Livre II, chap. 17, p. 7o
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« Après la iiiorl du très victorieux Pépin, connue les Lombards inquiétaient Rome, le glorieux Charles, bien qu'il fût alors ti'ès occupé en deçà des Alpes, fît route sans hésiter vers Tltalie. Il força les Lombards, sans effusion de sang, à s'humilier devant lui, reçut leur soumission volontaire, et, pour confirmer cette paix, de peur qu'ils ne se sépai'assent à l'avenir du royaume des Franks ou qu'ils ne fissent quelque injure nouvelle au territoire de saint Pierre, épousa la fille de Desidcrius, roi des Lombards. Peu après, parce qu'elle était maladive et impropre à lui donner des enfants, sur le jugement des prêtres les plus saints, il la répudia. Son père, irrité, senferma dans les murs de Pavie et se révolta contre l'invincible Charles. Or, quelques années auparavant, un des principaux personnages de la cour de Charles, nommé Otkerus I variante : Oggerus)^ avait encouru la colère du terrible empereur el s'était réfugié auprès de Desiderius. Ayant appris ' que le redoutable Charles approchait, ils montèrent sur une tour extrêmement élevée, doù ils pouvaient voir au loin et au large. Bientôt apparurent les bagages, qui auraient suffi ii Darius ou à César comme ainiiée pour leurs expéditions, el Desiderius dit à Otkerus : « Est-ce que Charles est dans cette grande armée? » Mais il lui répondit : u Pas encore, pas encore. « Alors il se prit à trembler et à dire : « Que ferons-nous si ceux qui l'accompagnent sont plus nombreux encore ? » Ogier lui dit : « Tu verras, quand il viendra, ce que c'est que Charles; quant à nous, je ne sais ce que nous deviendrons. » Pendant qu'ils parlaient ainsi, apparut l'Ecole Palatine, qui ne connut jamais le repos, Desiderius, stupéfait en la voyant : « \'oilà Charles, '> dit-il. Et Otkerus :
i. A partir d'ici, je reproduis la traduction donnée par G. l^aris, Histoire poétique de (Iharleinanne, ji. :{.'{(>.
li'K) 0(;iEK I.K DANOIS lîT SAINT-FARON
« Pas encore, pas encoi'e. » Ensuite se monlrenl les évêques, les abbés, les clercs de la chapelle royale et leur escorte. A (-ette vue, le roi Desiderius, désirant déjà la mort et ciuienii de la lumière, put à peine dire en sang-lotant : « Descendons, cachons-nous de la fureur d'un tel ennemi dans les entrailles de la terre. » Otkerus, qui, dans des temps meilleurs, avait bien connu les usag-es et les ressources de l'incomparable Ghai'les, lui répondit, effraye lui-même : '< Quand tu verras les champs se hérisser d'une moisson de ter, et le Pô et le Tessin, grossis des flots de la mer, inonder les murs de la cité de noires vagues de fer, alors peut-être, c'est que Charles sera près de venir. » Il n'avait pas achevé qu'au couchant apparut, f^rosse d'un ouragan terrible, une nuée ténébreuse, qui changea en ombres horribles la clarté du jour ; mais l'empereur s'ap])rochant, la splendeur des armes fit luire bientôt pour les assiégés un jour plus sombre que toute nuit. .Alors ils le virent lui-même, Charles, l'empereur de fer, crête d'un casque de fer, les bras protégés par des gantelets de fer, couvrant d'une cuirasse de fer ses larges épaules et sa poitrine de fer, dressant en haut, de sa main gauche, une lance de fer, car sa droite était toujours étendue vers son invincible acier ; les genoux même, qu'on laisse généralement sans armure, étaient chez lui couverts de lames de fer, et que dire de ses jambarts ? toute l'armée les portait eu fer; son bouclier ne montrait que du fer, et son cheval lui-même avait du fer et la couleur et la force. Ce costume, tous ceux qui le précédaient, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous ceux qui le suivaient, l'avaient imité autant que possible. Le fer remplissait les champs et les routes ; les rayons du soleil n'étaient réfléchis que par du fer ; ainsi le peuple de Pavie, plus glacé par la terreur que le fer lui-même, s'inclinait devant le fer glacé ; les souterrains infects et sombres eux-mêmes pâlirent
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à l'éclal (lu fer ; une clameur confuse remplit la cité : <• () fer! hélas, ô fer 1 » Otkerus, embrassant ce spectacle (l'un rapide regard, dit à Desiderius : « Voilà celui que tu ils demandé, lu las. » El, disant cela, il tomba presque sans vie. »
Sous cette forme risiblement emphatique, le Moine (le Saint-Gall a développé un thème littéraire que chacun reconnaît pour l'avoir rencontré quelque part ailleurs, dans le roman de Jehan de Paris par exemple, ou dans les romans de Tristan; Kaherdin, s'étant caché avec Tristan aux abords d'une route, attend le cortège d'Iseut la Blonde, qu il n a jamais vue ; une troupe de femmes apparaît, si belles que Kaherdin s'écrie : ^'oilà la reine 1 — Pas encore, lui dit Tristan ; ce sont ses lavandières. » Même méprise, quand passent ses chambrières, et l'émerveillement de Kaherdin va croissant jusqu'à l'instant où Iseut apparaît. Je ne sais si 1 on a déjà remarqué que le Moine de Saint- Gall, dont les ressources sont peu variées, a exploité le même motif, en un autre passage de sa Chronique ' : des ambassadeurs du roi des Perses, venus à Aix-la- Chapelle, contemplent du haut d'une galerie la cour splendide de l'empereur et le luxe merveilleux des seigneurs ; de plus en plus éblouis, ils voient enfin Charlemagne, et s'écrient en battant des mains : (( Nous n'avions vu jusqu'ici que des hommes de terre; nous voyons enfin un homme d'or. » Cet empereur d'or fait pendant à l'empereur de fer de l'autre anecdote, et les deux scènes se correspondent.
•\'^2 OGIKI! M<; DANOIS ET SAlINT-KAItON
Ia' Moine do Saiiil-Gall a fort l>ien pu les inventer toutes deux lui-niènie, car elles ne sont rien (|ue « de la littérature », je veux dire qu'elles ne représentent rien qu'un efl'ort pour exprimer par un grossier procédé de rhétorique tantôt la force guerrière et tantôt le faste de Charlemagne.
Que le Moine de Saint-Gall ait inventé lui-même son anecdote ou qu'un autre Tait inventée pour lui, elle ne nous intéresse que parce qu'elle est placée dans un cadre historienne. L'auteur savait que Charlemagne avait combattu en Lombardie le roi Desiderius et son hôte le Franc Otkerus. Il a mêlé à ces données trop de bévues historiques pour qu on puisse supposer qu'il ait exploité des sources écrites'. Dès lors, quelle était la nature des sources orales dont il a disposé ?
Je n'en sais rien. Personne n'en sait rien. On ne peut concevoir, je ci-ois, que les cinq hypothèses que voici :
1" Ou bien le nom d'Otkerus et les quelques souvenirs historiques qui l'accompagnent vinrent au Moine de Saint-Gall du « vieux grognard » Adalbertus, ou de quelque contemporain d'Adalbertus : de même, de nos jours, au fond de nos campagnes, quelque paysan illettré peut se rappeler vaguement le passage de la Bérésina et le nom du Maréchal Ney
1 . L'expédition par lui racontée où Ciiarlomao^ne aurait soumis les Lombards sans livrer bataille [incruento hcllo) est imaginaire ; ce n'est pas à Pavie que Desiderius attendit après son passage des Aljies l'armée de Cliai'lemagne. Etc.
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pour en avoir entendu parler, dans son enfance, par son aïeul ou son bisaïeul, soldat de la grande armée.
2" Ou bien le Moine de Saint-Gall avait retenu quelque chose des récits d'un clerc c[uelconque, lequel avait lu, dans le Liber Ponfificalis ou ailleurs, l'histoire de la guerre de Lomhardie.
3" Ou bien le Moine de Saint-Gall « connaissait sur Otkerus quelques chansons en langue tudesque » (ce moine était Allemand et parlait thiois) .
4" Ou bien il connaissait sur Otkerus quelques chansons (ou quelques légendes) en langue romane, et ces chansons ou légendes, tudesques ou romanes, auront péri dès le ix" siècle, sans qu'il y ait un rapport de filiation entre elles et les romans français du XII'' siècle.
0° Ou bien enfin, ces chansons ou ces légendes du ix*' siècle, exploitées au ix^ siècle par le Moine de Saint-Gall tudesques ou romanes, n'ont pas cessé de se transmettre et de se développer à travers les âges, et finalement elles ont abouti au xiii^ siècle à la Chevalerie Ogier.
Entre ces cinq explications, condamnées par leur nature à rester toujours hypothétiques, comment choisir? Je ne choisirai pas pour l'instant. Le témoignage du Moine de Saint-Gall peut signifier mais ne
1. G. Paris, Histoire poétique de Charleinagne, p. 41 et p. .'332.
OfilEH LE DANOIS F/F SAIiST-FARON
signifie pas nécessaircMiienl quOi^ier est entré tlans la légende de plain-pied, dès l'époque carolingii'nne, par l'œuvre de poètes populaires et qu'il y a continuité de ces formations légendaires de l'époque carolingiennes aux romans du xiii'' siècle'. Nous inclinerons à donner ou à refuser cette signification à Tanecdote du Moine de Saint-Gall selon que, venu au terme ide nos enquêtes, nous aurons ou non constaté que d'autres personnages historiques furent célébrés par la poésie depuis le temps de Gharlemagne jusqu'au xm"^ siècle. Réservons donc notre jugement sur le récit du Moine de Saint-Gall et reprenons notre route.
1. Voyez, au t. I de cet ouvrage, p. 17'1-185, noire discussion sur le cas d'Aïmer.
LA LEGENDE
DE