‹ Les leçons intellectuelles de la guerreChapitre 17 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ce que l'université pourrait être

Le sujet est un peu délicat. Universitaire moi-même, ne vais-je pas entreprendre un plaidoyer pro donio, en insistant sur l'importance capitale de l'Université dans l'État? Ce qui me met à l'aise, c'est qu'il s'agit surtout de l'Enseignement tel qu'il devrait être. On ne croira donc pas que je veux de parti pris nous flatter.

Il est d'ailleurs plus utile de tendre à la perfection — sans y prétendre — que de contempler avec quiétude l'œuvre accomplie : ce qui conviendrait évidemment mieux à l'indolence humaine. Ne nous plaignons donc pas trop de la concurrence étrangère, cette forme de la lutte pour la vie, car elle nous apporte un stimulant de progrès, même dans les

124 CE QUE l'université

choses de l'esprit. En tous cas, puisque nous ne sommes pas les seuls à avoir organisé un Enseignement public, n'oublions jamais d'accorder un regard aux institutions même de nos ennemis, et ne dédaignons pas non plus de prêter l'oreille aux appréciations émises par divers Aoisins, aux comparaisons qu'ils établissent : cela, quel que soit notre optimisme devant l'œuvre universitaire de la troisième République, dominée par les « immortels principes » de la Révolution française.

Le culte de ces principes, et le vif désir de les répandre dans le peuple, de l'en éclairer dès le jeune âge — pour assurer la tradition républicaine — , ont inspiré naturellement à notre Démocratie une haute opinion de l'École primaire. Aussi pouvons-nous montrer àlafoule admirative, ainsi qu'à nos hôtes^ les superbes bâtiments scolaires où l'on instruit gratuitement la jeunesse. Là ne s'arrête pas, toutefois, la curiosité de l'étranger sceptique, d'autant plus difficile à satisfaire qu'il a plus longtemps voyagé. Mais nous avons mieux à lui montrer : nous le conduisons alors devant

de véritables monuments de brique et de pierre, à plusieurs étages, et si spacieux, qu'il croit retrouver au premier abord les Instituts techniques ou les immenses cliniques chirurgicales d'outre-Rhin. Nous nous hâtons de le détromper, non sans une pointe d'orgueil : « Ce sont nos Lycées de France »... A notre surprise, l'étranger ne trouve à nous adresser que ce compliment : « comme ils doivent vous coûter cher » ! Aussitôt nous prenons la peine de lui expliquer que chacun de ces établissements comporte, outre les locaux d'enseignement proprement dits, des réfectoires aux tables de marbre et des dortoirs aérés par vingt fenêtres; et que cette installation contient — ou pourrait contenir — des centaines d'élèves internes, nourris, logés, surveillés, administrés, enfin pourvus d'une éducation complète entre ces quatre murs . « Mais alors », réplique le visiteur : « ce sont les élèves qui doivent payer cher » ! Nous protestons que dans une République l'Enseignement est pour toutes les classes de la société, et qu'heureusement une législation secourable a mis des « bourses » à la disposition des

136 CE QUE l'université

familles intéressantes, que des gens bien placés signalent aux pouvoirs publics.

« La République est généreuse », convient notre hôte, mais elle l'est aux frais des autres élèves, en fin de compte, car d'une façon ou d'une autre il faut toujours un contribuable — comme vous dites — pour payer tout cela ; il le peut sans doute : la France est si riche... Oh! nous savons bien que des pays moins fortunés, tels que l'Italie, ont aussi le système de l'internat. Peut-être y voient-ils de réels avantages, pour la discipline par exemple?... Mais en Angleterre, croyez-le, Ihabilude d'une liberté relative ne corrompt pas la jeunesse, que la discipline sociale du dehors suffit à retenir dans le sentiment de ses devoirs. Faut-il dire : autres pays, autres mœurs ? L'Allemagne aussi (ce n'est pas qu'elle ait le « génie de l'organisation ») a pensé que. le plus simple était le plus pratique ; elle na donc que des externats, les élèves logent en ville et sortent seuls — sous la menace, bien entendu, de sanctions sévères : et comme les sanctions promises seraient effectivement appliquées,

la discipline règne par la crainte, même en l'absence de surveillants. A quoi se réduit donc le Lycée allemand, ou « Gymnase » ? aux locaux d'enseignement ; et le personnel? aux professeurs, assistés de quelques stagiaires déjà reçus à l'examen d'État. Un proviseur? oui, le « directeur », qui fait des cours comme ses collègues. Un censeur des études? et pourquoi ? Un surveillant général, dirigeant une troupe nombreuse de répétiteurs et de surveillants ? mais il n'y a pour ainsi dire pas de service intérieur... Du moins un économe, avec sous-économe ou commis aux écritures ? eh ! est-il indispensable que le professeur reçoive son traitement de ces intermédiaires coûteux ? Au contraire, en faisant l'économie d'un personnel compliqué et d'un entrelien onéreux, l'État trouve plus de ressources pour rétribuer largement ceux qui enseignent. Ils n'en sont que plus estimés du public, plus fiers de leurs fonctions, et ils soutiennent de toute la ferveur de leur àme allemande la puissance d'un Etat qui leur procure de tels avantages matériels... Après tout, n'est-ce pas bien humain? »

428 CE QUE l'université

Ici, plus d'un bon Français aura déjà répondu à cet étranger que par bonheur il est d'autres arguments pour la conscience humaine : d'abord, la satisfaction de servir les institutions libérales d'une démocratie. Aussi ôterons-nous la parole à cet hypocrite admirateur de TAUemagne impériale, pour la donner à un libre citoyen de la Suisse républicaine . Toutefois je crains un peu que celuici ne nous dise : « Le désintéressement que vous souhaitez aux membres de l'Enseignement fait grand honneur à ceux qui s'en montrent capables ; mais est-il nécessaire qu'une démocratie paye moins bien ses professeurs que ne le fait un Empire? Pourquoi y verrions-nous la preuve d'un régime plus avancé? Une République n'est pas seulement cette chose idéale que chacun de ses citoyens doit porter dans sa conscience : elle est aussi un État parmi d'autres États ; elle a, comme telle, le souci de la concurrence, et de l'action au dehors. Le sentiment de sa supériorité, elle ne saurait le garder jalousement pour elle-même ; qu'elle l'impose plutôt et qu'elle se fasse valoir par ces avantages réels qui

seuls convainquent les lourds matérialistes venus chez elle en traversant les pays germains. Daps l'intérêt des « immortels principes » et de leur propagande, son but n'est-il pas de se rendre enviable, de faire rayonner aulour d'elle le prestige de ses institutions ? Or connaissez-vous plus bel indice d'un régime florissant, chez un peuple civilisé, qu'une situation honorable pour les fonctionnaires qui ont charge de cette intelligence nationale, dont une grande République est justement fière ?

Pour nous en tenir au point de vue de la concurrence, rappelons que l'exemple de l'Allemagne n'est pas à dédaigner. Si la France de 1789 a pris soin de ses écoles, ei de l'enseignement qu'on y distribue au peuple, la Prusse ne songe pas moins à l'utilité de sa « Kultur », qui lui paraît d'autant plus digne de sacriiices que le niveau s'élève, et qu'on passe du « primaire » au « supérieur ». Ces sacritices consistent à conférer aux représentants de cette Culture une autorité telle, par leur situation, qu'ils n'aient rien à envier an personnel similaire des pays voisins, et qu'au

13Ô CE QUE l'université

contraire tous les « neutres » d'Europe — ils furent légion en temps de paix — puissent se redire avec envie ce qu'a fait l'Allemagne pour les maîtres de son Enseignement... Mais — direz-vous — si une paix glorieuse consacrait la supériorité de la France, au point d'élargir ses frontières jusqu'au Rhin, de lui rendre Strasbourg, de lui rendre même Cologne qui fut déjà française : nos fidèles Alsaciens surtout ne préféreraient-ils pas nos institutions triomphantes à la « Kultur » du barbare déchu? — L'esprit de ces institutions, assurément ils le préféreraient — avec quelques réserves dans la question religieuse ; et ainsi penseraient sans doute bon nombre d'autres Rhénans qui encore aujourd'hui se sentent assez peu Prussiens. Mais la vie pratique, les habitudes, la situation matérielle de telle ou telle classe de la société, la nature spéciale des impôts, les traitements des fonctionnaires : voilà ce qu'il serait imprudent de «bouleverser », si l'on tient au succès rapide du régime nouveau. Ne soyons pas moins habiles que nos ennemis. Leur germanisme oppressif n'avait réalisé que trop de progrès,

POURRAIT ÊTRE l3l

en rendant à ses sujets la soumission si fructueuse... Elle-même une paix pleinement victorieuse ne nous dispenserait pas de ménager l'opinion de ces Rhénans d'Alsace ou d'ailleurs, incorporés à la France ; ni de tenir compte de leurs habitudes allemandes — car on sait que l'habitude devient aisément « une seconde nature », surtout lorsqu'elle met de son côté l'intérêt. L'année dernière un professeur français, interprète dans un de nos camps de prisonniers, put noter une intéressante manifestation de cet état d'esprit. Un de ses « clients », un Allemand, « Oberlehrer » d'un « Gymnase » d'Alsace, semblait visiblement impressionné par la résistance de Verdun, par les premiers résultats de l'offensive anglaise, par l'avance de Broussilov en Galicie ; la foi en l'indéfectible toute-puissance germanique vacillait en lui, une lueur de respect pour la France éveillait tout un travail de réflexion dans son esprit lent ; il entrevoyait une issue française à cette guerre que l'Allemagne avait voulue, déjà il se résignait h subir l'ascendant du plus fort, et, qui sait? à changer de patrie. Sa résignation se

432 CE QUE l'université

traduisit enlin par ce cri du cœur: « Quel traitement vous fait-on dans votre Lycée de France? » — « Moi », expliqua l'interprète, « à quarante ans, n'étant pas agrégé, je gagne environ 4000 francs ; un agrégé qui ferait une belle carrière atteindrait peut-être à un maximum de plus de G. 000 en province ». — « En ce cas », répartit le prisonnier, «je prélére notre régime sans agrégation : à mon âge, je touche près de 8.000 par an dans 1 Alsace allemande».

La dilTérence devient encore plus sensible, dans r Enseignement supérieur, entre les deux pays ; et surtout, elle tient à des causes plus profondes : le principe de l'organisation intellectuelle est en jeu. Or, ici même — qu'on y prenne garde — la concurrence acquiert une extrême gravité. D'abord, aux yeux des étrangers... Car ce ne sont pas les manuels scolaires qui font la renommée d'un pays devant le monde savant ; ce qui s'exporte et trouve crédit auprès de l'élite internationale, ce qui témoigne de l'avancement des Sciences et du progrès de l'esprit, c'est essentiellement

la « production » des Universités. Celle-ci offre donc, à lÉtat bien avisé, un premier profit: elle joue le rôle d'un moyen supérieur de propagande, elle se présente au dehors comme une preuve éminente de « Culture ». La réputation de tous ces travaux érudits grandit au loin le prestige national, surtout quand ils servent en outre à répandre l'idéal d'un peuple, à présenter même son apologie — comme c'est souvent le cas pour les ouvrages d'Histoire. Une nation active et réaliste, qui sacrifie avec à-propos et sans mesquinerie afin de récolter largement, n'hésite pas à se ménager les auxiliaires intellectuels de sa puissance. Ce qu'elle dépense dans l'intérêt de leur œuvre, n'est pas perdu pour l'intérêt général. Elle sait que là comme ailleurs, à défaut même de génie mais avec de la discipline, le nombre en imposera toujours : il atteste le soin apporté aux choses utiles de l'esprit, le sérieux d'un gouvernement qui favorise ainsi la Science, il atteste en somme un labeur qui attire les regards du monde entier, ne fût-ce que par une infinité de minimes progrès qui finissent bien par profiter

134 CE QUE l'université

à lindustrie humaine. Op, si un peuple est à même d'en tirer parti, ce sera par excellence celui qui se donne la peine d'entretenir une telle armée de savants. Ils lui donneront à leur tour une armée technique d'ingénieurs et de chimistes, et une autre non moins redoutable, celle des « docteurs » en mainte espèce d'érudition, dûment préparés à devenir, en tout point de l'univers, les agents de leur « Culture » nationale... On l'a deviné : pareil tableau ressemble fort à celui que nous offraient les Universités allemandes.

On conçoit en effet l'importance que devait prendre, pour des gens si avertis de l'utilité de la Science, la question de TEnseignement supérieur. Ils le considéraient à juste titre comme le foyer du progrès, des initiatives fécondes. Ils attendaient de lui, et non d'ailleurs, l'impulsion première, la direction intellectuelle du pays. En d'autres termes, Tlnstruction publique ne se laissait pas dominer de bas en haut par des préoccupations de .Pédagogie: à aucun degré, le souci capital n'était celui de vulgariser renseignement par des artifices de présentation, de le rendre

agréable à un public incompétent, de « réformer », de lancer des « méthodes » qui ne sont parfois que des modes éphémères, et qui exigeraient néanmoins un incroyable supplément de circulaires, d'instructions renouvelées, d'inspections coûteuses, d'exigences à l'égard du personnel. Plutôt que de quêter l'approbation d^une majorité, on veillait aux moyens d'édifier le public, en lui inculquant le respect du savoir. L' « opinion », on ne la sollicitait pas, on travaillait à la diriger : et — après tant d'efïorts — on finissait tout de même par l'avoir pour soi : tellement, aux yeux de l'Allemagne, le succès justifie la méthode — qui consistait ici, tout simplement, à favoriser le travail scientifique ; et tellement on avait fait comprendre à ce peuple industrieux que sa prospérité matérielle tenait à celle de ses Universités.

Donc la prééminence de l'Enseignement supérieur influait sur l'ensemble du système scolaire, y établissait la suprématie de la Science, au lieu du formalisme des vaines pédagogies. Il restait entendu que le Pro~ fessor proprement dit (d'ailleurs ce titre ne

136 CE QUE l'université

se décernait que par extension à d'autres membres du corps enseignant) était par excellence celui que nous appelons en France le professeur de Faculté. Gela ne voulait pas dire que l'on fût tombé dans une autre exagération, et que ce professeur profitât de son autorité pour contrôler les Oberlehrer de Gymnases et pour assumer une partie de leur rôle. Ainsi ce n'est pas lui que l'on chargeait de faire subir aux élèves l'examen de fin d'études ; les épreuves correspondant à notre « baccalauréat » se passaient devant les maîtres de rétablissement même ; et ceci ne les empêchait point d'être fort sérieuses (i)... plus sérieuses encore que l'annuel examen de passage, qui pourtant faisait trembler enfants et familles. Les Oberlehrer gardaient donc les attributions relevant de leur compétence ; la chose paraissait aussi naturelle que de laisser les instituteurs à leur place dans les écoles primaires, ainsi que de respecter le Projessor dans son rôle de savant.

En principe, pas de confusions de spécia-

I. d'ailleurs avec le défaut de trop sacrifier les qualités de forme à la quantité des connaissances.

lités, pas d'incompétence envahissante :

chaque genre d'enseignement avait son domaine réservé. La préparation aux «grandes Ecoles », telles que chez nous Polytechnique et Centrale, ne se faisait pas dans les Gymnases ou lycées. Du reste, à ce genre hybride d'écoles dites « spéciales » correspondaient en Allemagne — du moins pour l'Industrie — des Instituts techniques, qui dépendaient nettement des Universités, participaient à leur organisation en fait de laboratoires comme de personnel enseignant, et enfin étaient fort nombreux. Pareil système faisait impression au dehors, grâce à ses résultats tangibles ; i' finissait même par y prévaloir, comme une forme d'expansion. Les ingénieurs que ces Instituts d'Allemagne déversaient en foule sur les pays d'Europe et d'Amérique ne contribuaient pas peu à l'active propagation de ce qu'on appelait pompeusement « les méthodes allemandes », et qui n'était que de l'esprit d'entreprise appliqué aux choses de science.

On pourrait se demander où donc nos ennemis puisaient les ressources nécessaires à

138 CE QUE l'université

des établissements si dispendieux, à une science si exigeante et même — on le verra plus loin — si somptueuse. Mais ce qui précède nous fournit une partie de la réponse : c'est que l'Enseignement supérieur avait quantité d'étudiants. Ils affluaient pour une bonne raison, déjà suffisante : par intérêt ; car on a \ii comment la Science s'ingéniait à se rendre utile, comment elle travaillait à l'éducation de l'industrie ; et l'Etat ne se faisait pas faute d'en étaler les avantages. Il en faisait rejaillir sur lui-même, sur sa « Kultur », sur toute l'érudition indigeste et souvent médiocre de ses Universités, enfin sur les titres qu'elles décernaient à leurs étudiants, un prestige, hélas! devenu mondial. Puisque cette réclame pour la Science allemande attirait des étrangers de diverses latitudes, à plus forte raison devait-elle impressionner la bourgeoisie du pays, avide — pour ses fils — de la précieuse recommandation que constituait un titre de Doktor. Même les hobereaux de Prusse, dont on connaît 1' h aristocratie» brutale, ne dédaignaient pas d'« étudier », suivant une coutume en honneur dans

la famille royale. Réunis en corporations orgueilleuses, à l'écart des vulgaires associations, ces très nobles seigneurs affichaient du reste dans les actes publics de leur vie d'étudiants un parfait mépris du « vil peuple » : tels, les fameux « Borusses » de Bonn, qui une nuit, après boire, se divertirent à assommer quelques inofîensifs passants... et se tirèrent d'affaire par la grâce de l'empereur. En eff'et, le Kaiser lui-même ne dédaignait point d'èlre un des « anciens « de laBorussia. On peut voir à ce détail quelle place tenaient les Universités dans les habitudes allemandes aussi bien que dans l'Etat, où ce jeune monde arrogant était destiné à devenir classe dirigeante.

Or, pour satisfaire aux besoins d'une clientèle si nombreuse et diverse, il fallait une organisation habile de l'Enseignement supérieur. Les riches bourgeois, les industriels qui ne voulaient nullement faire de leurs fils des administrateurs, des fonctionnaires, et qui pourtant les envoyaient s'instruire auprès de professeurs réputés, ceux-là se fussent découragés à la perspective d'un système compliqué

140 CE QUE l'université

d'examens. Il importait de mettre à la disposition du public une organisation réaliste, exigeant la présence assidue et le travail sérieux, sanctionné — après quelques « semestres » — par un diplôme à peu près uniforme de fin d'études. Une courte « dissertation» scientifique, imprimée, était la thèse de doctorat ; et elle servait de point de départ pour l'accès môme aux fonctions du haut Enseignement. Du reste, d'une manière générale, on ne semblait point goûter l'institution contestable des « concours », on n'y voyait guère que l'obligation écrasante, imposée parfois jusque dans l'âge mûr, de s'exercer à des rédactions d'apparat qui n'ont rien de commun avec le travail scientifique ; on les jugeait indignes surtout dépuiser les forces de futurs savants, qui doivent se réserver à de plus utiles besognes. Aussi un simple « examen d'État » tenait-il lieu d'agrégation ; et encore les candidats ne pouvaientils s'y présenter qu'un petit nombre de fois : ceci, pour éviter aux plus fanatiques la tentation de préparer le concours pendant la meilleure partie de leur carrière...

POURRAIT ÊTRE l41

L'absence d'un concours unique pour tous les candidats, l'institution d'épreuves régionales que chaque Université faisait subir à ses élèves, et qui n'en constituaient pas moins r « examen d'Etat » — pareil système offrait un autre avantage : la décentralisation. Sans doute, dans les pays qui n'ont pas l'expérience de ses bienfaits, elle peut paraître le pire inconvénient. . . à ceux du moins dont l'unique effort est de tenir en main la direction de toute science universitaire. Je les entends protester que l'agrégation assure un contrôle rigoureux, une élimination salutaire^ à la porte d'entrée du haut Enseignement, avant l'épreuve « définitive », la grosse thèse sur un sujet minuscule, le premier travail qui sera parfois le dernier — tant on a mis d'années à le faire — mais qui du moins s'accomplit sous la surveillance des maîtres de l'Université « centrale ». On aperçoit sans peine l'intérêt que ceux-là pourraient avoir à défendre leur suprématie, si bien assise sur la sujétion des autres Universités ; on aperçoit moins aisément ce que celles-ci ont à y gagner. Au contraire, rien ne vaut une sage

142 CE QUE l'université

décentralisalion pour les rendre florissantes. Elle évite l'accaparement des jeunes cerveaux par quelques-uns de ces « gardiens du temple » qu'avec moins de respect on appellerait des pontifes, et qui inclinent tout naturellement à grossir l'importance de certains rites préliminaires, soumis à leur autorité.

Et ces jeunes savants, par suite, on ne saurait non plus sans inconvénient leur faire attendre en dehors de l'Enseignement supérieur le bon plaisir des mêmes « maîtres » tout-puissants, une fois les « grandes épreuves » subies. Quelle perte de temps à éviter ! Aussi le privat-docenUsme qui sert de début de carrière dans les Universités allemandes — et suisses ou autres - est-il encore une institution féconde. Permettre aux candidats nouvellement reçus docteurs de continuer leurs travaux (car le sujet de thèse ne suppose pas forcément un savoir bien étendu), et leur offrir la rémunération variable du Kollegiengeld, ou taxe perçue sur chaque auditeur, c'est un moyen pratique de leur assigner une place convenable tout enne les prenant encore qu'à titre d'essai. Sinon, quel pourrait être

leur sort ? s'employer dans TEnseignement secondaire à des besognes qui n'ont aucun rapport avec le travail scientifique, y végéter sans profit pour leur avenir de savants, ou bien s'épuiser à produire quand même, entourés de la méfiance d'un milieu qui leur reprocherait toujours le temps qu'ils dérobent à la pédagogie ? Le privat-docent, lui, poursuit ses recherches fort librement sous un régime qui l'y encourage. Il sait d'ailleurs que sa nomination officielle n'est pas subordonnée à une consultation plus ou moins officieuse d'un cénacle « central », toutes les Universités étant indépendantes et égales en autonomie. S'il travaille, il peut donc raisonnablement garder l'espoir que sa production sera distinguée par l'une d'elles, et que celle-ci prendra l'initiative du Ruf, de l'appel qui fera de lui un Proj essor.

Enfin ce professeur, qu'on n'a jamais détourné de son métier de savant, trouve une situation qui le lui facilite encore mieux. Sans doute bien des obligations lui incombent, celle de préparer des cours, celle aussi d'entraîner à son tour des élèves, d'inculquer les

144 CE QUE l'université

méthodes du travail scientitique, pratiquement, à une élite groupée en « séminaire » . Mais il est aidé par les privat-docents, et du reste il profite lui-même du « séminaire », qui lui offre les livres ou instruments de sa spécialité : sans compter la bibliothèque générale de l'Université ou ses laboratoires... car les ressources sont en abondance ailleurs même qu'à Berlin. Sans doute encore il a charge d'examens à faire passer; mais du moins, il n'est pas retenu par ceux de l'Enseignement secondaire. Et il jouit d'utiles vacances, bien réparties, qui distribuent avantageusement son année en deux «semestres )) — séparés, outre la grande interruption d'été, par un intervalle de six ou huit semaines vers Pâques, — le semestre d'hiver étant coupé au surplus par trois semaines de vacances pour Noël : ce qui permet d'alterner les devoirs du professorat et les voyages d'études. En somme, on donne à ce professeur tous les moyens d'acquérir une sérieuse influence ; rien ne lui manque : ni la belle situation, ni le prestige, ni les facilités matérielles pour travailler, et pour former de

nombreux élèves. Une chose peut lui manquer toutefois, et c'est le talent ; mais on ne lui demande que d'être un bon « spécialiste >^ : ce titre suffit à sa notoriété.

On voit qu'un tel régime suppose toute une éducation de l'esprit public. Songez donc ! Un régime qui offre — ou du moins qui ménage — à des savants une brillante situation pécuniaire, atteignant vingt mille, trente mille francs et bien au-dessus (sans parler des frais de représentation alloués aux doyens et au recteur, qui là-bas n'est pas un fonctionnaire spécial d'administration, mais un professeur élevé à cette dignité pour la durée d'un an par ses collègues et gratifié d'un riche supplément), — voilà de quoi offusquer plus d'un électeur épris de « sainte égalité » dans une démocratie ; et pourtant la libre Helvétie ne se plaint pas du système allemand de ses Universités, elle semble d'avis que le gain des savants n'est pas immérité, et que la Science peut bien leur rapporter un peu, puisqu'elle rapporte tant à leur pays. Serait-il raisonnable, serait-il môme décent, de lésiner à leur égard, sous prétexte qu' « on

est en République », tandis que la même République persisterait à rétribuer si largement, autour d'eux, toutes sortes de lonctions administratives? Nous ne saurions trop le répéter : si l'administrateur est un haut fonctionnaire, le professeur d'Université ne mérite pas moins d'égards comme savant, et son œuvre représente même la véritable raison d'être de l'Enseignement supérieur ; elle exige donc des dépenses exceptionnelles, et toute la sollicitude des pouvoirs publics. Il faudrait aussi, pour cela, que le pays ne s'en désintéressât point : un moyen de l'y intéresser serait précisément de relever la situalion matérielle de la Science... Même un grand peuple a toujours à y gagner, en prestige, en intelligence et en moyens d'action. Notre France, assurément, possède déjà les dons d'esprit qui font merveille avec de bonnes méthodes, et qui sont du reste fort capables d'en créer. 11 ne nous manque, comme voulait dire Faguet, que « le culte de la compétence » pour faire valoir tous ces talents.

Page 1