‹ Les leçons intellectuelles de la guerreChapitre 11 sur 20 · QU EST-CE QUE LA CULTURE · texte numérisé non relu

QU EST-CE QUE LA CULTURE

vaient éclore que dans l'igaorance des réalités pressantes du lendemain. Et, de fait, l'échéance brutale de 1914 surprit presque tout le monde : car la vaine philosophie a en commun avec la vaine érudition l'aveuglement qui hâte les catastrophes.

Ainsi la somnolence ou la cécité des milieux intellectuels, chargés de renseigner la nation, a pour conséquence la frivolité du public. Celui-ci, ne se sentant pas dominé par leur direction vigilante, se désintéresse du haut Enseignement, autant que l'Etat lui-même... Tel n'était pas le cas en Allemagne, où les industriels, larmée, et jusqu'au peuple, respectaient dans les professeurs d'Universités, artisans du progrès scientifique, les pourvoyeurs de la richesse et de la force allemande. Chez nous, en revanche, le crédit qu'on refusait au monde savant, ou l'accordait avec libéralité à la Littérature cl à l'Art : mais à quelle Littérature? c'est-à-dire que les gens pressés, à défaut d'enseignements, se contentaient d'inspirations : le savoir-faire usurpait la place des compétences. Il n était plus question que de talent... et tout le monde eu avait ; de

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rimmoraliste souriant — pour théâtres de boulevard, au psychologue anodin — pour Revues bien pensantes ; ou de l'orateur socialiste au romancier patriote. Qui croire, à ce jeu d'impressionnisme ? et comment discerner le vrai? Chacun suivait son parti avec une égale passion : on se créait des modes intellectuelles, et les journaux décidaient... en attendant l'autre décision, celle de l'Histoire, la « surprise » de fin Juillet 1914, obligeant la France à un sursaut d'énergie d'ailleurs splendide. Et lui-même certain réveil national dont on parlait çà et là depuis quelques années avait engendré un sentiment de confiance mystique, qui allait nous endormir de littérature après l'héroïsme de la Marne, au moins durant des mois précieux, dans une trop idéaliste igno rance des conditions matérielles de la victoire.

On le voit, les idées d'un milieu, son éducation intellectuelle, ne sont pas sans eflfets en politique. C'est ce qui nous faisait dire que tout se lient en Histoire, de l'Idée à l'action.

n y a donc mieux à faire que de contempler les œuvres de littérature comme dç§

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fleurs surnaturelles, semées à travers le temps au gré du talent capricieux. L'imagination des poètes est un aspect de l'état des esprits ; leur sensibilité laisse deviner les habitudes d'un temps, la morale reçue, les idées du jour, une génération amollie ou généreuse .: et voilà, si l'on veut, le miroir d'une nation. Toute idée, de près ou de loin, est cause ou conséquence d'une certaine manière de vivre. Nulle fantaisie d'art, nul éclair de génie, qui ne soient des indices d'une psychologie, et des traits d'Histoire ; aucune théorie dont on puisse dire, en dilettante, qu' « après tout elle est indifférente pour l'action ». Car les jeux du dilettante lui-même ont un seiis et un nom dans la destinée des Etats : cet aimable dédain de l'utile n'est qu'une lassitude ([ui démoralise, et qui corrompt l'âge viril des peuples par un avant-goùt de décadence.

Donc, si l'Histoire intellectuelle éclaire l'Histoire politique, l'inverse n'est pas moins vrai : si la Littérature joue un rôle dans la vie des sociétés, c'est à une telle œuvre qu'on la jugera. Elle y fait ses preuves, elle y révèle

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ses mérites ou son inanité coupable. Par ellemême, elle ferait illusion ; mais qu'on la suive jusqu'à ses conséquences, aux actes qu'elle inspire : alors, plus de vains prestiges; elle apparaît humainement, bonne ou mauvaise conseillère, susceptible de vérité ou d'erreur, comme toutes les conceptions de l'esprit. Et Ton peut dire d'elle avec assurance : elle a égaré, ou elle a bien agi. Voilà un critérium naturel dont les historiens n'usent guère, bien que Texpérience le mette à leur portée: car ils sont aveuglés souvent par leur aflectueux respect envers les oeuvres qu'ils analysent; et les plus fins desérudits sont comme d'indulgents « amateurs » qui ne sauraient se prononcer. Tout autre serait le point de vue du naturaliste, qui définit avec une sérénité implacable les aberrations les plus séduisantes dans la vie des espèces. C'est lui qu'il faut imiter... Ne soyons pas dupes du spectable divers, et parfois charmant, que nous ofTrent les utopies humaines au cours des Littératures, Sans doute, la floraison intellectuelle des siècles les plus corrompus est un régal aguichant pour les amateurs de curiosités

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mentales. Combien d'artistes véhéments ou subtils, ironiques ou enchanteurs ! De là, l'impressionnisme des critiques d'art... Mais que l'historien ait enfin son tour; à lui de se demander : Que prétendaient ces hommes de talent, et qu'onl-ils fait ? isolés, que suggéraient-ils à l'avenir ? chefs d'école, que proposaient-ils à leur temps ?

Rappelons toujours aux écrivains que sans être tous des éducateurs, ils donnent en exemple certaine manière de vivre et la rendent séduisante par le prestige du talent. S ils restent, pour une part, tributaires de leur milieu, en échange ils le modifient. Ils reçoivent des inspirations et ils en donnent. Ils ont une action sur les esprits, une responsabilité : on l'oublie trop ; et souvent ils badinent comme s'ils l'oubliaient eux-mêmes. . . On aurait moins de complaisance pour ces élégants de la Littérature si l'on s'avisait, après l'épreuve du temps, de leur demander compte de tous les sophismes qu'ils ont modulés d'une voix flatteuse. Mais il faudrait s'en donner la peine, et, pour instruire — ô scandale ! — renoncer à plaire : or certain public

mondain, qui a l'heureux privilège de garder une âme enfantine à travers les pires catastrophes, aime mieux les esthètes que les censeurs... Il est donc malheureusement difficile, en tout pays, de ramener au bon sens les plaisirs intellectuels, et d'y mêler une sagesse utile, qui serait de bonne politique. Pourtant la Prusse, avec ses esprits moins déliés mais tenaces, n'a jamais perdu de vue depuis le xviir siècle que la Littérature et l'Art donnent une éducation nationale, et sont comme la Science « affaires d'Etat » . De même qu'elle accaparait ses savants — en faisant du reste beaucoup pour eux — , elle s'est arrogé peu à peu le monopole de toute la pensée allemande. La grande Guerre, jusqu'ici, a prouvé surabondamment cette quasi-unanimité dans le Germanisme ... Chez nous, par contre, on ignorait trop le souci de l'utile ; d'ailleurs, que savait-on des réalités européennes? On écoutait des littérateurs.

Le moment est venu de mieux juger. Jamais les illusions d'art, comme aussi les utopies de la vaine politique, n'ont fait faillite plus désastreuse. Jamais une longue guerre ne fut

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si pleine d'enseignements, ne monlra mieux les conditions de la puissance d'un Etat, qui est affaire de discipline et de matériel, d'instruction nationale, de persévérance et de science. Voyez la réussite prodigieuse de la pédante Allemagne jusqu'au coup de force de 1914, et, sans admirer ni haïr aveuglément, observez quel labeur elle a mis au service de son « Germanisme » odieux. Que deviennent donc les fictions suggérées chez nous naguère par une paresseuse insouciance, ces rêveries trompeuses — autant qu'enchanteresses — de fraternité, d'âge d'or et de paix perpétuelle ? Y a-t-il une science, et même une littérature, à qui soit permise une telle ignorance des réalités ? Quelle idée se faisaiton des passe-temps de l'esprit ? une idée fausse de dilettante, à qui manque l'expérience historique ou simplement le bon sens de l'observateur. Les jeux les plus poétiques de la sensibilité humaine ont un sens dans la vie des sociétés : le passé en fournit le continuel témoignage, jusqu'à l'exemple des désillusions récentes. Ne dites pas que telle ou telle forme d'art importe peu pour la

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direction de la cité : aucune façon de sentir n'est sans effet ni cause ; tout est indice d'un état d'esprit, en même temps qu'élément d'action ; encore une fois, tout se tient dans la « Mécanique » de l'Histoire. Les œuvres d'imagination, dont vous goûtez innocemment la fantaisie, ont en fin de compte une portée politique, qui les soumet au contrôle de l'expérience. C'est ainsi qu'on juge à leurs effets les modes littéraires : leur valeur s'y manifeste sans phrases, à la clarté de ce qu'elles ont produit .

Le critique devient ici un observateur qui interprète les doctrines en fonction de leurs milieux : il lit en elles les espérances de générations ou leurs angoisses maladives. Car tout se ramène à la réalité : et l'idéal des poètes n'est que le symbole d'une manière de vivre. La mythologie grecque, par exemple, n'exprime-t-elle pas en sa variété lumineuse l'intelligente curiosité d'un peuple tolérant et aimable, mais à l'esprit gâté par cette dispersion insouciante qui fut si fatale à la République athénienne ? Rome, au contraire, implacable et colonisatrice, c'est le culte familial, la vertu

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domestique, c'est la volonté de Gaton, puis le génie tenace de César. Rome à l'apogée, Rome placide et déjà lasse, c'est Virgile. Mais c'est aussi Horace, l'indulgent Epicurien... Entin, avec les folies « esthétiques » de Néron, la puissance romaine est près de l'agonie : la spécieuse théorie de « l'art pour l'art » invite aux plaisirs déréglés de la décadence. Dans la mollesse des orgies, les maîtres s'avilissent au-dessous de leurs esclaves, et les « barbares » du cirque seront un jour les maîtres du Capitole... Or voici que plus tard, sur ce monde pourri, fécondé par les invasions germaniques, fleurit en quelques siècles l'idéal des chevaliers chrétiens : l'épopée des croisades revit dans le lyrisme de leurs troubadours... Et puis on sort du Moyen-Age. La Renaissance fait refleurir les arts, pendant que les voyages des navigateurs vont docum.enter les sciences d'observation : il y a, dans tout cela, du péril et des éléments de sagesse, pour l'esprit humain comme pour les sociétés. Les civilisés d'Occident n'abuseront-ils pas d'une certaine curiosité mobile et sceptique, qui, au lieu

d'exercer le jugement, le décourage, et ne lui apprend qu'à douter de lui-même? Il est une façon de sourire, d'objecter, d'opposer tout à tout, sans se prononcer jamais, qui peut sembler charmante aux lecteurs modernes de Montaigne... mais qui par bonheur ne fut longtemps qu'une parure superficielle, laissant intactes les belles énergies françaises pour le siècle de Louis XIV. Soutenir notre héritage romain et renouveler la civilisation, tel était alors l'intérêt de la puissance française, autant que notre devoir européen. Évidemment, l'art des grâces ne pouvait y suffire... bien qu'il ait aussi son utilité dans la diplomatie d'une aimable nation. Il y fallait la méthode et l'autorité de la raison : non moins que Richelieu ou Golbert, et par des facultés semblables, nos classiques s'employèrent à dominer l'Europe, qui respecta en Descartes et Boileau les ordonnateurs de sa pensée. « Autorité », disons-nous ; mais il n'y a rien, dans cette attitude, qui s'oppose à l'esprit de science, à l'universelle curiosité de Ihomme moderne. C'est au contraire le génie du bon sens qui donnait tant de fer-

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meté au jugement de Molière ; et c'était aussi du bon sens, en vérité, que la vertu parfaitement raisonnable des héros cornéliens, cette robuste vertu qui démasque l'insidieux argument de la passion. Aussi peu romantique est la sagesse expérimentée de La Fontaine, dont le sourire champenois n'amollit point le jugement, n'émousse jamais le trait qui corrige, la morale qui ailermit. Ici, les qualités de l'observateur, sérénité, clarté, précision, font pressentir l'admirable développement que prennent en France, au siècle suivant, les sciences expérimentales : Lavoisier, par toute sa manière, sera un classique digne du grand siècle. Ainsi, jusqu'à nos jours, grâce aux vrais maîtres de l'esprit français, la bonne tradition se perpétue.

Mais on dirait que celte sagesse, qui continue à bâtir sur l'expérience, ennuie quelque peu la France de Louis XV ; que le relâchement des mœurs s'accompagne d'un relâchement de la Raison; ou qu'à la faveur même de l'extension prodigieuse des connaissances, des espriîls plus Imaginatifs que réfléchis se mettent à divaguer doucement.

Le mal est répandu peu à peu dans la Littérature entière, par des écrivains dont la fantaisie fait illusion . Il semble que leur sensibilité soit lasse de l'ancienne discipline, et impatiente des ivresses de la Liberté. Entre l'intelligence méthodique et les horizons soudainement élarg-is par les voyages et les découvertes, passent des nuées d'utopies. Dans cette crise dangereuse de renouveau, on paraît gagné par un attendrissement voluptueux, d'où surgit vaguement une espérance d'Evangile. Ici se manifeste étonnamment la portée politique des mouvements d'idées.

C'est en invoquant les « vertus » spontanées de l'état de nature, dans ses promenades solitaires, que le « sauvage » et tendre Rousseau nous a promis un chimérique âge d'or : effet du tempérament sur les utopies, et des utopies sur une Révolution. Or le tempérament, chez Rousseau, ne faisait que mettre en valeur des idées ambiantes, déjà développées par des historiens de la civilisation et par une Franc-Maçonnerie humanitaire. On voit là, en ce xviip siècle, un même ensemble où tout s'enchaîne : des théories inlellec-

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tuelles aux espérances sociales, de celles-ci à la politique française el au bouleversement de l'Europe.

Ainsi l'on aspirait à revivre, du sein d'un régime en décadence. Tel est le privilège d'un heureux tempérament qui fit toujours la France si apte à se ressaisir. L'idéal révolutionnaire, en sa prime jeunesse, grisa nos aïeux d'une fiévreuse énergie. Ces liommes nouveaux retrouvèrent devant le péril national, au mépris de riiéritage utopique des « philosophes », Taudace de l'expansion par les armes. L'élan était donné. Aussi, quand la première République fut tombée de l'excès de « vertu » à l'excès des vices, de la Terreur implacable à la luxueuse anarchie du Directoire, Bonaparte n'eut pas de peine à faire vibrer encore l'instinct guerrier de la nation. Servies par le prestige du conquérant organisateur, les idées de la Révolution marquèrent tous les peuples d'une si forte empreinte, que Metternich et ensuite Bismarck n'en ont même pas aboli les vestiges au centre de l'Europe. Mais longtemps après i8i5, à la faveur de notre humiliation et peu

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à peu de l'oubli, quand on pardonna à la Prusse la sauvagerie des soldats de Bliicher, quand nos libéraux désertèrent le culte de Napoléon par hostilité au Second Empire, alors le pacifisme de Rousseau et de M'"" de Staël se réveilla dans les cœurs, amollis de nouvelles illusions... Notre politique a donc vécu plus ou moins de cet Evangélisme sentimental, depuis le xviii« siècle où l'instinct de rêverie déborda la Raison classique et, dans la décomposition de l'ancien régime, parut la « Vérité » de l'avenir: de même qu'à la fin du monde antique l'avilissement de la puissance romaine avait assuré la fortune du christianisme naissant. Mais ensuite, combien l'Idéal de la France de 89 avait bénéficié de l'Epopée impériale, aux yeux des peuples... C'est ce que voulurent oublier pourtant certains pieux disciples de la Révolution, trop confiants dans l'autorité morale des « immortels principes » pour accepter cette leçon de puissance, trop férus de la « Justice immanente » pour la vouloir toujours armée. Ceuxlà ont entretenu, chez tels citoyens de la troisième République, une singulière confu-

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sion d'élans généreux el d'illusions sur l'élat de l'Europe.

En vain nous avions sous les yeux une force moderne d'oppression, l'Allemagne active et ambitieuse, instruite et forte, née de nos erreurs et de nos désastres. La leçon de 1870 n'avait donc pas sulïi ? Fallait-il encore la Grande Guerre ? et a-t-elie dessillé tous les yeux ? — Combien différent est le destin de cette Allemagne, qui aux premiers jours d'aoïit 1914, après un siècle et demi de préparation savante, s'est démasquée à la stupeur des nations ! Sa politique fut pour ses voisins une duperie perpétuelle, et vraiment trop aisée : comme si, depuis notre époque classique où le raisonnable génie français voyait si clair au dehors, l'esprit européen, mal averti par nous, était tombé peu à peu dans des utopies d'enfance. On eût dit que depuis lors l'énergie nationale, et même le sens politique, avaient déserté trop d'intelligences françaises distraites des réalités extérieures, pour dévenir l'apanage d'un peuple lent et obsliué. Au seuil de l'époque contemporaine, dans la crise intellectuelle où naquit la Révolution

française, est né aussi le Germanisme, comme un nouvel Évangile : non pas généreux et optimiste, mais débordant d'une avide ambition. Sans doute, il gardait les défauts de sa barbarie. Mais on le munissait de tous les moj^ens d'action propres à l'imposer à d'idéalistes voisins.

Loin de nous la pensée d'attribuer aux Allemands le secret de l'organisation, et une intelligence « ordonnatrice » supérieure au talent français. Cette simple supposition fait hausser les épaules quand on a vu de près la médiocrité de leurs méthodes intellectuelles, le fatras de leurs thèses d'érudition touffue et de leurs journaux à douze pages et plus ; quand on a comparé les lenteurs conluses de la Science allemande avec la vive précision des œuvres de chez nous. L'intelligence nette et bien ordonnée serait donc le propre du Français plutôt que de son lourd voisin: or elle n'exclut ni la patience ni l'exactitude, qui ont toujours présidé aux créations immortelles de nos grands hommes de science et d'action. Aucune des vertus organisatrices — même des plus laborieuses — n'a manqué à Richelieu, à

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Colbert et à Napoléon, ni, hors de France, à un Dupleix ou aux admirables conquérants coloniaux de la troisième République. Seulement ces dons incomparables n'ont pas trouvé ici, à toute époque, un milieu propice à leur plein épanouissement. jNotre Histoire en fournirait cent exemples et peut-être mainte explication... Il est raisonnable de conclure, en tous cas, que les Allemands bénéficient d'un régime qui met en valeur des facultés médiocres, tandis que cliez nous des talents supérieurs se trouvaient paralysés ou réduits à néant.

Qu'a donc le Germanisme à son service ? un génie lumineux et créateur ? bien moins que cela : seulement un peuple instruit qui s'applique k utiliser les progrès scientifiques avec la plus avantageuse discipline. Ne cherchez pas ailleurs le secret de l'Etat allemand. Cette nation fanatique — mais qui emploie son fanatisme à des besognes d'utilité — est ainsi devenue brutalement une nation bien moderne. Quel est le principe ? Pas d'égalité chimérique : mais des facilités spéciales pour toutes les compétences. Aux Universités et à

leurs professeurs savants, sur qui repose tout le système de préparation nationale, il faut les meilleurs laboratoires et les bibliothèques les plus commodes, de larges ressources, de l'autorité et de l'influence. Quand l'opinion publique, dûment éduquée dans les écoles et par les journaux, sait ce qu'il faut attendre de la Science, les Facultés et les Instituts techniques regorgent d'étudiants, qui mettront à profit les progrès pratiques aux dépens de rétranger... Aussi les dernières inventions, mises au point par les spécialistes, se réalisaient immédiatement dans toutes les branches de l'activité économique, de même que pour la préparation militaire : rien n'y manquait de ce qui fût connu, dans le matériel de guerre ou de paix, pour l'armée comme pour l'industrie. Et voilà la « Kultur » : le barbare s'était (( cultivé » matériellement, en toute hâte, dans l'espoir de surprendre et de dominer ses maîtres d'hier, les civilisés du monde latin. Dès lors, outre-Rhin, la prospérité ne pouvait qu'accroître la folie mystique des grandeurs. On s'explique fort bien les insolences de ces âpres parvenus, et leur élan

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vigoureux vers la conquête mondiale, à la faveur des négligences de notre vieille civilisation. A celle-ci de se ressaisir, de tirer la leçon intellectuelle de l'horrible guerre... et surtout de s'appliquer cette leçon avec une persévérante sagesse.

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