins subite.
Quand il était à Paris, ou il passait l'hiver, il aimait à former des élèves; mais il fut beaucoup moins heureux que Liszt, qui compta parmi ses disciples des artistes
comme Bûlow et Thalberg. La raison en est encore sa prédilection pour les jeunes filles de l'aristocratie, parmi lesquelles il développa certainement des talents d'amateurs distingués, mais sans produire un seul artiste.
Son meilleur élève, Gutman, qui devint plus tard un compositeur et un professeur de musique jouissant d'une certaine notoriété, raconte que pendant ses leçons, Chopin broyait et cassait tout un paquet de crayons, déposés à portée de sa main pour servir d'exutoire à sa colère.
Il attachait surtout de l'importance au toucher et au phraser. Un jeu lourd et embrouillé le mettait hors de lui; il affirme qu'alors il croyait entendre hurler des chiens.
Il recommandait à ses élèves de ne jamais s'exercer plus de trois heures par jour, mais les engageait à étudier la théorie musicale et à faire beaucoup de musique d'ensemble. C'est ainsi qu'il enseigna la musique à George Mathias, qui fut plus tard professeur au conservatoire et eut dans sa classe Raoul Pugno, qui remporta le premier prix de piano, à l'âge de quatorze ans. Je tiens à constater ici cette filiation qui explique comment le génie de Pugno s'est développé dans la tradition directe de Chopin, qu'il observe fidèlement dans sa magistrale interprétation des œuvres du grand maître polonais.
Chopin attachait une grande importance à ce que l'élève pianiste entendît souvent chanter et lui conseillait de fréquenter l'opéra italien. Cette préférence ne tenaitelle pas aux goûts personnels de Chopin, qui, en dehors des classiques, n'aimait que les mélodies de Bellini et de Rossini ? Mozart et Bach étaient ses compositeurs favoris; mais de même qu'il n'appréciait pas en littérature le titan Shakespeare, il trouvait Beethoven souvent trop violent, démesuré, et disait qu'il l'oppressait, comme s'il pénétrait dans une vallée étroite, resserrée entre de hautes montagnes.
Pourtant il affectionnait la première partie de "la Sonate à la Lune qu'il jouait souvent.
Il n'admettait ni Mendelssohn, ni Schumann et ne les interprétait jamais, se bornant à autoriser ses élèves à jouer quelques-unes des Chansons sans paroles.