Peut-être seulement dans l'usage des savants du crû
2. Dans une lettre, datée de 1 i88, que M. Gabotto a publiée, art. cité, p. 251.
3. Ainsi qu'on peut voir dans le Corj>us inscriptionuin latinarum, t. V2, p. 838.
dons racontée que depuis le xvi*^ siècle ' : elle peut être beaucoup plus ancienne (remarquer la forme Terdona dans le texte, ci-dessus rapporté, du Manipulas Florum).
Il est difficile de se débrouiller parmi ces témoignages : les érudits locaux y réussiront peut-être un jour. On peut du moins proposer, à titre de conjectures, les remarques que voici.
Il faut partir du fait que Tortone s'est appelée Derthona dès la plus haute antiquité. Le nom (ÏAtiUe est donc légendaire. Pourtant, il a été appliqué k Tortone (on l'a vu par le témoignage de Sicard) au moins dès le début du xiii*' siècle.
Nous avons affaire, semble-t-il, à une légende étymologique. Pareillement, selon d'autres joca monachorum,
Pulcra Silviila avait un jour pris le nom de Mortaria (Morfara),
Macra celui de Crassa [La Grasse),
Ahladane celui de Somme Noble [Amiens),
Arsen celui de Core (la Cure, rivière), etc..
Dans cette géographie en partie double, le premier terme est à l'ordinaire fictif et n'existe qu'en fonction du second. Il est donc inutile de chercher de quels éléments s'est composé le nom d'Atilie dans la fantaisie du clerc qui l'a forgé. S'il voulait raconter
1. Voyez Leandro Alberti, Descrillione di tut/a Italia, Venise, lool, p. 307; Ughelli, Italia sacra, Venise, 1717, t. IV, p. 633; Giuseppe Antonio Bottazzi, Le Antichità di Torlona e suo agro, Alexandrie, 1808, p. 3; Giuseppe Cappelletti, Le chiese dltalia, t. XIII, 1857, p. 665. Etc.
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comment sa ville, à cause de trois dons merveilleux, avait un jour pris le nom de Terdona, force lui était de dire en même temps, puisqu'il était si bien renseigné, quel nom elle avait porté jusque-là : il l'a donc baptisée, à tout hasard, ou pour des raisons qui n'importent guère, Atilie. Pourtant, on peut supposer qu'il a tiré ce nom du gentilice romain Atilius, Atilia^ si répaijidu, et qui se lit par exemple sur des inscriptions romaines découvertes à Tortone et à Serravalle [Corpus inscripfioniim latinariim, t. V', n°* 7427, 7i28).
Ce nom, ainsi créé, se lia à des récits légendaires relatifs à Charlemagne et à Otinel, dans une chronique locale, analogue au Pseudo-Pliilomena ou à la Chronique de Waulsort; cette chronique transfère le nom d'Atilie (par contre-sens ou par quelque autre motif) à des ruines romaines situées vingt-quatre kilomètres plus loin, à Serravalle; c'est là que Jacques d'Acqui aura pris, en même temps qu'Atilie, la fabuleuse histoire de son Ottonellus, ami de Roland et mari de Belissent '.
Puisque la légende française d'Otinel, pareillement ami de Roland et mari de Belissent, est pareillement localisée à Atilie, il faut, si ma conjecture est vraie, que cette légende française procède de la même source
1. Il allègue sans cesse comme ses sources des ijstoriae, des. jjsloriographi, c'est-à-dire des chroniques latines. Exemple : « Alique ystorie anliquoruin clicunt quod tune non eral Iota contracta Alhe Spetio et Alylie sub doniinio christianonun, secl a qiiodam magno pmjano duce, qui Marchus vocabatu)-, doniinahatur, et iste tune non uhedivit Carolo Magno, sicul in ijstoria ponilur » (col. I41)3'i.
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que le récit de Jacques d'Acqui et que cette chanson de geste tire, en dernière analyse, son origine d'une légende étymologique forgée au xii'' siècle par un clerc de Tortone. Mais, ici, comme ailleurs, les rares hypothèses que je forme, je les donne pour des hypothèses, et je ne veux rien fonder sur elles. Je ne fais> donc de celle-ci nul état, et l'abandonnant, je retiendrai seulement des faits constants.
Quelles que soient les sources de Jacques d'Acqui et l'origine première du nom d'Atilie, et quels que soient les rapports des textes ci-dessus groupés, des témoignages nombreux répètent avec obstination et pendant des siècles que, sur les bords de la Scrivia, soit à Tortone, soit à quelques kilomètres en amont, s'élevait jadis Atilie : des légendes locales mêlaient Gharlemagne et ses pairs à l'iiistoire de cette ville; on montrait près de Tortone au xiii*^ siècle, selon le témoignage de Jacques d Acqui, une église édifiée par Roland, une porte dont la taille de Roland avait déterminé la hauteur, et, à quelque distance de là, à Precipiano, un monument ruiné, nommé la Custodia Hospinelli, et c'était, disait-on, un chàteau-fort sarrasin jadis assiégé par Gharlemagne '. Bref, ces lieux
I. Jacques d'Acqui (col. 1503), parlant de la Ciislodia Hospinelli, dit que cet Ilospinellus <' fuit magnus paganus». 11 ledistingue netlemeut d'Ottonelkis, dont il raconte l'histoire. Cependant Iluspinellus (on le sait par d'autres textes, par le- Pseudo-Philomena, par exemple) était, à l'iusu de Jacques. d'Acqui, le même personnage qu'Ottonellus, le bon convers.. Do là l'indication que Jacques d'Acqui a pris Ottonellus à unesource écrite, et Hospinellus aux traditions locales (Jacques, d'Acqui était du pays), qui rattachaient ce nom à certaines, ruines.
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étaient au xiii*^ siècle peuplés de légendes carolingiennes attachées k des monuments réels, et l'histoire d'Otinel y était fortement implantée.
D'autre part, le roman français àOtinel nous a conduits vers la même région de Tortone, à tout le moins en Montferrat, et le bon sens indique que la combinaison, la suite de syllabes Charlemagne-Olinel-Iioland-Belissent-Montferrat-Atllie n'a pu se former par deux fois, indépendantes l'une de l'autre, dans l'esprit de deux conteurs.
De ces faits, il n'y a que trois explications imaginables : le lecteur choisira celle qui lui semblera la plus vraisemblable; mais il faudra bien qu'il choisisse l'une d'elles, car il ne saurait en concevoir une quatrième.
Ou bien, un poète de France et qui n'avait jamais franchi les Alpes a, le premier, inventé cette combinaison, plaçant l'action de son roman en Lombardie sans motif particulier, et simplement parce qu'il fallait bien la placer quelque part. Son roman est tombé, on ne sait par quelle fortune, entre les mains d'un clerc lombard : cette localisation en Lombardie, faite au hasard par le poète français qui n'y attachait aucun intérêt, a ravi pourtant ledit clerc lombard et les gens du psijs de Tortone, à tel point qu'ils ont par la suite intimement mêlé les aventures d'Otinel à leur histoire locale. — Si les choses se sont passées de la sorte, on doit admirer comment une lîction accidentellement imaginée par un poète de la Picardie ou de rile-de-France a pu prendre racine dans un terroir si lointain et imposer pendant des siècles, tantôt k Tor-
tone, tantôt à Serravalle, le nom d'Atilie : et ce serait un bel exemple de l'influence des chansons de geste sur les imag-inations italiennes.
Ou bien, c'est l'inverse. La combinaison Charlemagne-Otinel-Roland. etc., a été imaginée d'abord dans la région de Tortone, comme une légende locale, par des clercs du pays. Un poète français en a eu connaissance, soit qu'il ait passé par hasard à Tortone et l'y ait recueillie sous forme orale, soit qu'il l'ait lue en France dans quelque livre venu de Tortone : il en a tiré une chanson de geste. — Si les choses se sont passées de cette façon, il faut constater que ce récit entendu par hasard à Tortone (ou ce livre venu de Tortone) donnait déjà à notre poète son roman tout fait, et, entre autres personnages, Belissent, portant déjà un nom français d'héroïne de chanson de geste; et nous serions en présence de cette chose smgulière : une chanson de geste composée par un clerc de Tortone.
Les difficultés de ces deux explications sont fortes : elles croissent plus on les considère. Elles se dissolvent au contraire, si l'on en vient à cette troisième et dernière explication, qui concilie les deux autres : la légende locale des clercs de Tortone et la légende des jongleurs de France sont une seule et même légende, inventée surplace, à Tortone, à la fois par des clercs lombards et par des jongleurs français, et exploitée d'abord sur place par les uns et par les autres.
Il faut considérer que Tortone est au croisement de plusieurs gralides voies romaines : là prenait fin la Via Aemilia qui venait d'Acqui, là commençait la Via
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Jiilia AïKjusta qui menait \ers Plaisance; mais surtout, là passait la Ma Posthiimia, qui, longeant la vallée de la Scrivia, conduisait vers Gênes les marchands, pèlerins et croisés de France.
En plein sur la route, à vingt-quatre kilomètres de Tortone, à trois kilomètres de Serravalle,à Precipiano, était établie une abbaye bénédictine placée sous l'invocatio^ de saint Pierre ', et ce monastère s'élevait sur les ruines de l'ancienne ville romaine de Libarna : ruines disséminées sur les trois kilomètres qui séparent Serravalle de Precipiano et qui ont fourni au Corpus un riche lot d'inscriptions; ruines considérables et imposantes encore au moyen âge, puisque les matériaux en ont servi à édifier les bourgs voisins de Precipiano, de Biugnano, d'Arquata, de Vignole, de Varinella, et puisqu'il en subsiste aujourd'hui, après que tant de générations les ont exploitées comme une carrière, des vestiges de thermes, les restes d'un amphithéâtre ^.
Les ruines de Libarna ont servi à autoriser la fable d'une expédition de Charlemagne en ces régions et des histoires d'ég-lises prétendument fondées par lui ou par Roland à Tortone et aux environs. Que le nom d'Atilie ait d'abord désigné Tortone (Sicard, etc.) ou d'abord Serravalle (Jacques d'Acqui, etc.), c'est autour
1. Voyez, dans les Aniiquitales nieclii aevi de Muratori, t. \'. col. 1027, un document de Tan 112o relatif à cette abbaye et la Croiiacà di Tortnna, pubblicata per la prima volta da Lodovico Costa, 1814, p. 39.