‹ Les leçons intellectuelles de la guerreChapitre 16 sur 20 · C EST LE PLUS PORT · texte numérisé non relu

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une âpreté doctrinale, que n'eut jamais le ressentiment légitime de la France envahie à l'égard des cosaques et des Prussiens de 1814. Disons le mot : ce sont les dispositions intellectuelles de la Prusse qui, à la faveur des événements politiques, engendrèrent un Germanisme dont le monde civilisé n'a cessé de souffrir. Avant léna il grandissait dans les Universités; il s'étalait aussi en littérature, déjà chez ces pré-romantiques qui nous faisaient penser à notre cher Rousseau, chez ces évocateurs de vieilles « vertus allemandes » que nous écoutions avec indulgence depuis un demi-siècle, qui nous assourdissaient à chanter les « héros » de leur Germanie, et qui nous parlaient insolemment, comme des affranchis qu'on ne surveille plus.

Pourquoi donc un jour, après tant d'allernatives de succès et de revers dans notre Histoire, une catastrophe — qui n'était pas la première que nous eussions subie — nous priva-t-elle de notre hégémonie incontestée tout en nous rendant nos frontières ? C'est à cause d'une longue suite d'années antérieures où l'intelligence française compromit par

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négligence des dons incomparables» où, se relâchant de sa vigilance et de sa juste maîtrise, elle laissa nier par des voisins inférieurs mais plus obstinés l'autorité de la civilisation qu'elle défendait. Gomment, par la suite, l'influence de la pensée allemande encouragea ce renoncement à nous-mêmes, comment elle chercha littéralement à nous mettre le bandeau sur les yeux : nous l'avons dit ailleurs, en résumant quelques autres utopies. Ailleurs encore, nous opposions aux tristesses de ce tableau trop véridique ce que doit être la préparation intellectuelle de l'esprit public dans un État fort, le rôle des historiens et des savants pour informer, instruire, armer la nation. Ici, toujours au point de vue réaliste, considérant rintelligence des peuples dans ses rapports avec leur lutte pour la vie, nous donnons à l'Histoire un large sens humain : de l'Histoire, chacun en fait à sa manière quand il observe les événements dans le cadre de sa modeste expérience, quand il établit des comparaisons, porte des jugements qui l'inciteront à prévoir bien ou mal ; et souvent un homme du commun y manifeste une justesse d'esprit

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que pourraient lui envier des diplomates et des hommes d'Etat, Ceux-ci, assurément, vivent dans un milieu artificiel ou dans un monde complexe où il est malaisé de voir clair. Alors — dira le bon sens populaire ■ — qu'on les choisisse plus intelligents. .. La même recommandation s'applique évidemment aussi aux historiens, à ceux qui font olliciellement l'Histoire — non seulement de ce qu'ils voient, mais de ce qu'ils lisent sur diverses époques et sur les plus lointains pays ; elle devrait s'appliquer enfin, au moins devant leur propre conscience, à tous ceux qui prennent le droit d'écrire, et de répandre avec assurance des théories qui ne sont pas toutes vraies. Et nous revenons à notre question : comment cette foule d'écrivains, dont les plus écoutés auraient dû représenter le mieux la vigilance française, comment nos « intellectuels » des dilïérents siècles ont-ils pratiqué leur devoir éminent d'inculquer à la France la notion de ses intérêts et de sa dignité, visà-vis du plus dangereux de ses voisins ? En d'autres termes, grâce à quels écrivains ou penseurs, collaborant à l'œuvre de nos

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hommes d'Etat, notre grande nation a-t-elle pu tenir les Allemagnes en respect, faire régner ses méthodes, son autorité, sa raison, en un mot, prévenir longtemps tout Germanisme ? La réponse à cette question est le plus bel éloge à décerner au siècle de Louis XIV. Au cours du siècle suivant, les Français n'ont pourtant rien perdu de leur utile curiosité : bien au contraire, elle s'est développée avec le goût des sciences, des discussions philosophiques et des voyages. Mais que sert de voyager, si l'on transporte partout ses illusions aussi douces qu'incurables, si l'esprit faussé ne permet plus de voir clair ? Peutêtre nos (( raisonneurs » crurent-ils trop vite tout savoir : devant les vastes horizons de leur Encyclopédie, ils se mettaient insensiblement à rêver, ils espéraient un avenir utopique . une autre France non plus autoritaire mais fraternelle au milieu des nations, et déjà ils allaient le dire à nos ennemis... Voilà en quoi ces philosophes jugeaient mal l'Histoire et abandonnaient nos plus sûres traditions. Ils n'ont, hélas ! pas manqué de disciples, qui sacrifiant les intérêts de la France à des

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principes mal contrôlés, ont introduit en Histoire plus de théories que de vérilé, plus de discussions politiques que de bonne volonté nationale, et provoqué plus de discordes civiles que d'action féconde au dehors.

Par une contre-partie fatale, à mesure que chez nous on négligeait le culte de nos énergies, et que l'on engageait des débats sur nos propres gloires, les Allemands, naguère nos humbles disciples, se sentaient libres d'élever leurs voix insolentes, de glorifier leur «génie », de se découvrir des « héros » jusque chez les anciens Chérusques, de se chercher des traditions opposées à celles que nous représentions dans le monde. Du jour où la plus haute puissance civilisée s'avisa de flatter ses voisins d'Allemagne au lieu de les tenir pour ce qu'ils étaient, du jour où elle n'osa plus parler à ces tètes indécises, encore troublées de mysticisme, le ferme langage de la raison classique, de ce jour le Germanisme de quelques philosophes autoritaires s'empara de ces cerveaux malléables, les exalta de toutes les prétentions, leur suggéra l'orgueil

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d'une « Kultur » qui ne serait plus notre civilisation humaine. Tel fut le début d'un immense effort national qui n'était autre qu'une tentative de l'Allemagne intellectuelle pour nous imposer peu à peu, par ses écrits et en fait, sa propre conception de l'Histoire. Entreprise collective et disciplinée, que cette mainmise sur l'Histoire, entreprise qui contraste avec la timidité de nos historiens vis-à-vis des prétentions allemandes, et avec leur critique chicanière à l'égard de notre héroïque passé. Surtout depuis la Révolution, il semblait qu'il y eût deux Frances, toutes deux intransigeantes dans îeurs prédilections. Les uns se réfugiaient dans une telle contemplation rétrospective de l'ancien régime qu'ils ne savaient plus voir l'Europe du présent. Par contre, pour les apologistes de la France nouvelle, la vérité ne datait que de 1789, ou d'un peu avant, grâce aux Encyclopédistes et autres adversaires de la religion officielle et de la royauté, grâce aussi à quelques étrangers fameux, Luther par exemple, qui avait sauvé les droits de la libre-pensée à l'aube des temps modernes. Tout de même, ces his-

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toriens si sévères, si scrupuleux en fait d'orthodoxie révolutionnaire, voulaient bien adoucir leur rigueur, pour faire preuve de tolérance, en faveur de quelques-uns de nos rois : Henri IV, le libéral Béarnais — si peu catholique — passait pour mériter, en somme, l'estime de bons Français ; et Louis XI aussi, à certains égards — roi sans majesté, espèce de petit bourgeois couronné qui en avait « fait voir de dures » aux seigneurs. On voulait bien encore, à part ces faveurs exceptionnelles, accorder quelques indulgences : ainsi, h notre bon saint Louis — pardon ! Louis IX — qui un jour rendit aux Anglais si bénévolement des territoires de France, reconquis pourtant à grand'peine ; ou même à François pr, bien que ce trop galant chevalier fût déjà — disait -on — un spécimen de la légèreté fastueuse qui gaspilla les biens de l'État en plaisirs et en interminables guerres. Et, à ce propos, on se remémorait avec des mines scandalisées le règne calamiteux de Louis XIV, les prodigalités, le luxe de Versailles, l'insatiable ambition des minisires qui pressuraient le pauvre peuple et nous embarrassaient d'une

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« grande politique » continentale et coloniale, surtout l'odieux Louvois — qui nous a valu jusqu'à nos jours les justes représailles de l'innocente Allemagne en faisant incendier le Palatinat. Et Louis XV ? Oh ! le règne de celui-là fût presque devenu sympathique — tant la critique du régime avait beau jeu contre lui, tellement il rendait aisée la condamnation de l'ancienne France, On avait affaire à plus forte partie, avec le siècle de Louis XIV... Or, tandis que chez nous on dressait avec soin, contre notre « prétendu » grand siècle, ce réquisitoire minutieux, tandis que des historiens de la Littérature le complétaient par leurs objections à la « sécheresse » classique, qu'en pensaient nos voisins ? Ils croyaient reconnaître, dans cette critique de l'esprit français par nous-mêmes, les idées de leur cher Lessing, et, dans le dénigrement de notre ancienne puissance, quelques-unes des thèses favorites de leurs historiens. Gela n'était pas fait pour leur déplaire : nous nous mettions de bon cœur à la merci de leurs jugements .

Eux, pendant ce temps, ils se fussent bien

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gardés de dénigrer leur Histoire. En diminuant la nôtre, en déniant tout titre de gloire à tant de personnages qui l'avaient illustrée, qui avaient imposé le respect à une Allemagne soumise, n'est-ce pas à l'apologie de l'Allemagne désormais arrogante que chez nous on apportait des arguments ? Ses érudits, précisément, travaillaient assez à lui en fournir. Sous l'impulsion première de quelques tètes romantiques — ce qui marque bien l'origine passionnée de ces doctrines artificielles — ils commencèrent, de parti-pris, à se représenter leur Germanisme comme une réalité historique prédestinée depuis des temps immémoriaux, afin d'en mieux faire l'unique réalité de l'avenir. Aidés par les littérateurs, portés — pour ainsi dire — par un véritable enthousiasme, assurés du ferme appui de l'Etat prussien, ils sentaient que leur peine ne serait pas perdue. Que n'avionsnous une égale discipline à leur opposer, avec la conviction de l'excellence de notre cause, pour faire valoir la supériorité d'une intelligence lucide ? Le poète Klopstock, que l'on disait déjà « néo-Germain », avait prôné

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Arminius, le premier des héros historiques de la Germanie ; on annexa aussi VEdda Scandinave et la vieille poésie bardique, avant de retrouver les Nibelungen, chères à Hebbel et Wagner ; mais le Moyen-Age offrait une plus ample matière que ces temps reculés, avec son art gothique que l'on qualifiait d'allemand, avec son folklore de légendes que reconstituaient doctement les frères Grimm,et où Ton voulait reconnaître l'image symbolique de l'âme spontanée des peuples : l'humanité entière ne se résume-t-elle pas dans le Germanisme ? C'était déjà la prétention de Frédéric Schlegel.

En Histoire, cette prédilection pour le Moyen-Age ne présida pas seulement aux théories religieuses de la Sainte-Alliance ; elle servit surtout à glorifier l'antique puissance allemande du Saint-Empire, qu'on espérait ressusciter — d'une espérance encore vague, dès la fin du xvuie siècle. Si une telle évocation parut encourager d'abord certains désirs d'une restauration catholique, le Germanisme prussien — avec ce sens de la solidarité nationale et cette volonté d'accaparé-

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ment qu'on lui connaît — n'en a pas moins conservé dans les annales de la grandeur allemande les figures de Frédéric Barberousse et de Rodolphe d'Autriche, célébrés par trop de poèmes romantiques et de légendes populaires pour qu'on négligeât d'exploiter leur mémoire. Gela n'empêche pas, du reste, les vrais luthériens de leur préférer un Albert de Brandebourg et tous les « hauts faits » des Hohenzollern : l'essentiel est qu'on ne sacrifie aucune des gloires nationales (il n'y en a pas trop !), et qu'on les grandisse au contraire, pour mieux grandir l'Allemagne du présent.

Nulle part la glorification des victoires et des (( héros » allemands n'éclatait avec plus de violence que dans les chansons d'étudiants. Il y régnait un cynisme qui d'ailleurs n'allait pas sans méthode. Fanatiser la jeunesse universitaire, organisée presque militairement, ajouter à l'ivresse de ses beuveries des fumées d'orgueil, lui rendre inoubliables, par la poésie et le cliant, les plus fameux soldats de la Force allemande dans tout leur « génie » cruel — et « Hermann le libérateur », et Bar-

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berousse^ et jusqu'au prince Eugène prenant Belgrade, et puis le « vieux Fritz » de Rossbach, et le « Feldmarschall Bliicher », qui à la Katzbach « apprit aux Français à nager » : quelle évocation guerrière, quelle promesse de chevauchées victorieuses 1 Bien des fois il me fut donné, comme à tant d'autres Français, d'assister en invité à ces réunions édifiantes. Ma présence ne détournait pas mes hôtes de célébrer le « Rhin allemand », ni même de réclamer dans leurs lieder l'écrasement du Welche ou du a sauteur » latin . Il était bien entendu que la jovialité excusait tout... ce qui ne m'empêchait point de lui trouver une saveur spéciale qu'elle n'a jamais eue qu'en Allemagne. Je ne fus donc pas surpris, un soir à Leipzig, étant convié à une réunion solennelle de diverses associations d'étudiants, d'entendre le Deutschland ûber Ailes clianté par un millier de voix. Ce qui m'intéressa comme un spectacle nouveau pour moi, c'était l'enchantement manifeste d'un groupe de professeurs, assis à une table qui dominait un peu l'assistance, etd'oùl'un deux, soudain, entonna un lied d'une voix écla-

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tante, tandis que les étudiants en chœur imitaient en sourdine le frémissement d'une torêt... Je me souviendrai longtemps de cette soirée. Je restais assis, observant et méditant, au milieu d'une longue tablée de buveurs, pendant que montaient de tous les points de la salle immense les chants de gloire et de défi. Et les professeurs, sur leur estrade, scandaient la mesure, comme bercés par un rêve d'orgueil. Et je comprenais que ce fanatisme érudit, avec sa discipline, était la force de l'Allemagne. Ma pensée se reportait alors vers mon admirable et insouciante patrie... Je songeais aux maîtres charmants, esthètes et philosophes, qui avaient instruit et enchanté ma jeunesse en me parlant d'idéal humain. Puis je me souvenais des leçons — plus austères et plus confuses — de savants professeurs qui cherchaient consciencieusement dans l'Histoire l'apologie de leurs sociales espérances. En un mot, je pensais à tous ceux que j'aurais voulus là, et à mon devoir de les interroger un jour, pour leur demander compte tristement de ce qu'ils ne m'avaient pas appris. Ils m'eussent objecté en souriant — ces sages si

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sûrs de leur sagesse — que le propre de la jeunesse est de s'exagérer ses indignations véhémentes, et que je ne m'étais pas encore assez pénétré de leurs leçons ; ils m'eussent assuré une fois de plus qu'on pouvait bien tolérer quelques pangermanistes à une nation de grands philisophes... Et je ne pouvais que sourire à mon tour de cette fausse sagesse, en ouvrant mes yeux au spectacle indéniable d'une telle solennité académique, d'un millier d'étudiants exaltés de « fureur teutonne ». Je me réjouissais de contempler ces appétits sans aucun voile d'illusion, de les voir se trahissant dans l'exubérance de l'orgie ; je me félicitais d'avoir arraché aux préjugés d'école toute la liberté de mon jeune esprit ; je regardais, fier d'être là, silencieux et réfléchi, modeste étudiant de France, cachant à l'ivresse des barbares ma méditation anxieuse de l'avenir.

Je connaissais d'ailleurs plus d'un Français spirituel qui eût écoulé ce récit sans émoi. Il m'eût dit : « Nous savons cela ; que ne nous a-t-on pas conté de l'Allemagne moyenâgeuse, de ses étudiants qui fraternisent, de leurs

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uniformes et de leurs beuveries hurlantes? Nous les avons vus à Paris sur nos scènes, et ils ne nous ont pas semblé bien terribles, lorsqu' Antoine monta Vieil Heidelberg. Ils nous ont seulement un peu étonnés. Il y avait là, entre un de leurs princes et une pauvre fille, certaine histoire d'amour assez fade, qui prouve combien ils ont l'àme sentimentale. Gela nous distrait des pièces de chez nous ; pourtant on aurait vite fait de s'en lasser » . Et d'autres voix se fussent écriées au contraire : a Mais ce sont des mœurs touchantes 1 on ne saurait trop admirer ces jeunes gens que réunit la communauté de leurs études, et le goût patriarcal pour les réunions présidées par des savants vénérables. O innocentes agapes ! ô sincérité, ô vieilles vertus allemandes ! Voilà des étudiants qui sans rien dissimuler, en présence de leurs hôtes étrangers, devant nous-mêmes, célèbrent leur nation, les exploits de leurs héros contre les ennemis de leur chère Allemagne. Quel noble et inoffensif patriotisme, que celui qui s'exhale sans fausse retenue ni contrainte, parmi les libations et les chants ! Non, n'allons

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pas suspecter la studieuse Allemagne. »

Or, des milieux savants de cette «studieuse Allemagne », un Germanisme « historique » s'était propagé comme une mode persistante. Il s'étalait aussi en Littérature, dans les romans d'un Freytag et d'un Félix Dahn, évoquant le dieu Odin ou Ingo le Vandale ; même à la scène, où les pièces d'histoire nationaliste abondaient : et non seulement en Allemagne, de la part d'un pangermaniste notoire comme Wildenbruch, mais à Vienne, dans cette Autriche oppressive qui aime à se flatter de ses orgueilleux souvenirs. Gomment du reste, en ces pays, l'attention publique ne serait elle pas retenue par les traditions conquérantes, depuis les grandes invasions ? Dans ces deux Etats germaniques — incomplètement peuplés d'Allemands — ceux-ci ne se sont-ils point placés, et ne restent-ils pas volontairement, « au point de vue de la conquête «—suivant la formule que les Hongrois à leur tour prétendent appliquer aux Roumains de Transylvanie ? Combien de peuplades slaves, notamment, les Germains n'ont-ils pas

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dépouillées puis asservies, sous prétexte de colonisation et de « Kultur » : tels, de nos jours, les Tchèques de Bohême, ou les pauvres Serbes qui gênaient l'Autriche et qu'elle voudrait anéantir ; tels autrefois les Borusses, dont les « Chevaliers Teutoniques » ont pris jusqu'au nom de Prussiens ; tels tous les Slaves du nord-est, contre qui Albert de HohenzoUern fonda l'Université de Kœnigsberg,pour qu'elle germanisât le pays par son enseignement... Tout cela, nos ennemis d'Allemagne et d'Autriche ne sauraient l'oublier, tant que leur oppression se perpétue envers les descendants de leurs victimes. Et, s'ils s'en souviennent, c'est avec le désir incessant d'élargir encore leurs acquisitions séculaires, de s'installer — ot cette fois définitivement — sur tout domaine jadis occupé par eux, de le récupérer à jamais, au nom du « droit historique n que crée toujours, à leurs yeux, la trace une fois laissée par le Germain conquérant : semel germanicus, semper germanicus, dit une vieille devise.

A ce compte-là, on a vite fait d'annexer le monde, du moins en théorie : les historiens

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allemands s'y employèrent ; et nous venons de dire pourquoi, par suite de quelle coupable tolérance française, cette invasion intellectuelle menaçait notre propre Histoire. Elle s'emparait même de la France, et l'on disséquait par avance notre beau pays. Depuis longtemps déjà, les pangermanistes distinguaient plusieurs Frances, plus ou moins « corrompues » selon leur degré de latinité ou de germanisme, et nous faisaient la grâce d'admettre que certaines populations du Nord seraient assimilables, dignes de figurer dans la « plus grande » Allemagne des temps prochains : quant aux « brachycéphales » du Midi, on les vouait à la dégénérescence, que les vainqueurs encourageraient par des moyens « scientifiques ». Pour contribuer au futur démembrement de notre pays, les érudits d'outre-Rhin imaginaient d'exhumer bientôt — toujours au nom de l'Histoire — des Etats éphémères, ou en tous cas bien évanouis, fondus comme les neiges d'antan... alors que chez nous on craignait de dénoncer les récentes intrusions prussiennes, de revendiquer la frontière rhénane de notre civilisation. De là.

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le zèle vraiment remarquable que ces austères savants à lunettes, amateurs intéressés de vieux souvenirs, témoignaient pour les traditions locales des pays convoités, pour les vestiges d'individualité de nos anciennes provinces, notamment parle moyen des études linguistiques, qui permettent de déceler ces différences d'origine. De là, en particulier, l'étude du provençal, si active en Allemagne ; de là encore, l'existence d'une chaire de celtique à l'Université de Berlin ; on devine à quoi tendaient les « sympathies » à l'égard de notre loyal félibrige, et surtout du panceltisme tendancieux d'Irlande, comme aussi l'encouragement de M. Max Nordau aux bons « séparatistes » bretons. C'est ainsi que se préparent, à tête reposée, les arguments n historiques » qui peuvent servir de prétexte, après la victoire, pour défaire l'unité d'une nation — d'ailleurs parfaitement unie quand il s'agit de la France. Ne nous étonnons pas que, dans l'enivrement des premiers succès de 19141 des voix se soient élevées déjà pour préconiser, d'après la leçon des Universités allemandes, des restaurations paradoxales qu'on eût toujours

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« justifiées )> — selon le principe de Frédéric II. On parla sans rire d'un nouveau comté de Provence à ressusciter, ou de ce royaume d'Arles qui avait relevé du Saint-Empire romain-germanique ; on souhaita au Kronprinz le « duché » de Bretagne ; et, en attendant, on envoya le « panceltiste » Roger Casement soulever l'Irlande. Dans les pays occupés, on prétendit détacher la Lithuanie de la Pologne ; on se sentit même tant de sympathie pour les Flamands de Belgique qu'on leur proposa de les arracher à la a tyrannie )) des Wallons de langue française : le gouvernement de Berlin tenta de mobiliser l'Université de Gand pour cette œuvre de trahison ; alors MM. Frédéricq et Pirenne — deux vrais historiens, parfaitement éclairés sur nos traditions communes, refusèrent de parler contre leur conscience, et préférèrent la captivité en Allemagne .

Ce cri de vérité est un beau symbole.

Assurément la révolte de l'intelligence atteste l'énergie que gardent d'héroïques prisonniers pour résister encore à l'oppresseur. Une pareille altitude aurait dû être chez nous

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aussi, longtemps avant la guerre, l'indice de notre vigilance nationale persistante, comme une protestation de l'esprit français, toujours habile à dominer l'ennemi, à déjouer ses plans en démasquant les mensonges de ses fausses Histoires, On se bat depuis près de trois ans pour que ces fictions de l'orgueil allemand — pour que son Germanisme — ne régnent pas sur l'humanité... Oui sans doute, je le sais bien, notre Idéal est supérieur, audessus môme de la loi du plus fort; c'est la France qui représente, avec son beau génie classique toujours vivace, l'intelligente sincérité du bon sens humain ; encore une fois, je le sais: de notre côté est la vérité, de notre côté est aussi le bon droit. Et cependant ayons sans cesse à la mémoire ces paroles bien allemandes que jeta brutalement à la Belgique martyre Tun des plus « hauts généraux » de la « Kultur », comme on invoquait devant lui la conscience universelle et le jugement de l'avenir : « Bah ! si nous sommes vainqueurs, c'est nous qui ferons l'Histoire ».

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