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LA PRÉPARATION INTELLECTUELLE DE LA GUERRE ET I>E LA PAIX

Parce que « c'est la Guerre », faut-il bannir le travail intellectuel ? Peut-être, s'il était incompatible avec le sens des réalités qui nous étreignent; peut-être, si unpeuple rappelé durement au souci de ses intérêts devait alors délaisser l'étude comme simple jeu d'oisifs... Mais une des leçons de la Grande Guerre n'est-elle pas justement de réhabiliter le labeur réfléchi qui organise les moyens d'action ? Et cette préparation studieuse, si l'on y réfléchit, qu'est-elle donc, sinon de la science? Oui, d'une telle science vigilante et active il est permis de parler, en pleine tourmente, sans un vain pédantisme et sans afl'ectation d'austérité. Elle n'a rien d'un passe-temps

d'érudits. Nous la voyons à l'œuvre dans l'organisation de nos moyens de défense, dans la lutte pour l'existence nationale. Nous en avons sous les yeux la valeur pratique et les effets palpables. Il semble même qu'une si longue épreuve, pleine d'enseignements, révèle mieux de jour en jour tout ce que peut la compétence unie au courage. C'est de la Science ainsi comprise qu'il est bon de parler : de celle qui prévoit le danger et qui connaît l'ennemi, de celle qui instruit et qui arme, qui assure le meilleur emploi de l'héroïsme, et qui. dans les pires catastrophes, ménage encore les sacrifices et le sang de la nation.

Cette guerre savante, elle se fait d'un bout à l'autre du territoire, dans les tranchées comme dans les usines. Et le même labeur persévérant, avec la même volonté de servir la Patrie, ce sont encore de telles qualités qu'on a pu admirer chez les plus hauts chefs de la coalition européenne : depuis notre généralissime jusqu'au voïvode Putnic, celui qui fut le modeste organisateur des trois guerres de Serbie. On nous citait aussi le général

Alexéief, absorbé par sa tâche de haut commandement et se dérobant aux soucis de l'étiquette, refusant jusqu'à l'honneur de partager les repas du tsar (ô souvenir d'antan!) Dans ces remarquables exemples, on voit le travail méthodique se confondre avec le sentiment du devoir, au point que parfois ces nobles figures paraissent prendre — surtout au-delà des Carpathes — un air d'ascétisme comme des héros de légende. Mais la légende, ici, n'est qu'un nimbe poétique dont les imaginations auréolent à distance un ensemble de qualités fort réalistes. Elle ne saurait nous dissimuler la nature véritable de cette lutte, où, sans exclure l'inspiration du moment, le génie aura été plus que jamais « une longue patience ».

L' « art » de la guerre, on finit par s'en apercevoir, suppose donc d'abord une organisation savante, qui,maniée par le talent des chefs — sans oublier le courage des soldats — abrège la durée des efforts ou, comme on dit, hâte la victoire. Les plus chauds partisans de l'improvisation n'ont pas été sans s'instruire par l'expérience de ces pénibles années. Quelle

n'est pas devenue l'importance des ingénieurs et des chimistes, dans une guerre où MM. Lloyd Georg-e et Albert Thomas font figure de grands chefs industriels à la tète de la Défense nationale ? Les Allemands, du reste, montraient l'exemple : non point par supériorité d'esprit. . . mais ils avaient tant fait pour l'enseignement des sciences ! Chez nous l'effort, après coup, ne dut être que plus gigantesque. On sait maintenant ce qu'il en coûte, d'improviser en pleine tourmente. On devine aussi à quel travail d'incessant apprentissage se plièrent, sans fausse honte, des hommes d'action tels que certains chefs d'armées. Admirons-les po«r cette preuve d'une intelligence demeurée jeune et alerte, apte à corriger des théories d'avant-guerre. Privés d'une partie de nos ressources initiales, ils ont tenu en échec l'envahisseur, maître de riches territoires par suite d'une agression préméditée. Plus on lui concède l'avantage de la préparation, plus il faut reconnaître aux Alliés une supériorité de souplesse, dans la résistance au choc. Si l'on nous a vanté le colossal attirail d'un Kluck et d'un Hindenburg, que dire des combinaisons

soudaines, presque instinctives, qui permirent à Joffre ou ses lieutenants, à Galliéni, les manœuvres du fameux « redressement » sur la Marne; que dire des merveilles de valeur qui sauvèrent la Russie en iqiS ? On est frappé surtout de la puissance d'énergie humaine qui opposa une telle défense à la ruée guerrière de la machinerie allemande. Les psychologues d'outre-Rhin auront matière à disserter doctement sur le ressort de l'àme française, et à commenter les leçons d'une guerre qui, pour eux non plus, n'a pas été sans surprises... A chacun de tirer de l'expérience l'enseignement qui le concerne : songeons, pour notre part, aux conclusions qui s'imposent à nous. Les prodiges de souplesse et de bravoure, l'adaptation immédiate au péril pressant, et aussi la réelle maîtrise de quelques chefs, ne doivent pas nous masquer la part de négligence qui nécessita une aussi exceptionnelle dépense de talent, de temps et de vies humaines. On se rappellera longtemps quelles troupes d'élite il fallut — et quels hommes de guerre — pour suppléer à l'artillerie lourde devant Nancy et devant Verdun.

Ici, sans une rare entente des conditions de l'énorme bataille, la « volonté de vaincre » n'eût conduit qu'à d'inutiles hécatombes . CastelnauetPétain ne sacrifièrent qu'à bon escient, et c'est leur gloire. A parer au premier assaut il y eut de l'héroïsme, mais le coup d'oeil du génie fut surtout de comprendre à l'instant critique les difficultés d'une longue résistance, de la concevoir soudain, de l'organiser. Rien n'empêchera du reste la littérature, qui a ses traditions, de chercher ici un sens surnaturel, de célébrer la soudaineté miraculeuse des sursauts qui nous sauvèrent du désastre. Les historiens, de leur côté, en examinant les faits, auront de bonnes raisons d'insister sur la suite d'efforts qui nous rendit les moyens de vaincre, se disant qu'il vaut mieux les préparer en temps utile que de compter sur un miracle... La critique est dans son rôle, en rattachant les effets aux causes. Ainsi progresse l'intelligence, ainsi se vérifient les bonnes méthodes, et l'on évite le recommencement des erreurs.

L'Histoire fait en ce moment une expérience sans pareille, et dont l'interprétation judicieuse

est d'un intérêt capital pour les nations européennes. De ce qu'on enseignera — et de ce que déjà l'on affirme — au sujet des leçons de la Guerre, dépendront peut-être de nouvelles guerres sanglantes, où des hommes faussement instruits tomberont pour des erreurs qu'ils n'auront pas créées, où d'autres hommes moins intelligents mais bien dirigés bénéficieront des avantages de leur « Culture »... Tout Etal civilisé agira donc sagement en se préoccupant des théories qui auront cours sous le nom d'Histoire : de ces vérités ou erreurs qui deviennent des éléments de politique, et d'où résulte bonheur ou malheur pour de nombreuses générations. Les occupations intellectuelles ne sont pas moins soumises au contrôle de l'expérience que les autres fonctions d'unÉtat, — bien que, pour ces savantes doctrines à portée lointaine, l'épreuve des faits se fasse parfois attendre, telle l'épreuve de 1914, réfutant les illusions d'historiens pacifistes, après quarante-trois ans d'une paix trompeuse. Sans réclamer de sanctions violentes contre les auteurs d'erreurs si fatales, voyons surtout^ dans cet exemple de fausse science, Timpor-

tance des philosophies érudites qui finissent par fournir des arguments à la vie publique. Cette remarque n'est pas faite pour décourager le travail scientifique, mais au contraire pour qu'on entoure de meilleures garanties la recherche de la vérité, qui mérite une sollicitude plus attentive et de plus grands sacrifices de la part du pays. La première de ces garanties est d'encourager les savants, de leur assurer toutes les ressources désirables, toutes les facilités pour « produire » en parfaite indépendance, et de bonne heure, sans qu'ils aient à flatter longtemps le goût du jour ni l'esprit de parti ; alors on apprendra à estimer leurs travaux non plus d'après l'éloquence d'un cours public ou le succès d'une théorie, mais à leur valeur réelle, attestée par des résultats positifs. Une s'agit ni de conférences mondaines, ni de la doctrine officielle d'un parti au pouvoir : il s'agit de la Science probe et sérieuse, qui par son érudition comme par ses découvertes développe le génie et la puissance d'un peuple, Toute indifierence du public ou de lEtat, à son égard, se paye aux heures du péril par de graves défauts de pré-

voyance et de préparation. Il serait d'une légèreté inconcevable de ne songer qu'à la vulgarisation par l'Ecole primaire, si en même temps on laissait tarir la source de la production scientifique ; il y aurait là un manque de « Culture » dont se gardait bien l'esprit pratique de nos voisins. A l'État, donc, de réhabiliter l'Enseignement supérieur dont il a tant besoin, de favoriser ses savants, de leur offrir une existence facile dans des Universités dignes de leur labeur, riches en instruments de travail, enfin d'y amener un nombreux auditoire d'étudiants, par une législation appropriée. A ces conditions, la Science apparaîtra comme aussi solidaire de la vie nationale qu'elle est en rapport étroit avec l'action : elle sera vraiment reconnue d'utilité publique... Si les mathématiques, à première vue, semblent assez étrangères à la destinée du milieu où on les cultive, il n'en est pas moins vrai que l'ingéniosité des physiciens en tire dans les laboratoires mille inventions dont profite l'industrie de paix ou de guerre. Or, tandis que les sciences physiques et naturelles ne cessent de prouver

ainsi leur eflîcacité, laisserons-nous dire que les éludes historiques — avec leurs vérités plus délicates et plus complexes — ne sont pas d'un intérêt vital pour le présent? Ce serait prendre toute besogne érudite pour une compilation sans jugement, méconnaître que la sagacité en est la qualité première, d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare, d'autant plus nécessaire que de mauvais historiens ont accrédité des utopies.

Il en va de même à tous les degrés de l'Enseignement : le souci des réalités doit y présider sans cesse. Et voilà pourquoi, dans les programmes d'Instruction publique, l'Histoire a pris une telle extension : son rôle étant de former l'esprit et de tremper le caractère par l'expérience des événements. Nous donnons ici à l'Histoire son sens le plus large, nous y voyons la connaissance critique des civilisations. Elle englobe alors l'étude des Philosophies,des Sciences et des Littératures, dans leurs rapports avec l'activité des peuples. Systèmes ou formes d'art ne sont pas simples sujets de curiosité, mais matière à jugement. Toutes ces idées, variables selon les époques

et les milieux, n'y ont pas été sans influence: ce qui permet de les juger d'après leurs eflets comme autant d'aventures de l'esprit, et de mieux méditer l'importance du mouvement intellectuel dans la politique des Etats.

Aussi, se remémorer l'Histoire, au milieu d'une grande guerre, c'est encore s'instruire en vue de l'action : remonter aux causes lointaines, apercevoir — parfois tardivement — l'immensité du péril, et envisager toute rétendue des mesures qu'il comporte. Devant la gravité de l'heure, un retour en arrière ne peut inspirer que de graves réflexions. Si l'habitude des illusions d'avant-guerre n'entravait d'excellentes volontés, il se ferait en de pareils moments un accord presque unanime résultant d'abord d'une plus juste compréhension du passé. Celle-ci supposerait, en face du Germanisme, une réhabilitation de nos propres gloires. Nous la leur devons bien... Que la France se souvienne, afin de reprendre pleine conscience d'elle-même : l'Histoire l'y aidera. On n'évoquera pas en vain, par exemple, les merveilleux efiTorts

d'intelligence et de volonté que réalisèrent nos aïeux, après les invasions barbares et à travers le pénible Moyen-Age, pour constituer à l'Occident une France héritière de la civilisation latine. N'y-a-t-il point là, pour nous-mêmes, une leçon et un sujet de fierté ? Quelle influence, quel prestige pourla «grande nation» , au siècle de Richelieu et de Louis XIV ! C'est notre pairie qui en ce temps, grâce à la maturité de ses talents mais aussi grâce à la méthode d'une diplomatie soutenue, divisait savamment « les AUemagnes », et maniait contre l'Autriche les intrigues complexes de l'Europe orientale. Ah ! l'on peut croire qu'il n'était guère question de Germanisme. De même que politiquement nous dominions la Ligue du Rhin, de même la discipline classique de nos Descartes et de nos Boileau s'imposait aux cerveaux passifs de ces Allemands dociles, toujours respectueux de la force el de l'autorité...

Peu à peu — sans que l'orgueil de Louis XIV excuse la perfidie des ennemis de la France — la direction nous échappa, devant les coalUioi;s obstinées que fomentait la haine de

Guillaume d'Orange et de l'électeur de Brandebourg. Là-dessus s'ouvrit le règne de Louis XV. Ici, autre leçon. A quoi se trouva réduite^ après deux nouvelles guerres en Allemagne, notre résistance à la menace prussienne, d'ailleurs aussi méconnue en ce temps-là que de nos jours? La renommée philosophique de Voltaire et de Diderot n'atténuait pas cette diminution nationale. Leurs « élèves» couronnés se jouaient de nous : tel Frédéric, le fameux « roi philosophe », et « Gatherine-le-Grand», et Joseph d'Autriche, jolis spécimens d'impérialisme aux dépens de nos amis de Pologne... On s'en souciait bien ! « Après moi le déluge », se disait Louis XV avec légèreté. Et dans le public on semblait avoir pour devise ; pas d'embarras au dehors, pas d'initiatives, pas d'affaires I Notre spirituel Voltaire n'avait que du mépris pour une « guerre de marchands » dans l'Inde lointaine, et pour des « arpents de neige » au Canada. L'expansion coloniale intéressait moins que la critique du régime : hélas 1 comme on se rappelle ces « philosophes », quand on songe à ceux de la Troisième Repu-

blique. . . Et encore le gouvernement de Louis XV n'avait-il pas son Jules Ferry qui eut été d'humeur à réagir contre l'indolence narquoise de l'opinion. Choiseul s'irritait plutôt envers les chercheurs d'aventures qui compliquaient sa lourde tâche européenne — déjà, si compliquée par notre indécision. Plus de secours : ce n'était même pas le système des « petits paquets. » Et quant aux demandes de subsides, on n'y répondait point toujours par de bonnes paroles. . .Ainsi fut sacrifiée l'œuvre du grand Dupleix et du marquisde Montcalm. Sans doute, au milieu de l'insouciance générale, surgissaient vaguement chez les littérateurs quelques rêves d'espérance. Mais ils n'annonçaient rien moins que le retour à nos disciplines classiques et le réveil de notre énergie nationale. Le genevois Rousseau, avec certaine sentimentalité prêcheuse qui devenait le ton dominant de la poésie allemande, s'élevait contre la « froide » raison française, pour promettre aux cœurs sensibles une régénération mystique : et de là renaîtraient pour la société humaine, en l'absence de toute contrainte et peut-être

même de toutes frontières, les « vertus naturelles » d'un nouvel âge d'or. Doux évangélisme social, qui était destiné à bouleverser le vieux monde, comme il prétendait révolutionner les traditions de la pensée... Faire abstraction de nos intérêts européens ou coloniaux — et de quelquas autres réalités, comme les appétits de nos voisins, par exemple — pareille générosité humanitaire ne fût pas venue à l'idée du bonhomme La Fontaine, qui se fût demandé, en sa sagesse paysanne, à quels seigneurs Léopards d'Angleterre ou d'ailleurs, à quels vils Renards teutons, allait profiter une telle simplicité d'esprit.

Les difficultés européennes auxquelles se heurta la Révolution soumirent ce pacifisme à une rude épreuve. L'intelligence française, bien loin de se déconcerter, en déduisit quelques substantielles leçons, entre autres le devoir d'annexer toute la rive gauche du Rhin : inconséquence bien révolutionnaire, qui apportait une conclusion hardie, et d'ailleurs devenue urgente, à la politique traditionnelle de nos rois. Souhaitons aux diplo-

mates de la Grande Guerre une compréhension aussi nette des conditions d'une bonne paix... Mais reprenons l'histoire des aventures extérieures de la Révolution. Vis-à-vis de la Prusse, certains de nos libéraux tenaient si bien à leurs illusions pacifistes, que M"»' de Staël se réfugia en Suisse comme pour les leur garder intactes « au-dessus de la mêlée » : M. Romain Rolland nous fait voir en 1917 que la tradition ne s'est pas entièrement perdue... Cependant les soldats de la Liberté, aux prises avec des coalitions, ne s'attendrissaient pas tant sur le « génie » de l'Allemagne, et propageaient leur « Évangile» à coups de baïonnettes — tout en sachant redevenir, avec les populations soumises, le plus galant peuple de la terre. A force de tenir lêle aux puissances, et de vaincre, et de lutter encore, les jeunes volontaires de 1792 s'étaient transformés en grognards épiques de Napoléon. Car l'œuvre extérieure de la République n'avait pu être maintenue, après l'anarchie du Directoire, que par le régime autoritaire du premier Empire : elle devait durer autant que lui,

Quant aux causes de la fin lamentable de l'épopée, elles ne se ramènent évidemment pas toutes àuneseule,qui serait l'ambition napoléonienne. D'abord ce n'est pas Bonaparte, mais la Révolution, qui avait inauguré la politique de conquêtes; et si elle l'avait fait, c'est qu'elle ne pouvait plus faire autrement, Les fautes de l'ancien régime à son déclin, l'affaiblissement de notre influence, la germanisation de l'Europe orientale, enfin les imprudences des philosophes de 1789, imposaient à la France nouvelle, vis-à-vis des puissances, un vigoureux sursaut d'énergie et un rétablissement d'équilibre,qui se traduisit parla conquête de l'Allemagne Rhénane, Le reste s'ensuivit, de succès en triomphe, comme une envolée vers la gloire,., jusqu'à la «chute de l'Aigle ». On sait quelles volontés implacables — profitant de quelques erreurs comme la guerre d'Espagne et la campagne de Russie — nous épuisèrent sans relâche jusqu'à l'heure de l'effondrement, aidé d'ailleurs par des défaillances de politiciens et aussi de généraux. On sait aussi que les traités de i8i5 sont inspirés surtout par des haines allemandes, et que

rétat-major de Blûcher, à son arrivée en France, rêvait de démembrement: à tel point que le tsar Alexandre fit le geste généreux qui nous sauva. C'est qu'en Prusse le fanatisme des intellectuels et de l'armée, s'il s'exaspéra encore depuis la défaite d'Iéna, ne datait pas seulement, comme on l'a cru, de l'occupation française ; il résultait d'une exaltation méthodique et déjà savante, il était lœuvre des Universités luthériennes où s'élaborait une discipline d'Etat parmi les rêves brutaux du Germanisme, comme par un contraste violent avec les espoirs libertaires de la Révolution française.

Aussi l'Europe, en luttant si furieusement contre nous, avait-elle travaillé surtout pour une hégémonie future de la Prusse : menace autrement grave, tyrannie autrement odieuse, ainsi que la suite l'a bien fait voir. Encore une vérité historique qui n'est pas sans rapport avec le cataclysme de 1914 : niais cette fois c'est la leçon actuelle qui modifie l'appréciation du passé. Le même esprit de justice rétrospective inspirera peut-être à nos historiens de sages réflexions sur cette expansion ger-

manique, dont la première étape coïncidait avec l'étranglement delà grande France napoléonienne. Persisteront-ils à trouver raisonnable ce retour aux anciennes limites, penseront-ils encore : « pas de conquêtes françaises » ? Ils voient pourtant ce que signitiait l'abandon de ces conquêtes : c'était l'intrusion prussienne sur la rive gauche du Rhin, comme pour guetter l' Alsace-Lorraine, c'était une première avant-garde de la grande invasion. Il n'y a plus lieu de s'illusionner aujourd'hui sur le grave danger que la France ne cessa de courir durant un siècle d'utopies brillantes. Si beau que reparût notre prestige militaire sous le Second Empire, quels qu'en fussent les effets libérateurs en dépit de l'Autriche— affranchissement de l'Italie, protection des peuples encore à demi-esclaves dans les Balkans ; enfin, quoique l'occupation française eiit laissé chez les Rhénansel dans toute l'Allemagne napoléonienne un rayonnement durable de précieuses sympathies: ces restes de grandeur, mal entretenus ou trop timidemeiil exploités, ne pouvaient nous défendre d'un ennemi sournois et opiniâtre, tenté par

un si merveilleux héritage... Du jour où Bismarck prit en main l'œuvre d'unité allemande^ c'est lui et non le faible Napoléon III qui « manœuvra » la diplomatie européenne, qu'il continuait à inquiéter d'un imaginaire péril français. Or la parfaite réussite des exactes combinaisons de Bismarck, en 1871, ne marquait nullement le terme d'une lutte nationale pour l'indépendance, comme on le crut chez nous volontiers. Elle n'était pas faite pour contenter le Germanisme prussien — qui se jouait littéralement de la crédulité de ses dupes — , mais au contraire pour encourager l'ennemi désormais à la conquête du monde, sur la base d'une Allemagne impériale. Et aujourd'hui, après quelque quarante années d'une préparation intense et d'extravagantes ambitions — compromises uniquement par une impatience aveugle — craignons qu'un demiéchec ne surexcite encore ces appétits barbares, sous l'hypocrite modestie d'une « paix raisonnable »... Qu'elle soit plutôt une paix selon notre raison, et selon les moyens que nous auront donnés delongs mois de sacrifice. C'est alors — ou jamais — que les Français

vraiment instruits de THisloire doivent préparer un avenir qui ne soit pas le triste recommencement du passé.

Ainsi la digne conclusion de cette guerre scientifique ne doit être qu'une paix savante. Autrement dit, si la lutte contre l'Allemagne est affaire de compétence et d'énergie, que de compétence et d'habileté ne faudra-t-il pas encore pour tirer le meilleur parti des résultats militaires ! La diplomatie ne vaut que par sa connaissance approfondie de l'Europe réelle, par l'étude des traditions particulières, par l'analyse exacte des éléments qui subsistent sous l'unité officielle des États. Pareille tâche, comme toute œuvre de défense nationale à notre époque, tend à devenir une véritable science, elle suppose — ou devrait supposer — une sérieuse information historique grâce à la collaboration des Universités : ici encore se juge la préparation intellectuelle d'un peuple... Nous ne saurions trop y insister, en prévision des délibérations décisives où il importerait de ne pas rendre vains les efforts de la France ; de ne pas croire exclue toute

possibilité de guerre, parce que la Grande Guerre sera terminée ; où il importerait, en résumé, d'opposer à la diplomatie des érudils pangermanistes une intelligence avertie par les leçons du passé.

Il ne serait pas si nécessaire d'exhorter le public français à prendre conscience des réalités européennes, s'il s'était mieux appliqué à les connaître par l'étude et les voyages. Espérons que la génération nouvelle — à qui les tragiques surprises de la guerre ont pu donner le pressentiment de ces vastes problèmes — ressuscitera chez nous la curiosité voyageuse des grandes époques, au lieu de végéter dans une ironique indolence, qui est le propre de tous les milieux satisfaits d'euxmêmes et ignorants des choses du dehors. Elle aura le devoir, cette jeunesse française, de faire digne figure dans une Europe transformée, Qu'elle ne craigne pas de s'y montrer, et d'y porter la tête haute, en l'honneur de « ceux » de la Marne et de Verdun. C'est grâce à elle que dans la paix, non moins que dans la guerre, la France pourra tenir son rang parmi d'autres puissances actives, qui ne re-

naîtront qu'en travaillant.il lui faudra, comme parle passé, le génie laborieux qui s acquiert, qui fait les bonnes maisons et les Etats florissants. Ilfaudra reprendre l'expansion infinie parla science et par l'action. Il faudra encore de grands soldats, des Galliéni, des Liautey, qui seront nos proconsuls sur la terre d'Afrique, et grâce à qui l'on colonisera pour la mère-patrie. Il faudra enfin des savants et des érudits qui eux aussi — ne l'oublions plus — font une tâche nationale entre toutes : celle de renseigner, d'avertir, de prémunir l'État qui les utilise... Déjà, depuis lesguerres balkaniques, les événements ont beaucotip appris aux plus indiff'érents, en leur démontrant l'utilité de savoir davantage. On ne confondra plus les Bulgares avec les Serbes, ni l'étroite politique de la Grèce actuelle avec l'Idéal humain de noire vieille Hellade ; en un mot, on ne confondra plus les peuples les uns avec les autres, on croira un peu moins que tous les hommes sont frères, d'une fraternité utopiquc ; on croira d'abord à la dignité de la France.

A la clarté des événements, relisons sou-

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vent notre Histoire. Autant que les généreux exploits des soldats de la Révolution, connaissons l'œuvre patiente de l'ancienne France, sachons tout ce qu'elle a fait pour nous par sa diplomatie persévérante et habile, par sa connaissance profonde de l'Europe, tout ce qu'elle a semé d'amitiés durables sur le pourtour du monde germanique : et en Serbie et en Bohême, et dans la Pologne du valeureux Sobieski, et dans la Suède jadis antiallemande pour ainsi dire, la Suède de notre illustre allié Gustave-Adolphe. En tous ces pays, des monuments ou autres œuvres de style français attestent encore le passage de nos artistes ; des Universités ont gardé le culte de nos belles-lettres et de notre langage ; parfois même des traditions populaires célèbrent notre ancienne fraternité d'armes, les actes accomplis en commun, l'époque bienfaisante de notre influence : époque qui a coïncidé, en elfet^ pour ces quatre Etats, avec celle de la grandeur et de l'épanouissement national. A raviver ces souvenirs, nous jugerons mieux de nos traditions et de nos intérêts; nous devinerons ce que veulent bien faire pour

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nous nos amis d'Europe, à condition que nous les y aidions ; et nous comprendrons enfin que pour supplanter chez eux un rival envahissant comme le Germanisme, toutes les sympathies à distance ne suffisent pas : rien ne vaut un zèle agissant. Organisons des relations intellectuelles, financières et commerciales ; ayons, comme nos pères, une clientèle au dehors : cela ne s'obtient pas sans méthode ni sans peine.

En vérité, pareille tâche nous serait plus facile qu'à tout autre peuple, à nous qui sommes privilégiés par un passé si riche. Le poète le plus séduisant de ces pays du Rhin qui étaient devenus presque aussi français que notre Alsace, Henri Heine, encore ébloui par la gloire de Napoléon, nous appelait les enfants gâtés de la Fortune : sans se rendre bien compte de la somme d'efforts séculaires que supposait notre autorité dans le monde. C'est justement pour le découvrir que l'on a intérêt à sortir de France, afin de parcourir cette Europe si profondément marquée par l'œuvre de nos aïeux : je ne sais rien de tel pour apprendre à de jeunes Français

ce qu'ils leur doivent, et par quel moyen ils se maintiendront au rang d'un grand peuple. Plus que jamais, de fières surprises les y attendent à chaque pas, pour peu qu'ils sachent, par une attitude correcte et prévenante, mériter le respect qu'on a gardé pour notre pays, et que la Grande Guerre a déjà renouvelé. Mieux juger la France et mieux l'aimer : cette haute leçon patriotique que tout bon Français rapporte de ses voyages, que n'allait-on naguère la chercher plus souvent ? Combien de fois, au hasard des rencontres, de simples paysans des plaines polonaises ou des Balkans eussent étonné nos voyageurs par leurs évocations soudaines de notre propre Histoire ! Un de mes amis, visitant un jour la rive autrichienne de l'Adriatique, trouva à Raguse, sur la côte dalmate, un vieillard né en Monténégro, qui lui fit ce compliment de bienvenue : « Vous êtes Français ? Eh bien ! le pays que voici a appartenu à la France sous Napoléon.

Comment l'oublierions-nous? Levez les yeux, voyez le palais du maréchal Marmont, arouverneur d'illyrie, duc de Raguse»...

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Notre compatriote, poursuivant son voyage en pays slave, arriva dans une ville alors bien ignorée chez nous, et d'où est sortie à la surprise générale une guerre européenne : la ville désormais historique de Sarajevo. C'était avant 1908 : l'Autriche tenait la Bosnie sous son protectorat, sans l'avoir encore annexée; pourtant les patriotes en éveil redoutaient déjà le coup de force du baron d'iErenthal, et se demandaient comment y parex. Les espoirs allaient vers îe jeune royaume serbe ; mais que ferait-il entre la Turquie et l'Autriche ? On ne pou= vait donc se passer de la sympathie des grands Etats. . et alors, tout naturellement, de plus en plus on se souvenait de la France. Notre insouciant voyageur, peu renseigné, eut affaire au bureau de poste et crut bon d'y parler allemand, en ce pays presque autrichien... Heureusement il s'exprimait si mal, qu'il dut y renoncer : bref, l'on sut bientôt qu'il était Français. A celte révélation, tous les employés se levèrent, pour rendre hommage à la nation amie ; et, comme le visiteur s'étonnait: « Nous sommes Serbes », firent-

ils simplement. Notre Français, confus de sa surprise et de son ignorance, reprit tout songeur le chemin du retour...

Ce ne sont là que deux anecdotes. Elles me revinrent en mémoire, peu avant la guerre, à entendre un Tchèque de Bohème qui m'exprimait avec ironie son désappointemeutetson amertume. lime disait: «Quel heureux peuple vous faites ! Vous avez un passé si généreux, et vous êtes restés si aimables, que vous comptez sur la sympathie naturelle, sans vous donner toujours la peine de la rechercher ou de l'entretenir. Nous autres Tchèques, nous avons toutes les difficultés du monde à vous attirer chez nous, pour nous faire connaître : vous nous jugez de trop loin, de votre belle et dédaigneuse capitale. Aussi, quand nous venons à Paris, on nous confond avec les Autrichiens, parce que notre pays est rattaché de force à l'Autriche. Ou bien vous prenez Prague pour une ville de Hongrie ; et dernièrement, dans un dîner, un homme fort distingué, croyant me faire plaisir, a bu à la santé des Magyars, qui pojit pourtant les complices des Allemands

pour nous opprimer... Ah! si vos hommes distingués daignaient rendre visite à Prague, ils connaîtraient mieux la véritable Europe qu'à travers les informations viennoises ; ils constateraient ainsi les mensonges du Germanisme. Mais enfin, advienne que pourra : à la prochaine guerre, nous vous montrerons que nous sommes des Slaves »... En effet, quelques mois plus tard, à Sarajevo, l'étincelle de la guerre européenne jaillissait de l'éternel conflit des Slaves et des Germains ; et, dès les premières batailles de Galicie, je lus dans les journaux que des régiments tchèques, musique en tête, avaient rejoint les lignes russes sous le feu des Autrichiens. Puis j'appris auçsi la revanche du gouvernement de Vienne, les persécutions de Sokols, les fusillades, le procès du docteur Kramarz, les arrestations d'Universitaires suspects... Et je ne me suis rappelé que plus fidèlement les fortes paroles de l'ami lointain, perdu quelque part, vers l'Est de l'Europe, dans la tourmente de la Grande Guerre, et que peut-être je ne reverrai plus

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