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mosphère corrompue du règne de Louis XV, une politique languissante ou capricieuse, ne suffirent pas à tout gâter. Il fallut du temps aux parvenus de Hohenzollern pour effacer les vestiges de notre hégémonie, qui laissait flotter encore comme un arôme spirituel : Frédéric II le humait avec délices, en correspondance avec Voltaire et quelques autres, par une curiosité qui n'allait pas sans calcul ni sans orgueil. « Philosopher » avec les nôtres, profiter d'eux en badinant, n'était-ce pas, pour l'astucieux monarque, la plus aimable manière de dérober à la « grande nation » le secret si envié de son prestige ? II faut toujours que les relations aident à quelque chose : idéal bien pratique d'un roi bien prussien. On voit déjà, par la politique de Frédéric II, que notre supériorité d'esprit ne nous servait plus à dominer nos élèves : notre « ami » de Berlin opérait sans vergogne contre les armées de Louis XV, aux applaudissements d'un certain public français. Cela prouve que l'intelligence de nos philosophes, si vive encore mais hantée de douces chimères, se laissait aller à méconnaître l'Europe, et
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gâchait l'œuvre des aïeux. Le « grand Frédéric » renversait les rôles, comme s'il eût guetté déjà notre succession... Nos classiques avaient paru des maîtres légitimes, et leur enseignement s'était imposé outre- Rhin : au siècle suivant, malgré les beaux discours des Encyclopédistes, et leur succès de curiosité auprès des cours européennes. Leasing obtenait un succès plus réel en Allemagne, avec sa critique haineuse de notre esprit. Vers le même temps, des Bodmer et des Klopstock se faisaient une réputation de génie — même chez nous — en exaltant leur mysticisme au-dessus de notre Raison, en opposant Ossian à Homère, et Shakespeare à Racine, en nous proclamant déchus vis-à-vis des « néo-Germains ». La Révolution, éclatant sur ces entrefaites, surprit nos voisins comme un signe de rajeunissement, comme la preuve inattendue d'une vitalité qu'ils croyaient éteinte. Non, notre « frivole nation » n'était point si frivole, ni gâtée entièrement par des mœurs de décadence : elle voulait revivre, c'était un « miracle français ». A la vue d'une telle démonstration d'énergie,^quel^bon Aile-
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mand se défendrait d'un renouveau de respect ? Notre ennemi Klopstock passa subitement des injures aux louanges, et se sentit honoré d'obtenir des « néo Francs » le titre de citoyen de leur République. Par la suite, quand l'écho de nos luttes intestines et des exécutions sanglantes eut refroidi le premier enthousiasme, il resta encore le prestige des armes : les sans-culottes battant à Valmy « les troupes les plus disciplinées du monde », quel scandale, et quel nouveau motif de rendre son estime à une nation qui avait de pareils soldats ! Ce fut au tour de Gœthe de faire amende honorable — peut-être point, il est vrai, en ces paroles prophétiques qu'il se prêta noblement sur le tard, et qui semblent déclamées après coup comme pour une mise en scène à l'intention des historiens ; mais enfin, en termes moins grandiloquents, plus conformes à l'abattement d'un soir de défaite, il dut s'avouer au moins que la Révolution française était « tout de même quelque chose »... Il est certain que nos victoires, nos conquêtes, puis l'éclat du premier Empire, valurent à notre puissance en Aile-
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magne, comme partout en Europe, une autorité sans rivale, et que l'idéal des philosophes de 1789 bénéficia de cette expansion militaire qu'ils eussent d'ailleurs désavouée. Comment nos voisins se fussent-ils dérobés à l'influence de principes qui inspiraient les proclamations de nos généraux^ les chansons de nos soldats et qui présidèrent plus ou moins au remaniement de la carte d'Europe ? Du reste, quoi qu'on reproche au régime de Napoléon, Tadministration française sut mériter l'estime dans bien des pays annexés, ainsi que le prouve la reconnaissance durable des Rhénans, qui purent faire la comparaison avec le régime prussien.
Si j'évoque une fois de plus cette seconde grande époque de notre influence, élargissant à certains égards les résultats du siècle de Louis XIV, c'est pour mieux marquer une différence d'espèce, qui fait comprendre la suite moins brillante de cette impériale aventure. Il est en effet singulier qu'après Louis XIV, longtemps encore, malgré les désordres de la Régence et les fautes de tous les partis sous le négligent Louis XV, le génie
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de la « grande nation » ait continué à dominer l'Europe; tandis que les traités de i8i5 arrêtent brusquement notre expansion par un bloc germanique, organisant l'Europe centrale pour la résistance au génie français, au point qu'en France même on opposera un cosmopolitisme à l'ancienne suprématie de nos traditions. Pourquoi cette soudaine diminution nationale, que peu à peu nos raisonneurs ont acceptée benoîtement comme une juste revanche de nos rivaux sur nous-mêmes ? Les causes diplomatiques et militaires suffisent-elles à rendre compte de l'immensité de la ruine en i8i5? Suffit-il d'alléguer que 1* « ogre corse », plus terriblement encore que le « roi soleil », avait alarmé les puissances ; que cette « folie belliqueuse « légitimait des mesures exceptionnelles en vue de l'avenir ; que la Prusse, d'ailleurs, était devenue incomparablement plus forte qu'aux traités d'Utrecht, et qu'elle avait longtemps souff'ert (elle qui ne fit jamais souff'rir !); qu'ainsi, autour delà Prusse martyre, s'était groupée une Sainte-Alliance, odieux résultat de notre turbulence « agressive », mais qui nous ôtait logiquement le
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pouvoir de troubler la paix ? En vérité, parmi les causes des guerres de Napoléon, il conviendrait de ne pas oublier d'abord la fourberie prussienne persistante, rendant vaine toute tentative de l'empereur pour s'entendre avec l'Angleterre ou la Russie, et exploitant les illusions qu'il gardait encore quelques semaines avant léna. Il faudrait surtout ne pas méconnaître la nature particulière du fanatisme prussien de i8i3, ne pas oublier les Fichte et les Gneisenau, la Philosophie mystique collaborant avec l'État prussien, « l'Idéal » des Universités exaltant TEtatmajor, la « mission divine » de Bliicher, enfin la conquête sous prétexte de Culture : et, si l'on croit que tout cela s'est improvisé vers i8i3, qu'on remonte aux sources peu équivoques de ce mouvement romantique, à la littérature bruyante des néo-Germains qui, avant 1789, nous insultaient déjà par la voix de Klopstock et du « sage » Lessing ! Voilà — si l'on ne craint pas de se reporter aux vraies causes — la raison lointaine, profonde, qui a donné aux rancunes allemandes ime originalité distinctive, une intensité de haine,