‹ Les leçons intellectuelles de la guerreChapitre 12 sur 20 · CHAPITRE II La Vérité n'était pas de mode · texte numérisé non relu

CHAPITRE II La Vérité n'était pas de mode

Un des plus vigoureux esprits que les Sciences naturelles aient donné à la philosophie, M. Félix Le Dantec, publia en 191 1 un des livres dont il a le secret — un secret sans aucun mystère — , et qui font l'effroi des flatteurs d'utopies, par cette sincérité celtique où s'exprime une intelligence bien française. Le titre, à lui seul, annonçait déjà l'ironie de l'observateur et l'indépendance du vrai savant : VÉgoïsme, seule base de toute société . Les littérateurs, qui croient volontiers à la recherche du paradoxe, auraient bien voulu ne voir ici qu'une thèse à effet, analogue à la maxime de notre La Rochefoucauld : « les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer». Mais le naturaliste, plus soucieux de la critique des idées que de celle des intentions, dénonçait moins — pour le

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moment — l'hypocrisie (i)que l'utopie. Seulement, peut-être les illusions sociales qu'il visait ne se sentirent elles pas tout à faire sincères ; sans doute aussi l'auteur leur montrait parfois qu'il n'était point leur dupe : toujours est-il que les philosophes du jour, piqués au vif, se vengèrent encriant à r« anarchie», défendirent la société calomniée, ses saintes conventions mises en doute, et réclamèrent au nom de la faiblesse humaine le droit aux « illusions bienfaisantes » des métaphysiques. On peut voir, par ce seul exemple, si la vérité était de mode avant la guerre.

Ainsi juge le monde : il préfère nier les vérités qui l'atteignent ; ou, lorsqu'il ne l'ose plus, quelques flatteurs viennent proclamer l'utilité de son erreur : en ces dispositions d'esprit, il auiait du mérite à ne pas leur donner raison. Si par malheur un ouvrage bien pensé l'oblige momentanément à un examen de conscience, il dira avec humeur que de tels écrits ont une forme trop blessante pour les délicats... Un autre argument

1. bien que celle-là aussi dût avoir sou tour (cf., du même auteur. Savoir. Paris, Flammarion, 1917).

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est de répondre qu'ils sont simplement ennuyeux : objection toute trouvée à l'adresse des gens sérieux qu'on ne veut pas entendre. Combien on leur préfère de jolies fadaises en style du jour, dans telle bonne Revue qui ménage sans une note discordante les opinions imperturbables de ses lecteurs ! Ou, dans les grandes circonstances, on s'offrira le piment d'un livre paradoxal, parsemé d'idées justes, mais avec cette pointe de scepticisme où se révèle, dans le terrible écrivain « révolutionnaire », un auteur « bien parisien » qui s'est amusé à faire peur à sou public, à seule fin de le distraire un peu... « Faites un roi, sinon faites la paix » : ainsi s'exclama soudain un de nos spirituels députés, en pleine quiétude d'avant-guerre. Quel événement, quelle manifestation de librairie ! Le pamphlet eut grande faveur dans les meilleurs milieux, sans causer plus d'émoi qu'il ne convenait pour le bon ton des discussions littéraires. L'auteur démocrate, qui s'était improvisé monarchiste au moins par humour — le temps de donner une leçon aux autres en badinant — , se garda bien d'abandoïjner son siège de socialiste unifié,

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ou de changer le sens de ses votes ; et pareillement la plupart de ses lecteurs gardèrent leur opinion comme devant. Le a livre à lire» avait eu son temps : k qui le tour ?

Assurément, ce serait calomnier nos écrivains que de les croire incapables de sincérité. Toutefois il semble que cette exquise qualité ait été surtout le privilège d'époques où la littérature, peu répandue, peu vulgarisée, était moins soumise à l'opinion publique, et davantage au jugement des gens de goût. Gomment s'étonner, aujourd'hui, si de nombreuses Revues à grand tirage ont le souci de ménager un public adulé donc exigeant ; et si elles imposent le respect de ces mêmes exigences à la foule postulante des auteurs de manuscrits? Ici comme ailleurs, on subit le règne de l'opinion — et si docilement, avec une telle résignation, qu'on finit par le trouver naturel et juste, comme tant d'habitudes invétérées... Pour s'apercevoir qu'il en pourrait aller autrement, il n'est rien de tel que de voyager, ou de laisser parler certains étrangers non-Allemands, mais qui à vrai dire sont de culture plus germanique que française.

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Sans les prendre pour des oracles — comme le voulait l'autre snobisme, celui du temps de paix — demandons humblement au snobisme de guerre la permission de citer leur intéressant avis, en ce bon pays de France où l'on fit toujours si indulgent accueil aux opinions les plus variées... Du reste, un peu de contradiction porte toujours à réfléchir. Et déjà la surprise que manifeste l'étranger devant nos mœurs nous avertit fort à propos (lui fussions-nous infiniment supérieurs) que la « grande nation » n'est pas le seul peuple de la terre, et qu'elle doit compter — au moins par politique — avec le jugement d'autrui. Or un grave sujet d'étonnement, pour les nombreux « paysans du Danube » qui aimaient bien la France mais à travers leur éducation allemande, était le prestige accordé par le public aux orateurs, aux journalistes et aux gens de théâtre. Ou plutôt ils s'étonnaient non pas de l'estime, voire même de l'engouement, dont bénéficiaient « dans leur spécialité » les virtuoses de la phrase ou du geste : mais que des hommes compétents dussent trop souvent recourir à de semblables arti-

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fices de forme pour se faire entendre d'un public « instruit » ; et qu'on demandât à ceuxci — même à eux ! — de plaire avant d' « avoir raison ». Faut-il tant de précautions oratoires, s'écriaienL-ils, pour exprimer les vérités acquises par le travail scientifique, les seules vérités dont un lecteur sérieux ait à tenir compte ? Non, mais combien il en faut par contre, pour les accommoder aux exigences littéraires d'un milieu raffiné, qui craint l'effort et l'ennui ! Un de mes amis, ayant fait un article historique sur le plus prodigieux des écrivains naturalistes qui — comme on sait — ne sont plus « les maîtres de l'heure », ne songea même pas à chercher place pour son article en France, où une Revue « respectable » ne l'eût pas admis, tant à cause de la documentation compacte que de l'inopportunité du sujet. Bien entendu, ni l'appareil d'érudition, ni même le sujet, n'étaient de nature à rebuter un éditeur allemand, dès l'instant que l'auteur présentait la garantie de ses titres universitaires et d'une compétence déjà établie. L'article fut donc accepté en Allemagne par un périodique hospitalier, dont

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on retiendra cette coutume fort avantageuse aux érudits de toute nationalité : chaque dissertation y était publiée dans la langue de l'auteup, s'il en exprimait le désir... Dans une Revue similaire d'outre-Rhin, notre compatriote fit même insérer un article vibrant sur notre gloire militaire. On jugera, par ces exemples, du soin que prenaient nos voisins de se concilier les bonnes grâces du monde savant international. Celui-ci eut d'ailleurs le tort, très grave, de s'illusionner trop souvent sur l'intention « purement scientifique » de ce « généreux » accueil. Les mêmes naïfs savants eurent un autre tort, qui fut de ne pas adopter, chacun dans son pays, toute sorte d'habiles mesures de bons commerçants intellectuels, comme celles qui ont rendu les Universités d'outre-Rhin si florissantes, au prix de sacrifices qu'un Etat n'a jamais lieu de regretter.

Les dispositions d'esprit qui régnaient chez nous étaient-elles favorables au progrès réel, à l'instruction du public ? A part quelques privilégiés, favoris de lopinion, publicistes experts qui saisissaient le moment propice

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pour « lancer » intellectuellement une mode nouvelle, il fallait servir celle qui dominait, se résigner à certains sujets, ou à une certaine manière de les traiter. Dans le domaine de l'Histoire littéraire, la gent érudite — celle qui tenait à plaire — avait ses sujets consacrés et ses saintes icônes : tels, les mânes de quelques « admirables penseurs » béatifiés par une tradition de pieuses louanges, et dont il n'était permis de parler qu'avec révérence ; telle, toute une liguée de «génies » — moitié ( science » et moitié mystère — qui faisaient figure de demi-dieux. Leur culte en style académique survivait aux croyances désuètes, dans la « libre-pensée » moderne, hantée toujours de l'ancien mirage de surnaturel, et demeurée encline aune conciliation nébuleuse de métaphysique et de raison. Dans cette demi- clarté, le grand arl était d'obtenir la teinte neutre par des oppositions prudentes, par un dosage spirituel des deux éléments : scepticisme et philosophie, légèreté et « profondeur >), alternant pour le plaisir du lettré moderne. De l'incrédulité, il en fallait un peu en souvenir de l'Encyclopédie d'où est issue

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la Révolution : mais sans oublier le souci des « éternels problèmes humains », et le besoin de prêcher en écrivant. Voilà ce qui présidait au choix des idoles, à l'apologie des « grands précurseurs qui avaient eu le pressentiment de nos aspirations ». Ainsi l'on se composait un idéal, avec beaucoup de Montaigne, non sans un peu de Pascal; et du Voltaire, fondu dans les larmes de la sensiblerie de Rousseau. Que restait-il pour le classique xviie siècle, et pour sa race robuste d'esprits fins ? Ah ! si quelque chose n'était plus de mode, c'est bien leur mâle franchise, englobée dans le discrédit du réalisme. Et qu'estce qui remplaçait ce bon sens de la race ? naturellement la mysticité germanique, habile à s'insinuer dans notre confiance, pendant le sommeil de la raison française. Car c'est toujours ici qu'il faut revenir : aux origines historiques de l'influence allemande, dénotant chez nous un relâchement de vigilance, une lassitude de nosb«aux-esprits.

Les produits frelatés des nébuleux cerveaux de Germaniefranchirent la frontière vers i8i5, presque en même temps que les armées d'inva-

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sion. Nos libéraux romantiques, malgré leur culte de l'épopée napoléonienne, malgré les blessures encore saignantes, les territoires arrachés, la province rhénane perdue, virent moins dans cette Allemagne un danger permanent que les brillants souvenirs de notre rêve de gloire interrompu. Ils vécurent dans le mirage du passé plutôt que selon l'expérience du présent. Ils restaient capables d'élans magnifiques, surtout en discours, ainsi pour le retour des cendres de Napoléon ; et même la muse alanguie de Musset retrouvait en 1840 le ton allier des beaux jours de Versailles devant les « airs bachiques H desreîtres germains. Juste sursaut de dignité, où le poète évoquait l'œuvre séculaire— depuis 0 Condé triomphant » jusqu'au réveil possible des morts glorieux ; en somme, jolie réponse à un défi insolent... Mais ce n'est pas à coups de rimes spirituelles qu'on résiste au pangermanisme, ni à coups de caricatures « vengeresses » qu'on peut atteindre les « Boches » de 1914, bien retranchés derrière leur mépris grossier de nos ironies. Au re^te, le talent nerveux du même écrivain

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romantique nous a tracé en quelques pages mag-istrales les causes historiques de son « mal du siècle ». Cette maladie d'un orgueil enivré de souvenance, et impuissant à vouloir, est à la source de toutes nos illusions comme aussi de nos renoncements successifs après i8i5. Hàtons-nous d'ajouter que l'intelligence française donna par ailleurs des preuves certaines de sa vitalité, dans la littérature d'observation, ainsi qu'à la tête du mouvement scientifique. Il est heureux pour notre santé intellectuelle, pour la sauvegarde nationale, que toute vigilance ne se soit pas endormie sous l'effet des charmants prestiges du Romantisme, et qu'un luxe de fleurs étranges — ou étrangères — n'ait pas étouffé la a culture » productive des bons cerveaux de France, Célébrons ces vertus vivaces que le péril national a remises en honneur; croyons à leur persistance au cours des époques les plus troublées d'enchantement romantique ; opposons-les toujours, ces dons d'intelligence lucide, aux Allemands qui nous encourageaient plus volontiers aux rêveries de sentiment^ et qui ne semblaient s'y prêter dans

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leurs écrits que pour mieux rire de la naïveté de leurs dupes.

Il est de fait que l'influence allemande s'employa chez nous dans le sens des utopies. Elle s'introduisit d'abord sans éclat, perfide, indéfinissable et comme voilée, flattant l'imagination et le goût du mystère, nous représentant le « vague à l'âme » comme l'aspiration suprême de sa pensée. Elle s'infiltrait ainsi, endormeuse sous de bénignes apparences : ici, c'était l'idyllique bonhomie du vieux Gessner, tempérant l'austère Critique de Lessing ; là c'était Kant, le philosophe de la « Raison pure » — car on négligeait l'autre, la Raison ( pratique », complément insidieux ; — puis, à côté de ce « génie » de l'abstraction, le génie même de la Littérature universelle : nous avons nommé Goethe, l'esprit « synthétique )), artiste et savant, Gœthe l'Européen — et aussi l'Olympien — évocateurdes légendes du Nord et amoureux du ciel d'Italie, curieux de la Révolution française et vite retiré dans son sanctuaire de Weimar... Et pourtant, qu'elle était surfaite, la réputation de ce metteur en scène ! combien artificiel, son faux

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classicisme cueilli comme un bouquet d'impressions au cours d'un voyage en Italie, entre le Werther de son adolescence fougueuse et les théories esthétiques de l'âge mûr. Si l'on veut traiter de chef-d'œuvre son Iphigénie, qu'on ne relise pas celle de Racine. Alléguera-t-on que cet étranger à l'esprit éclectique fut un ami de la France? En vérité, ne nous exagérons pas sa sympathie pour les œuvres de l'intelligence française, non plus que pour notre politique. On devine — M.Arthur Chuquet l'a bien analysé — que Gœthe se vantait un peu en s'attribuant après coup son bel enthousiasme prophétique du soir de Valmy ; il avait commencé par ne rien prévoir de cette journée fameuse, et sa perspicacité se trouva gravement en défaut, au matin de la bataille, quand, avec toute l'armée de Brunswick, il escomptait une facile victoire, fruit de la décadence où l'on nous croyait plongés. Avec quel empressement, du reste, notre fervent néophyte, ayant applaudi à une si belle page « de l'Histoire du monde», se retrouva l'Allemand conservateur qu'il n'avait guère cessé d'être : deman-

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dons-le par exemple au poète bourgeois d'Hermann et Dorothée, « épopée » singulièreraent prudhommesquequi n'ajoute rien à sa gloire. D'ailleurs, dans les genres si nombreux qu'il a abordés avec assurance, pendant le cours majestueux de sa longue vie, partout, sauf en quelques œuvres de jeunesse, il offre des réalisations assez touffues qui ne sont pas d'un art bien achevé, quoique vigoureuses d'intention, et agréables par la facilité du style. Lisez — ou plutôt ne lisez pas

— son interminable roman de Wilhelm Meister, où les épisodes ne sont que symboles de r « initiation » à la vie... On ne se lasse point de nous vanter les « intuitions » de Gœthe, ses aperçus généraux, illustrés môme d'une documentation originale pour son temps, en n'importe quel sujet de philosophie : peinture, botanique etphysiologie, ou Éducation — bien que sa propre vie n'ait pas été un modèle de discipline morale. Or sa théorie des couleurs dégénérait en schéma d'occultisme, et sa « Métamorphose des plantes » — esquisse ingénieuse qui n'est pas sans mérite

— exprime encore la divination d'un poète,

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plutôt que le raisonnement expérimental qui fait la forte vérité du Transformisme de Lamarck. Goethe, ici même, par les tendances de son esprit, était plus près de Schelling et de sa « Philosophie de la Nature » que de nos penseurs classiques. D'une part la sobre précision, l'horreur réfléchie de toute rêverie métaphysique, ces vrais principes d'art chez nos clairs esprits du grand siècle, et d'autre part les mêmes qualités chez les maîtres modernes de la science française : rien de cela n'est gœlhéen.

Si j'insiste sur Gœthe, c'est qu'il occupe une place symbolique dans l'histoire de nos illusions. L'adoration pour Gœthe, c'est le principe de tout germanisme en France, sous une forme qui semble anodine, c'est la sympathie naissante et le respect envers l'Allemagne (( des poètes et des penseurs », ce respect et cette sympathie qui allèguent naïvement: « Avouez tout de même qu'il existe un génie allemand diflérent du nôtre, et plus sérieux et plus profond ; donc soyons libéraux à son égard, accueillons-le pour notre profit, saluons en France son avènement plein de

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promesses ». Non, étourdis apôtres de la médiocre Germanie, héritiers ingrats d'une civilisation supérieure ; non, il n'y a qu'une définition du génie humain, du génie dans son intelligente clarté, dont les Grecs nous ont transmis la tradition par leurs chefs-d'œuvre, et que l'énergie de nos pères a fait rayonner sur l'Europe en un siècle incomparable . Vraiment, nous avions bien à attendre les révélations d'un Gœthe — lui-même humble disciple de la beauté latine, sauf en des pièces plus originales de sa jeunesse, mais qui ne méritent pas un tel excès d'honneur ! On pouvait admirer, assurément, l'ampleur d'un esprit si curieux, et, sous un reste indélébile de lourdeur atavique, certaines qualités plus voisines des nôtres, chez cet Allemand d'origine quelque peu française : le sentiment de la noblesse dans les choses intellectuelles, le goût du rythme et des proportions, excepté dans les longues œuvres assez compliquées, philosophiques, écrasantes, où l'Allemand reparaît. Il fallait donc se donner la peine de juger nettement, de discerner le mérite et le faux-semblant dans un personnage aussi

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varié : peut-être alors se fût-on aperçu que les qualités vraies, chez les écrivains de tous pays, sont celles qui ressemblent le plus à l'idéal de nos classiques, et que, à côté de leur évidente sagesse, tout mystère d'élrangeté est bien décevant ; enfin, qu'à étudier même un Gœthe on apprend encore mieux à les aimer.

Osons avouer tout ce qu'a perdu l'intelligence française à s'extasier devant l'aventure romanesque de Talchimiste Faust, « surhomme » bien allemand du romantisme, ou à chercher en vain la pensée de Kant dans les saints arcanes de la « Raison pure ». On croyait faire du meilleur internationalisme, de celui qui prévient les guerres en inclinant les esprits à la concorde. On ne saurait se suicider plus aimablement, pour être agréable à l'ennemi . . . Cette complaisance était une mode, on l'appelait libéralisme; mais, comme toutes les modes, elle devenait tyrannique, au point de nous imposer des demi-dieux, qui pour comble d'affront n'étaient même pas de chez nous. On les importait du dehors pour nous désapprendre notre classicisme « exclu-

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sif ». Le culte étant reconnu dans les meilleurs milieux, l'irrévérence n'était plus admise ; on fermait la bouche au contradicteur qui contestait Kant ou Goethe, Ainsi pareille faiblesse ne retrouvait en elle une énergie paradoxale que pour la mettre au service de l'influence allemande.

Oui sans doute, on admettait qu'il y eût un Pangermanisme dangereux, et que des historiens pussent en parler — mais prudemment, avec « esprit critique » et presque avec ironie, sans s'exagérer la portée de cette doctrine extrême, soutenue par quelques groupes d'exaltés : car nul ne devait ignorer que dans TAllemagne industrielle et savante l'influence réelle appartenait à des financiers et à des professeurs pacifiques, qui les uns et les autres entretenaient chez nous tant de bonnes relations ! Soucieux de rendre leur pays prospère par la richesse et le progrès, aucun d'entre eux ne voulait sérieusement la guerre ; et, s'ils se payaient encore une coûteuse armée, ce ne pouvait être que pour mieux assurer la paix. Ils le disaient : pourquoi ne point les croire, eux nos « amis », plutôt que de prêter

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attention à une séquelle de théoriciens belliqueux, leur parti militaire en un mot? Hélas! quel pays n'avait point cette « tare » ? La France aussi en savait quelque chose. . . Tandis qu'on se rassurait ainsi par auto-suggestion, et en se voilant les yeux, les nuages s'amoncelaient au-dessus des têtes légères, dans un ciel qu'on imaginait serein. Et soudain la catastrophe éclata. Et, après un moment de stupeur, les plus habiles furent les premiers à s'écrier : « Nous l'avions bien prévu... et c'est même pour cela que nouis nous taisions ; oui, c'est par excès de précaution que nous cachions l'alarmante vérité, pour ne point hâter encore l'horrible chose. » Pareil langage nous prouve que notre pays ne manque pas d'esprits subtils. Eh ! que n'ontils eu autant d'énergie que de subtilité? Quoi qu'il en soit, la guerre a délié les langues ; on se serait fait scrupule de celer plus longtemps aux nations alliées le péril affreux, les odieuses théories du Pangermanisme. On évoqua Gneisenau, on dénonça Treitschke, Bernhardi; et, si l'atroce invasion n'avait pas été prévue, elle fut du moins commentée, expli-

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quée, avec toute l'érudition désirable... Enfin la vérité se taisait jour. Et ce résultat ne serait pas à dédaigner, s'il persuadait les Français de la nécessité de prendre, à l'avenir, les plus rigoureuses précautions contre l'Allemagne « laborieuse et savante » qui se laissait si bien diriger par le « parti des exaltés », et qui lui préparait sciemment les moyens d action tout en protestant du contraire. Mais ici précisément, quand on atteint le chapitre scabreux des conclusions, le prétendu désir de vérité se heurte de nouveau à forte partie. Immoler les mânes de Bernhardi, général sanguinaire déguisé en écrivain, sacrifier même Freytag, pourtant « libre penseur » avéré, passe encore: le sacriticc était déjà à moitié consenti ; ce ne sont là que pangermanistes notoires, qu'on ne ménageait un peu que par une vague crainte des protestations allemandes en temps de paix. Mais si ces premiers responsables qu'on vous désigne ne suftisent pas à votre désir d'explication, si vous demandez à savoir pourquoi en Allemagne, et non en France ni ailleurs, le nationaliste en uniforme a cru justifier ses exhor-

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talions cyniques par une philosophie du « droil » de la Force, par une métaphysique de la {( Kultur », alors votre curiosité devient indiscrète, tendancieuse, embarrassante; cap, poser ainsi la question, c'est la résoudre, c'est soupçonner d'autres responsables, des philosophes qui ont fait de cette Kultur une discipline fanatique, et comme la servante aveugle de l'Etat fort. Vous vous engagez sur la voie des grandes injustices. Et cela, nul intellectuel « impartial » ne saurait le souffrir, à moins de faire injure aux purs penseurs de la vraie Allemagne, innocents du sang répandu. Et vous, blasphémateurs imprudents, vous les soupçonnez d'avoir, par leurs postulats orgueilleux, mis la religion, la morale, la vérité, au service de leur volonté autoritaire, d'avoir nié d'abord la « vulgaire » croyance en Dieu pour se créer une divinité différente, instrument de leur système, « un Allié dans le ciel » ; d'avoir enfin, avec la même arrogance, légiféré a priori au nom de la conscience universelle, tout prêts à régler par privilège le destin des peuples, au nom d'un devoir supérieur de « Culture «,.. Dans ce

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mTsticisme rénové, habillé à la moderne, accommodé selon Va exigence )> de la philosophie prussienne et pour les « besoins » d'une discipline, vous dénoncez le sens réel de la Réforme kantienne ; vous expliquez ainsi qu'elle soit née à Kœnigsberg, durant la grande crise intellectuelle et politique aux environs de 1789, et que, sous couleur de critique novatrice, elle ait renforcé au contraire l'esprit d'autorité vis-à-vis du peuple et de l'humanité entière, par le mirage d'une mission éducative, par un « Impératif catégorique » issu de la « Raison » illuminée. Et peut-être, remontant plus haut dans la recherche des causes, allez-vous découvrir, à l'origine même de l'Etat prussien, cette association du Pratique et du Mystique, cette manie d'accaparer Dieu familièrement comme auxiliaire céleste des besognes d'organisation, cet instinct de « moderniser » la religion dans le sens des intérêts politiques d'une communauté.Et vous conclurez sans hésitation : pareil état d'esprit, je le reconnais en effet dans la Prusse de toujours, parce que je le vois

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déjà chez Luther... Et vous direz alors avoir compris le Germanisme.

Mais c'est justement pour tout cela qu'on n'en voulait pas entendre parler : à cause de l'enchaînement de responsabilités qui nous ramenait à Kant, et de lui au Luthéranisme, aux sources mêmes de la religion d'Etat dont le fanatisme a fini par mettre l'Europe à feu et à sang. Que l'on songe à tout ce qu'il fallait rejeter d'idées troubles, de faux libéralisme timoré, d'illusions politiques sur la Prusse, et de préjugés bienséants sur les pen» seurs de la vieille Allemagne. Chacun vous opposait ses scrupules. Les historiens ne se décidaient pas à discréditer la patrie de Frédéric n, souverain si « éclairé » en face de notre monarchie vétusté ; ni à condamner l'Unité allemande, l'œuvre de Bismarck, justicier de notre second Empire. Les philosophes, de leur côté, attribuaient à Kant le rang d'initiateur de toute philosophie contemporaine : le replacer dans sa Prusse Orientale, l'expliquer en fonction de ce milieu et des nécessités de son temps, eût paru de

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nature à rapetisser un tel penseur élevé audessus des nations. Enfin le bon ton littéraire défendait de s'attaquer à Gœthe, de le ramener au rang plus modeste d'un grand chercheur qui a philosophé avec une sérénité nonchalante, et dont le chef-d'œuvre fut sa propre vie. Parler de ces divers personnages en pleine liberté d'esprit, juger les hommes d'Etat d'après les résultats alarmants de leur œuvre siw libérale », rapprocher de la fameuse « Raison » de Kant les déductions ambitieuses que récole kantienne en a tirées ; ne pas subir naïvement le charme magique des idées vagues dont le sens précis échappe, se méfier des mystères et chercher à les éclaircir, aborder l'examen des aperçus scientifiques de Gœlhe avec le contrôle rigoureux de la science expérimentale, qui offre plus de clartés de nos jours: voilà qui supposait bien des sacrifices, pour l'amour de la vérité. Et d'abord il fallait se rendre apte à l'apercevoir, ce qui veut dire : se dégager de presque toutes les intluences néfastes qui obscurcissaient le génie lumineux de la France.

Ainsi le silence qui planait sur les origines

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du Germanisme tenait chez nous à une relative impuissance de Tesprit. L'adoration pour les idoles allemandes s'était accrue d'une crainte mystérieuse depuis les succès de 1870 et la « consécration» apportée parle traité de Francfort; une telle adoration devenait, pour tout ce qui concernait le « génie » de l'Allemagne, une manière de respect du fait accompli . Et ce n'est pas seulement dans le domaine des études germaniques que l'atmosphère de la défaite pesait sur l'intelligence française. Une lassitude générale nous invitait à délaisser nos traditions, en faveur d'un cosmopolitisme trompeur dont on devine l'aboutissement fatal. Wagner passait pour la « révélation » suprême de cette fin de siècle, et même pour la plus haute de tout Art humain. Les littératures du Nord nous envahissaient pêle-mêle. L'esprit de clarté se démodait au profit d'un Symbolisme renouvelédeNovalis ; et les plus « avancés » de nos esthètes allaient applaudir comme à une découverte au « drame social » de Gerhard Hauptmann, sans doute un « Allemand libéré »... ce futur apologiste de l'invasion de 1914 ! Nous abandonnions à

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des voisins actifs — comme s'ils eussent été dignes de l'exercer — la direction spirituelle de cette Europe dont nos classiques nous avaient rendus les maîtres pour près de deux siècles. L'indulgence d'un Renan — pourtant épris de noire dignité intellectuelle — , ses complaisances envers le pays de la métaphysique, avaient été l'un des signes les plus graves du relâchement de noire autorité. ?]ncore cet ironiste était-il trop fin critique pour qu'iln'y eùtpas un peu d'affectation dans son hommage rendu à d'aussi lourdes idoles. Il n'en est pas moins attristant de voir l'élégant lettré delà « Prière sur l'Acropole » s'incliner aussi devant les demi-dieux du Nord, ne fut-ce que par égard pour l'engouement nouveau. Cette nonchalance un peu fuyante de la pensée de Renan, le plus classique de nos beaux esprits au xix" siècle, a servi de prétexte à des défaillances moins discrètes, dont l'Allemagne a profité. L'érudition allemande s'est installée pesamment sur le piédestal que notre humilité lui dressait — et l'on osa de moins en moins se libérer de l'emprise, juger hardiment, se débarrasser de tout un

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romantisme inavoué, dissiper les mythes déjà séculaires qui masquaient la grossièreté du Germanisme ; en un mot, se ressaisir, reprendre sur nos voisins, sans timidité, la maîtrise du savoir. Pourtant, ainsi conduites, les recherches intellectuelles nous auraient beaucoup appris, à leurs dépens : quel avantage immense en fût résulté pour nous I Non seulement on ne semblait pas soupçonner que leur Histoire intellectuelle, examinée sans préjugés romantiques, nous eût révélé par sa singularité le vice original de l'ambition allemande ; mais, à tous les égards, l'Histoire politique de celte « nation » si artificielle était étudiée en France avec un respect craintif de la nouvelle Allemagne prussienne, dans un oubli honteux de notre influence passée, dont on hésitait à évoquer le rayonnement salutaire. Certains sujets d'étude eussent paru suspects d'un nationalisme provocant ; allaiton vanter, par exemple, l'autorité de la « grande nation » au siècle de Louis XIV ? ou la survivance du culte de Napoléon sur la rive gauche du Rhin et dans les États du sud : sentiment si profond, si durable jusqu'après

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1870, et qu'une France consciente se devait à elle-même denlretenir, ou tout au moins de faire connaître par les travaux historiques de ses savants d'Universités ?

Mais ce n'est pas uniquement l'influence allemande qui ôtait à l'esprit français sa fière vigueur, notamment dans les sujets relatifs à l'Histoire d'Allemagne, et qui lui rendait ditïicile la connaissance critique de nos voisins dangereux. Partout, même là où l'on croyait suivre ses propres traditions, oui, dans les admirations qui passaient pour bien françaises, la franche intelligence avait cessé d'être la qualité la plus estimée, le sens des réalités était moins en honneur que certain art d'évoquer le mystère en un style élégant. Et voilà pourquoi quelques divinités sacrosaintes s'étaient substituées peu à peu, dans le culte des lettrés, à nos classiques, « simples » intelligences éprises d'un ferme bon sens et de nette vérité . Voilà pourquoi on leur préférait — en fait de clarté — celle de Montaigne, dilettante aux opinions ondoyantes, à l'indécision voulue... non sans aimer aussi l'àme ardente de Pascal, à cause de ses Pen-

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sées, nouveaux Essais de cet autre sceptique réfugié dans la méditation de l'Au-delà; et pourquoi enfin le Révolutionnaire Jean- Jacques ne déplaisait point, pour son « vague à l'àme » teinté d'évangélisme, dont on rêvait doucement tout en souriant un peu. . . A côté de cette « profondeur » déjà troublée de romantisme, le ruisseau limpide jailli du libre esprit de Voltaire semblait bien peu de chose . Car la philosophie de Rousseau, c'était, au lieu de la raison de Boileau, le réveil des songeries de sentiment, un retour mystique à la Nature, Herder et Gœthe, l'Allemagne de M"^ de Staël, et notre Romantisme ; tandis que Voltaire, héritier un peu capricieux du style classique, n'avait légué au xix« siècle que la grâce aimable de Renan, déjà humilié çà et là devant la pensée allemande. Nous lui connaissons bien encore un certain disciple, presque digne de ce maître, un écrivain exquis dont Jaurès comparait le suave langage au miel précieux des abeilles de l'Hymette: mais celui-là avait renom d'anarchiste, et son « professeur Bergcret », modèle ou image dès intellectuels d'alors, professait surtout une chose :

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le souriant dédain des matérialités de l'action.

Il nous restait pourtant davantage, une tradition française qui n'avait rien de commun avec les métaphysiques ni avec la vague littérature : c'était, surtout depuis Lavoisier, la Science expérimentale ; et, malgré les négligences commises, malgré la concurrence des riches universités allemandes, nous y sommes restés — du moins pour les qualités d'invention — les véritables maîtres jusqu'à l'heure actuelle. Nous avions aussi notre originalité littéraire, même sous les songeries du Romantisme d'importation ; un mélange de générosité et de finesse, et l'art d'écrire, enfin ce que Hugo et Musset n'ont pas reçu d'Allemagne... Mieux encore: tandis que les prétendus novateurs d'outre-Rhin ne nous avaient apporté que des indications assez troubles, quelques écrivains français, étudiant la société moderne avec ce talent d'observateurs qui n'est pas le propre de nos voisins.étaient revenus spontanément à la vérité du réalisme. Balzac a laissé dans ce genre des œuvres magistrales, où l'ampleur des conceptions n'ôte rien

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à la minutie du détail ; et l'on chercherait en vain lequel de ses lointains imitateurs allemands, quel Otto Ludwig, quel Sudermann, peut lui être raisonnableblement comparé. Or pareille littérature d'observation, en continuant à évoluer, tendait à rejoindre l'expérience scientifique ; et alors elle devait s'intituler Naturalisme. Malheureusement la nouvelle école, par excès de zèle, sous prétexte de ne pas embellir, finit par ne plus représenter la nature que sous des aspects répugnants, et tomba ainsi dans l'erreur opposée. Elle dégénéra en une mode tendancieuse, qui provoqua une réaction de la mode contraire — au nom d'un idéalisme qui n'était que l'amour du verbe sonore ou de nouveau le besoin de rêver. Et nous fûmes, plus que jamais, envahis par le mysticisme du Nord.

A la veille de la guerre, la manière naturaliste ne s'était pas relevée de son discrédit ; elle avait même entraîné la Science dans sa « faillite » — et ceci dès la fin du xix' siècle, selon le pressentiment ou l'illusion de Brunetière. Zola mort fut vite délaissé en tant qu'écrivain: évoquer la documentation savante

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de cet observateur puissant, parut bientôt d'un ridicule anachronisme. Le « progrès », c'était la philosophie du jour, qui n'arrivait pas à se dégager de l'influence germanique. Or, comme on parlait beaucoup d'un « pragmatisme » anglo-saxon, de ses fictions utiles et réconfortantes, de ses croyances voulues — c'était, paraît-il, une nouvelle espèce de vérité

— soudain, dans ce tumulte, des voix s'écrièrent qu'il nous était né justement un grand philosophe. Car M. Bergson s'ingéniait à nous persuader, en phrases rythmées et en paroles insinuantes, que l'interprétation personnelle importe plus que la vérité objective. Ainsi une vaine doctrine d' « Illusion volontaire », nouvel avatar des « postulats » kantiens, opposait ses fantaisies verbales à la Science classique, au clair « mécanisme» analysé par M. Le Dantec.Et c'est le temps où des Revues célébraient en termes néo-mystiques ou Bergsoniens le réveil de l'âme française.

La guerre éclata. On élucidera plus tard ce qu'il fallut d'intelligence proprement dite

— en dehors du courage à l'heure des combats — , et quel sens salutaire des réalités dut

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venir au secours des « fictions volontaires », que les philosophies les plus diverses avaient entretenues : illusions d'un pacifisme toujours serein, comme aussi ces autres illusions qui faisaient mettre panache au vent, sans souci des conditions matérielles de la victoire, sans une entente bien sérieuse de la guerre moderne... Nous pouvons l'écrire sans paradoxe, maintenant qu'on l'avoue de toutes parts : l'illusion est un plaisir charmant dont nous avons trop souff'ert. N'usez pas d'abord de ses joies factices, si vous craignez qu'ensuite la vérité ne vous démoralise . La réalité complexe où se joue votre sort avec celui de la France, donnez-vous la peine de l'étudier ; elle ne répond pas toujours aux décrets de la théorie à la mode. Que des écrivains de talent vous débitent chaque jour un invariable optimisme, ou bien que vous surpreniez au contraire, dans les journées douteuses, certain sourire désabusé qui passait naguère pour spirituel : si vous m'en croyez, vous prendrez plutôt l'avis des gens compétents • ou du moins vous attendrez qu'ils se fassent euxmêmes une opinion et qu'ils puissent vous la

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dire. Puisqu'on nous parle tant des leçons de la Guerre, que la première d'entre elles soit de nous faire sentir le prix de la vérité.

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