OGIER LE DANOIS ET SAI^T-FARON
El as serjans el as arbalesliers.
As saietaires et as gentieus archiers. . . 10016 De no trésor, mentir ne vos en quier, Tenroil il s'ost demi an toi entier.
El si li dites, a celer nel vos quier, S'il a d'aide besoigne ne mestier, Se trop l'apriessent la genl a l'aversier, Li tel Brehus cui Deus doinst encombrier, ' Face mander tos les moignes cloistriers, Et les canoines, les prestres provendiers: Tost en ara assanlé cent milliers.
Grant sont et fort, vertuous el legier. Adont verres paiens martiriier Ki la loi Dieu voelent si abaissier.
Jou et mi moigne irons el front premier, L'auberc vestu, lacié l'elme d'achier Et chainl le brant au puing d'or enlaillié El bien monté sor les corans destriers. Chaiens n'a moigne, bien le puis tesmoignier. Qui ne soit filx a gentil chevalier :
Filx de vilain n'estra mes mes cloislriers. Por son seignor se doit on Iravillier Et la loi Dieu lever et essauchier ».
Et dist dus Namles : « Jhesus li droiluriers Garl tel abé, car molt fet a proisierl »
Cet élog-e épique des moines de Saint-Faron n'est-il point parti de Saint-Faron? N'est-il pas l'œuvre d'un poète qui avait ses raisons de se faire bien venir des moines de ce monastère? Les chansons de ^este, vat-on répétant, ont été composées principalement pour la « classe g-uerrière », s'adressent principalement au monde seigneurial : s'il en tut ainsi, pourquoi ne
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trouve-t-on jamais, dans une chanson de g-este de la bonne époque, comme on en trouve dans les romans courtois, chez Chrétien de Troyes, par exemple, la mention d'un haut seigneur qui aurait protégé le poète, encouragé son entreprise ? Pourquoi les jongleurs de geste, s'ils s'adressent de préférence à un public aristocratique, n'ont-ils jamais employé ce genre de flatterie, connu depuis le temps de Pindare, qui aurait consisté à rattacher à la lignée de Renaud de Montauban, ou de Girard de Roussillon, ou d'Ogier, telle ou telle des familles illustres du xii*^ et du xiii*^ siècle? Mais l'auteur de la Chevalerie Ogier semble avoir eu un Mécène, — et ce fut un abbé de l'ordre de Saint- Benoît.
Voici de quelle façon bizarre ce poète introduit dans son roman les moines de Saint-Faron. On se rappelle qu'Ogier, fait prisonnier par Turpin, a été enfermé par le bon archevêque à Reims ; et, pour le dire en passant, sa prison est la Porte Martre, qui est une des portes romaines de Reims; de même, la scène où un ange arrête le bras d'Ogier prêt à frapper Chariot était localisée (au témoignage du roman à'Hiion de Bordeaux) « el mont d Araine », c'est-à-dire dans les arènes romaines de Reims. Ici, comme à Libarna, comme au palais Galiene de Bordeaux, etc., les vénérables ruines romaines ont abrité les légendes carolingiennes, quand elles ne les ont pas suscitées ^ —
1. Voyez, sur le Mont d'Araine, sur la Porte Martre [Porta Martis) ou Chartre [Porta Carceris), et sur la popularité d'Ogier le Danois à Reims l'ingénieux mémoire de M. L. Demaison, Les portes antiques de Reims et la captivité d'Ogier, dans les Travaux de V Académie de Reims, t. LXV, 1881.
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Or donc, Ogier est enfermé en Porte Martre, quand Charlemagne lui demande de sortir de prison pour •combattre Bréhus. Ogier veut bien ; mais il exige qu'on lui rende son cher compagnon de guerre, Broiefort, son cheval. (Qu'est devenu Broiefort? Personne «e sait plus ; sans doute, il est mort, dit Turpin, Ogier se lamente, puis se résigne; il consent à prendre ■un autrç cheval; mais celui (ju'on lui présente, aussitôt qu'il y monte, fléchit sous le poids et tombe. Il ■essaie ainsi les destriers les plus illustres de l'armée : pas un n'est assez robuste pour le jîorter. Par bonheur, un chanoine se rappelle que Turpin, il y a sept ans, ^ fait présent de Broiefort à un abbé; et quel abbé?
10520 « De Miaus esloil, si ol non Baudewin ; Bien sai qu'il ot le destrier vo cosin ; Toi droit a Miaus l'en mena, par saint Prin. L'aulr'ier i fui devant la Saint Martin : A Saint Faron m'en alai un matin Proier a Deu qu'il ni'otroit bone lin.
Encore i vi le destrier auferin ; Alelés iert a car come ronchin Ou il Iraioit le quanel marberin. »
Naimes de Bavière va donc en message à Saint- Faron, et expose le besoin de Charlemagne à l'abbé, (|ui fait rechercher dans les communs du monastère ■et retrouve Broiefort, mais en piteux état : les flancs pelés et écorchés, la queue tondue, attelé à une charrette chargée de chaux et de moellons :
1055(3 Tel fais amaine fie caueh et de moilon Ne le Iraïssent quatre destrier gascon.
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On amène Broiefort à Reims; à la vue d'Ogier, il lui fait fête :
10702 Fronque et hennit, si a du pié j^raté ; Encontre tiere est couciés et posés Devant Ogier par jurant humilité :
Li dus le voit, si l'en prist grant pité : S'il ne plorast, li cuers li fust crevés.
Pourquoi Broiefort est-il retrouvé dans un monastère plutôt que chez un vavasseur ou un vilain? Si l'on se rappelle que la légende du vieux g-uerrier retrouvant son chîval est rapportée ailleurs de Waltharius d'Aquitaine et ailleurs de Guillaume d'Orange, c'est-à-dire de guerriers retirés en des monastères, on en vient à la supposition que, dans une version plus ancienne de l'histoire d'Ogier, Ogier n'était pas prisonnier à Reims, mais moine à Saint-Faron. D'autre part, pourquoi Broiefort traîne-il des charrettes pleines de chaux, de moellons et de blocs de marbre, plutôt que de tirer une charrue, par exemple, ou de tourner une meule ? Ne serait-ce pas que, dans quelque forme perdue de la légende, Ogier et Broiefort auront travaillé à embellir le moutier de saint Faron, comme Renaud de Montauban se fît l'ouvrier de saint Pierre à Colog-ne, comme Girard et Berthe se firent les bâtisseurs de Vézelay pour la gloire de sainte Madeleine, comme Guillaume, pour l'honneur des abbayes de Gellone et d'Aniane, construisit le pont sur le Verdus?
Or ces suppositions ne sont point purement conjecturales ; elles sont confirmées par un récit du De natiiris rerum d'Alexandre Neckam. Ce clerc anglais, J. BÉDiER. — Les légendes épiques, t. II. 21
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([ui eiiseio-na à Paris, aux écoles du Petit-Pont, de IISO à I !S(), a pu do ses yeux voir à cette époque, à Saint-Faron, le mausolée d'Og-ier : en tout cas, il fait quel({U(^ part allusion à son tombeau ^ Dans son De nn/uris reriim, il consacre un chapitre à l'esprit des bêtes '-. Après certaines fables sur les chevaux illustres, prises aux Géorgiquen^ à la PJia?-sale, etc., il en vient au cheval d'Ogier:
« A la mort (le linvincible Charlemagne, il plut à Og'ier le Diiaois, chevalier très hardi et très preux, et guerrier (priuiipilus) de Charles, de passer à un genre de vie meilleur et plus sûr. Il se retire dans le monastère de Saint- Faron à Meaux pour y terminer ses jours. Il v dépose son épée et ses armes ; son destrier, il Temploie à charrier de? pierres pour la construction de l'église. Quelques années plus tard, les Sarrasins envahirent la F'rance et mirent le siège devant Meaux. Tous les jours, douze de leurs champions venaient provoquer les Français au combat. Ogier obtint de son abbé la permission de répondre à leur déli. Mais on ne trouva pas de cheval assez fort pour le porter, hormis celui qu'il avait amené avec lui au monastère, et qui le salua de ses hennissements. Og'ier prend ses armes, attaque les Sarrasins à linsu du roi Louis et tue ses douze adversaires. Il appelle au cri de Montjoie! les Français à
1. Dans son poème De laudihus divinae sapientiae (voir l'édition, procurée par Wright, des œuvres d'Alexandre Neckam, dans la Collection du Maître des Rôles, 186.3, p. 435):
Diim bona paupcribus, superis impendit honorem.
Dat mel diis Meldis, lacta, niodesla, placens. Mililiae Caroli docli diicis atqiie potentis
Ogeri Daci, corpus honoralum.