‹ Les leçons écrites de Raoul PugnoChapitre 6 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Dernières Années.

Il n'y avait pas entre Chopin et George Sand cette communion d'idées qui peut unir deux êtres indissolublement. Tous leurs amis prévoyaient que le grand écrivain se lasserait tôt ou tard de prodiguer sa maternelle sollicitude à l'artiste fantasque et capricieux, et qu'une rupture surviendrait.

C'est en 1847 qu'elle éclata. Je ne peux pas entrer ici dans tous les détails de cet événement, qui fit grand bruit dans le monde artistique parisien. Mais je ne risque pas de m'égarer beaucoup, en supposant que la révolution de 48, qui couvait déjà, et à laquelle George Sand prit une part active, excitait au contraire la terreur et la répugnance de Chopin.

Toutes les idées philosophiques qui à cette heure en-

traînaient George Sand lui étaient indifférentes, quand elles ne le froissaient pas. Il lisait fort peu, de préférence des œuvres polonaises, et ne connaissait même pas tous les romans de son amie.

Pierre Leroux, qui a eu une grande influence sur les idées de George Sand, professait beaucoup d'amitié pour Chopin et lui faisait cadeau de ses ouvrages. Mais il retrouvait sur la table du musicien tous les livres qu'il lui avait donnés et les pages n'en étaient même pas coupées.

Tandis que George Sand se plaisait dans les clubs révolutionnaires ou à débattre avec ses amis les questions politiques et sociales, Chopin faisait sa rentrée dans le monde et y avait beaucoup de succès, surtout

FREDERIC CHOPIN

auprès des femmes. Ainsi les liens qui unissaient l'écrivain à l'artiste se relâchaient l'un après l'autre.

Je suis persuadé que ce retour de Chopin à la vie mondaine contribua à provoquer la rupture définitive bien plus que ne le fit sa lecture de Lucrézia Floriani, roman où il crut se reconnaître caricaturé en la personne du prince Karol.

A cette époque, George Sand était brouillée avec sa fille Solange, qui venait d'épouser le sculpteur Clésinger. Chopin, en cette occurrence, ne sut pas apporter le moindre adoucissement à la douleur de son amie et même il prit plutôt parti contre elle. La rupture devenait inévitable.

Nous manquons de détails précis sur les péripéties qui la marquèrent. Nous en sommes réduits à tirer nos conclusions des récits de George Sand et des amis des deux personnes intéressées, mais nous ne possédons pas jusqu'ici une version directe de Chopin luimême.

Il y a quelques mois, un journal allemand, laNene Musikalische Zeitung, a publié le journal inédit de Chopin, retrouvé inopinément.

Cette publication ne jette pas beaucoup de lumière sur le douloureux dénouement de cette longue liaison. Cependant* à la date du 3 juin 1847, le jour même de la rupture, la veille du départ de Nohant pour Paris, on peut lire les lignes suivantes :

« C'est fini. Je suis mort ! Une ou deux années de plus ne comptent pas : je ne retrouverai plus la vraie vie. Ses paroles martellent ma tête. Elle m'a parlé si durement, et mon âme est malade ! Je ne l'aurais jamais crue capable d'être si dure!... Si elle avait su attendre! Elle n'aurait pas eu longtemps à attendre!... Si tu avais attendu encore, Aurora. Mais tu t'es fatiguée de ce fardeau, le fardeau d'un malade ennuyeux... De l'argent!... Je dois travailler!... composer des valses comme le public les aime et qui me sont bien payées!... Je dois tirer des mazurkas de ce cœur lacéré. Je dois travailler encore un peu — vingt mille francs me libéreront !... Je veux mourir libre! »

Pourquoi Chopin mêle-t-il ainsi à ses regrets la question d'argent? A-t-il eu à ce propos des explications avec George Sand?» Nous savons seulement qu'il avait toujours besoin d'argent.

Dans une lettre qu'il adresse aux parents d'un de ses élèves, il demande qu'on lui avance cent francs sur cinq leçons. Il gagnait beaucoup pour l'époque, mais dépen-

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