‹ Les leçons intellectuelles de la guerreChapitre 14 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

C'est le plus fort qui fera l'Histoire.

Que les Allemands ne pensent pas précisément comme nous, on commence à s'en douter un peu. Est-ce une raison pour négliger de connaître leur pensée ? Une haine assez naturelle, mais en cela imprévoyante, nous y pousserait peut-être. Pourtant ce mépris hautain empêcherait-il nos ennemis d'exister et d'agir, et de se renseigner sur nous comme ils l'ont toujours fait? Notre ignorance n'a jamais nui qu'à nous-mêmes...

On aurait en France quelques bons motifs, assurément, pour se détourner avec une juste horreur de cette nation unique par ses forfaits. On souffre même à l'idée qu'un jour, après la guerre, on puisse de part et d'autre retourner tranquillement chez le voisin, à

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travers les territoires ravagés. On serait tenté de croire à quelque oubli sacrilège, chez ceux d'entre nous qui, placides voyageurs, se rendront au pays des soldats incendiaires, redevenus les plus obséquieux commerçants du monde avec l'« honnête sourire » des bourgeois idylliques d'Hermann et Dorothée...

Mais eux, croyons-le bien, ces bourreaux méthodiques de nos villes martyres et de nos populations dépouillées, ils souflriraient moins à l'idée de revenir dans notre bonne France pour les besoins de leur négoce ; et ils seraient les premiers à nous offrir, « à des prix défiant toute concurrence », de réparer euxmêmes les irréparables dommages de leur séjour sanglant. 11 y a donc toujours lieu de craindre, vis-à vis d'un tel peuple, qu'à se montrer délicat on ne soit dupe de sa délicatesse : ce qui ne veut pas dire que nous (levions adopter sa familière « bonhomie » désormais fameuse, pour renouer avec lui de cordiales relations d'afTaires. Il s'agit, au contraire, de nous défier de l'insinuant ennemi, que n'arrêtent ni la barrière des traités ni surtout les fçmprds de conscience. Et c'esÇ

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justement la méfiance qui nous conseille d'attacher sur lui nos regards attentifs, de prévenir son activité renaissante... de l'épier avant qu'il ne nous espionne. Pour rebuter le Germain envahissant, il faut le mieux connaître que par le passé. Qu'il se sente surveillé, et il osera moins agir. Rien ne l'a déterminé à l'agression de I9i4' autant que l'espoir qu'il avait de nous prendre au dépourvu.

Du reste, il y aurait de la naïveté à prétendre que la Grande Guerre a créé entre lui et nous une opposition toute nouvelle, qui renverse les données de nos relations séculaires. Disons seulement que cette opposition latente, trop méconnue, s'est manifestée alors avec une évidence qui, aux yeux de victimes mal averties, a pu faire l'effet d'une révélalion. Mais l'Allemand n'a pas changé de nature aux premiers jours d'août 1914, dans la féroce ivresse d'une ruée victorieuse ; il ne s'est point enlaidi d'une fureur subite et passagère pour redevenir après le combat le sincère « camarade » du peuple français. Or, ce qui est vrai du lendemain de la guerre, ne

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rétait pas moins auparavant : si le Germanisme menace de survivre, c'est qu'il ne date pas d'hier ; cette doctrine malfaisante et vivace a. dans la conscience allemande, des racines bien profondes... Puisqu'il en est ainsi, à quoi servirait de ne pas se l'avouer, de nier l'Allema2:ne telle qu'elle fut et telle que sans doute elle demeurera quelque temps encore ? Ignorer celte Allemagne par un optimisme aveugle comme naguère, ou ne plus vouloir la connaître par atlectation de dédain, dans l'emportement irraisonné d'une rancune d'ailleurs légitime : ce serait le moyen de nous exposer aux surprises que nous ménagera toujours son peuple industrieux cL tenace. Ce serait aussi rnontier, par une si puérile attitude, que la leçon durable de la Grande Guerre nous aurait échappé ; car celle-ci a mis au jour bien autre chose qu'un égarement criminel et momentané qu'après la bataille on traite par le mépris ; oui, autre chose : un état d'esprit qui a duré et qui durera, une machination de longue haleine, unique dans l'Histoire, et savante au point que nous y pourrions trouver des leçons.

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Tant qu'un Germanisme subsistera en face de nous, l'Allemagne sera un pays à surveiller et à connaître, un pays instructif et dangereux. S'instruire en l'observant, tel lut toujours l'intérêt de l'intelligence française : non pas en abdiquant le sens critique, comme les admirateurs inconsidérés de la « Science allemande », mais au contraire en gardant conscience d'un génie supérieur. Vivant depuis des siècles auprès d'un tel peuple aux portes de France, nous avions hérité des devoirs de la puissance romaine ; sa mission de perpétuelle surveillance sur les barbares du Rhin et du Danube était échue à nos rois. On se rappelle César colonisant la Gaule comme pour prévenir les invasions germaniques : celui-là savait observer et comprendre, et tenir en respect les barbares ! Grâce à lui, bien plus tard, la Gaule colonisée imposa aux Fracas en quelque sorte un milieu plus cultivé, et leur apprit ainsi à sauvegarder des vestiges chrétiens d'antiquité latine, à travers le Moyen-Age. Ensuite, on sait par quels prodiges de « grande politique » Richelieu et Louis XIV tirent régner au-dessus de la divi-

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sion des « Allemagnes » l'autorité de la France classique. Assurément il y fallut quelques arguments vigoureux, pour assurer le prestige moral de notre aimable nation : tout le noble talent de nos écrivains n'y eût point suffi ; il n'eiit pas donné, à lui seul, cette salutaire impression de puissance, hors de laquelle nos voisins allemands ne s'avoueront jamais convaincus. Mais comme ils apprécièrent chez Descartes et Corneille — plaisons-nous à le rappeler — la fermeté de notre Raison, rehaussée par la fermeté de notre politique... O bienfait d'une sage direction ! vis-à-vis d'un peuple rude, se recommande la rudesse des moyens... Il advint même que le ministre Louvois, pour nous préserver d'une invasion, donna l'ordre fameux de dévaster le Palatinat; mais l'heure était critique : « question de vie ou de mort » — comme disait hier le ministre von Jagow en attaquant la Belgique — à ceci près que Louis XIV n'avait pas garanti de neutralité palatine, et que la ligue d'Augsbourg assumait la responsabilité du conflit. Dans de telles conditions, Louvois ne se piquait pas de ces scrupules humani-

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taires dont s'embarrassèrent peut-être à l'excès les Alliés de 1914, avec plus d'honnêteté que de sens pratique. D'ailleurs, avec la bonne volonté la plus conciliante envers nos amis actuels, il nous est difficile de donner raison à l'Europe, rétrospectivement, contre la France de Louis XIV : le moment n'est- il pas Venu de comprendre que la jalousie européenne soulevée d'abord par Guillaume d'Orange — et de Nassau — n'a servi ensuite pendant deux siècles qu'à arrêter en Allemagne l'œuvre nécessaire de la France civilisée, au profit d'un Germanisme dont on voit aujourd'hui les odieux eff'ets?

Ces regards en arrière ne sont pas inutiles. Le présent fait mieux juger le passé ; et il en reçoit pour lui-même des leçons trop longtemps méconnues. Quand l'Allemagne unifiée depuis 1871, et même « aff'ranchie n depuis i8i5, détient la Belgique, la Pologne, la Serbie, on peut regretter l'heureux temps des ïnodestes « AUemagnes » et de notre Ligue du Rhin... La diplomatie forte et prévoyante qui clôtura dignement la guerre de Trente ans a porté ses fruits jusqu à nos jours, L'at-

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