‹ Les légendes épiquesChapitre 129 sur 163 · RAOUL DE CAMBRAI · texte numérisé non relu

RAOUL DE CAMBRAI

II. La théorie traditionnelle de l'origine de cette légende. — 1. Prétendu archaïsme des données du poème. — 2. Bertolai. — 3. L'élément historique.

III. Essai dune interprétation nouvelle. — Raoul de Cambrai et l'église de Saint-Géri. — 2. L'arbaye d'Orignysainte-Benoîte. — 3. Les abbayes de Waulsort, IIom-

BLIÈRES, SaINT-MiCHEL-EN-ThiÉRACHE, BucILLY.

Le poème de Raoul de Cambrai ' ne nous est parvenu, comme tant d'autres chansons de geste, que sous une forme rajeunie, de la fin du xii*^ siècle -. La

1. Raoul de Cambrai, éd. P. Meyer et A. Longnon, Paris, 1882, in-S" (Publications de la Société des anciens textes français). Voyez l'importante étude de G. Paris dans son mémoire intitulé : Publications de la Société des anciens textes français [Journal des Savants, 1886, p. 539-539 ; tirage à part Impr. nationale, 1887, p. 35-49). Depuis 1886, il n'a paru aucun travail qui soit spécialement consacré à Raoul de Cambrai ; les critiques qui ont eu à parler, en passant, de ce poème, se sont tous fondés sur les belles recherches de MM. Meyer, Longnon et Paris.

2. P. Meyer et Longnon, Introduction, p. lxx. — Raoul de Cambrai compte, dans le manuscrit unique qui nous l'a conservé, 8.726 vers de dix syllabes : les 5.555 premiers vers sont en tirades rimées, le reste en tirades assonancées. Ce

J. BÉDiBR. — Les légendes épiques, t. II. 22

forme j)rhnitive était-elle plus ancienne de quelques années seulement, de ving-t-cinq ans, par exemple, ou de cinquante? — Elle était plus ancienne, ont répondu les critiques, de près de deux siècles et demi. Le sujet de ce roman étant tiré d'événements historiques de 1 an 943, c'est à cette date, ou peu après, que l'orig-inal, à les en croire, fut composé ; à les en,, croire, il eut pour auteur et pour premier public les témoins et les acteurs mêmes de ces événements. — C'est la seule opinion qui ait été exprimée jusqu'ici. Est-on tenu de l'accepter?

Ponr la clarté de la discussion qui va suivre, il est nécessaire de résumer d'abord la chanson de geste.

Analyse de Raoul de Cambrai.

Raoul Taillefer, comte de Cambrai, est mort, laissant enceinte sa femme Aalais, sœur du roi Louis : bientôt elle met au monde un fils, qu'elle nomme Raoul, comme son père. Quand l'enfant a déjà trois

n'est pas seulement le système de versification qui change si l'on passe de la première partie à la seconde ; c'est le ton, l'esprit même de la chanson, qui commence en épopée et qui tourne ensuite au roman d'aventures. Sans choisir entre les deux hypothèses formées l'une par M. P. Meyer, l'autre par M. G. Paris, pour expliquer ce fait anormal que la partie rimée est, pour le fond du récit, plus ancienne que la partie assonancée, je reconnais avCc eux que la deuxième partie est postiche, et je la négligerai.

ans, le roi Louis, voulant récompenser de son service un de ses hommes, le Manceau Giboin, décide que sa sœur z\alais se remariera avec ce Giboin, qu'il investit par le gant du fief de Cambrésis. Il spécifie toutefois que Giboin n'en aura que temporairement la garde : il tiendra la terre jusqu'à ce que l'enfant Raovd ail grandi ; quand Raoul sera d'âge, il reprendra le fief paternel.

Mais la veuve se refuse au mariage qui lui est conseillé : plutôt que de « laisser le matin prendre la place du lévrier », elle choisit de vivre dans le veuvaere gardant sa colère. Le roi Louis passe outre : le Manceau Giboin entre en possession du fief ; Aalais reste pourtant à Cambrai et l'orphelin déshérité grandit entre sa mère et son oncle, Guerri le Sor, comte d'Arras : excité par eux, le jour où il pourra revêtir le haubert, il réclamera la terre paternelle ^.

Les années ont passé, et ce jour approche. Raoul est conduit à la cour du roi Louis par son oncle, le vieux Guerri. Le roi l'accueille avec honneur, l'arme chevalier. Puis une « grant pièce » de temps s'écoule, que Raoul passe paisiblement à la cour, entouré d'une

I. (( Rien n'est moins clair dans le poème que cet exposé. Aalais est sœur de Louis. . . et en même temps elle appartient au lignage de t-avardin, et c'est à ce titre qu'elle possède k- Cambrésis. Giboin semble, à plusieurs reprises, être mis en possession du Cambrésis, et cependant Raoul est évidemment maître à Cambrai. Avait-il la ville et Giboin le pays? Guerri menace beaucoup Giboin et ne fait rien contre lui, etc. Il est visible que le remanieur ne comprenait pas grand'chose à tout cela. » (G. Paris).

'.\W l..\ l.liiiKNDK, l)i: KAOI'L OE CAMIiRAl

iiiesnic loujours accrue de jeunes hommes qui viennent à lui pour le servir : car il est en faveur, et le roi a fait de lui son sénéchal et son gonfalonnier. Un jour de Pentecôte ', Guerri le Sor juge que le temps est venu : il se présente seul devant le roi Louis et le requiert de rendre à Raoul la terre de Gambrésis. Le roi le rebute : Guerri s'en va trouver Raoul qui, ne sachant rien de la tentative de son oncle, jouait tranquillement aux échecs. Guerri le saisit par le bras si rudement qu'il lui déchire sa pelisse : c< Mauvais ribaud, lui dit-il, tu joues en paix et tu n'as pas assez de terre à toi pour y faire brouter un cheval ! »

665 Raous l'oï, desor ses pies sailH : Si haut parole que li palais frémi :

« Qui la me tout ? Trop le tainf^i^ a hardi ! » Guerris respont : « Ja te sera gehi : Li rois meïsmes, bien te tient a honni. »

Raoul, suivi de deux de ses chevaliers, et Guerri s'en vont trouver le roi. A son tour Raoul réclame le fief qui avait été celui de son père. Louis refuse : ce qui est fait est fait. Pourtant il oifre un accom-

i. Le jour de Pâques qui précède, les jeunes bacheliers qui entourent Raoul ont tué dans une échauffourée, à Saint-Denis, les deux fils du marquis Ernaut de Douai. L'épisode est obscurément raconté : il est dit seulement que « les barons du pays » ont attribué ce double meurtre (on ne voit pas pourquoi) à Raoul, qui en sera plus tard cruellement châtié par Ernaut de Douai.

ANALYSE DE RAOUL DE CAMBBAi 341

modement : que son neveu prenne patience un peu ; un jour ou l'autre, un comte mourra ; quel qu'il soit, son fief sera donné à Raoul. On apporte les reliques des saints ; Louis jure sur elles cette convention ; en présence de toute sa cour, il donne à Raoul quarante otages pour la garantir.

Or, à un an et quinze jours de là, comme Raoul était retourné en Cambrésis, le comte Herbert de Vermandois mourut. Raoul et le vieux Guerri courent à Paris à franc étrier et réclament au roi la terre du mort. Le roi voudrait bien ; mais un scrupule le tourmente : Herbert de Vermandois a laissé quatre iils déjà hommes faits ; comment les dépouiller du fief paternel ? Le roi supplie Raoul : qu'il laisse en paix les iils d'Herbert ! Une autre fois, en une autre occasion plus favorable, il sera pourvu d'un fief. Mais Raoul s'en tient aux termes du pacte juré naguère : le roi lui a promis le fief du premier comte qui mourrait (( entre Loire et Rhin » ; Herbert de \'ermandois est ce comte ; que le roi l'investisse donc de ce fief ! — « Soit, répond Louis, je te le donne, mais à une condition, c'est que tu le conquerras toi-même. Les fils d Herbert sont puissants ; prends leur terre, si tu peux, mais sans mon aide. ■

900 Et dist liaous : « Et je mieus ne déniant. »

n rentre à Cambrai, décidé à enxahir le ^'e^mandois. n dit son dessein à sa mère, .Valais. Celle-ci. fidèle à elle-même, et qui se souvient d'avoir souffert lorsqu'autrefois son fils fut dépouillé, supplie Raoul de

3t2 I,A l.liGEiNDE DE RAOUL DE CA.M15UAI

ne pas dépouiller, à son tour, des orphelins : « Beau lils, lui dit-elle, ton père et le comte Herbert furent toujours amis ; n'atlaque pas leurs fils » :

1001 (^ Biaiis iius Kaous », disl Aalais la bêle, « Je le norri del lait de ma mamele ; Por quoi me lais dolor soz ma forcele ?

' Qui te dona Perone et Peronele

El Ilam et Roie et le bore de Neele Ravesti toi, biaus fins, de mort novele... «

Mais Raoul jure, par le Dieu qui na(juit d'une Vierge, qu'il conquerra cette terre :

1015 Ainz qu'il le lait en iert traite boele Et de maint chief espandue cervele.

En plusieurs laisses dont la monotonie est belle, la mère de Raoul reprend et prolonge sa prière obstinée : que son (ils renonce à une g'uerre impie ! D'ailleurs, les fils d Herbert sont plus forts que lui ; lui, il ne peut pas compter sur ses vassaux de TArrouaise, qui sont lâches... Mais Raoul la renvoie à ses chambres :

1 100 « Je le taing porlanier.

Le gentil homme, quant il doit tornoier, A gentil dame quant se va consellier ! Dedens vos chambres vos alez aasier ; Beveiz puison por vo pance encraissier, Et si pensez de boivre et de mengier.

Car d'autre chose ne devez mais plaidier I »

Alors, ayant épuisé toutes les formes de la supplication. Aalais maudit son fils : « Puisque tu veux revendiquer une terre où jamais ton père ne prit un denier, et puisque tu ne veux pas y renoncer pour l'amour de moi, que le Dieu qui doit juger toute créature ne te ramène pas ici sain et sauf :

1 132 « Cil Dameldieus qui tout a a jugier

Ne l'en ramaint sain ne sauf ne entier I »

Elle a dit. L'exécrable parole une fois lancée ne peut plus être reprise : par une conception semblable à celle des mythes grecs', la malédiction prend forme et vie au sortir des lèvres maternelles :

1 134 Par cel nialdit ot il tel destorbier Corn vos orrez, de la teste Irenchier.

De même que la malédiction proférée par OEdipe ou par Clytemnestre devient une divinité méchante et implacable et qui lance vers des destinées criminelles les lignées des Labdacides et des Atrides, ainsi l'imprécation d'Aalais trouble la raison du héros, lui inspire l'jlipiç, la desmesure, et le pousse de violence en violence vers la mort.

A peiiie la mère a-t-elle prononcé la parole d'exécration, elle se repent ; elle court au moutier de

L Voir G. Paris, p. 39 du tiiage à part.

3i4 l,A LÉGKNDE DE RAOUL Ui; CAMBRAI

Saint-Géri et se jette contre le sol, les bras en croix :

1141 « Glorieus Dieiis, qui en ci'ois l'usles mis, Si coin c'est voirs qu'ai jor del veuredi Fustes panez quant Longis vos l'eri, Por pecheors rostre sanc espandi, , Ren moi mon ill sain et sauf et gari !

Lasse, dolente ! a grant tort l'ai nialdit, Ja l'ai je, lasse ! si doucement norri !.. »

Vainement elle prie. L "Apa veng-eresse et qu'on ne peut rappeler tient déjà son fils. Par une grande idée du poète, la mère, au sortir même du moutier, voit sa Malédiction, aussitôt incarnée, sous la forme de Guerri le Sor :

1250 A ces paroles del mostier départi ;

Devant li garde, si vit le sor Guerri, Passa avant, par le frain l'a saisi.

Elle le conjure de retenir son fils. Le vieux baron la repousse. 11 emmène Raoul en guerre.

L'ost de Raoul s'avance sur la terre, désormais ennemie, de Vermandois. Il approche d'Origny, où les fils d'Herbert ont fondé un couvent de femmes. Pour irriter ses adversaires, Raoul ordonne à ses hommes de dresser ses tentes au milieu de l'abbave. « Vous abriterez mes bêtes de somme sous les porches, vous préparerez mon mang-er dans la crvpte ; mes éperviers percheront sur les croix d'or; dressez devant l'autel un riche lit où je coucherai, appuyé au cruci-

ANALYSIi DE RAOUL DE CAMBRAI 345

lix. Et mes écuyers prendront les nonnes. Je veux détruire cette maison, puisque les fils d'Herbert l'aiment. »

Cependant l'abbesse de ce couvent, Marsent, vient vers lui en suppliante, à la tête du cortège de ses nonnes. Il la raille d'abord et l'injurie ; pourtant elle obtient de lui qu'il retirera ses ordres ; il lui promet de respecter le couvent et le bourg- qui l'environne.

Or, cette abbesse est la mère d un personnage, Bernier, qui, désormais, s'avancera au premier plan de l'action. Bernier est l'écuyer de Raoul. Il a grandi auprès de lui, il est son « nourri ». Raoul l'a reçu dans sa mesnie, et c est Raoul qui lui a donné ses armes de chevalier ; mais, par les liens du sang, ii est lié aux ennemis de Raoul : car il est le lils, né hors mariage, de cette Marsent, qui depuis s'est faite religieuse, et d'Ybert de Ribemont, lequel est l'un de ces quatre fils d'Herbert que Raoul attaque. Que doit-il faire ? Combattre son père et toute sa parenté? ou abandonner en son péril Raoul, qui l'a adopté et qu'il reconnaît pour son « seignor lige » ? Dès le début de l'action (v. 914, 922, etc.), Bernier a marqué à Raoul qa'il tenait son entreprise pour injuste. Bien que bâtard, il a défendu devant le roi Louis le droit des iîls d'Herbert, il a « chalengié » leur terre contre Raoul, qui depuis lors se métîe de lui (v. 1079 et suiv.) et lui garde rancune, Bernier le suit pourtant dans sa guerre, contre son cœur', souhaitant et

1. 1277 Ou que cil voisent, Berniers remeist toz dis ; De lui armer ne fu mie liasli/.

craiq;nanL louL ensemble de subir un jour du jeune seigneur qu'il aime des ollenses telles qu elles le délient de son devoir de vassal. L'état de ses sentiments, le poète Ta dépeint de façon' sublime, en une scène où Dernier vient au moutier dOrigny visiter sa mère, l'abbesse Marsent. Elle le prend entre ses bras, Irois fois le baise, et lui demande : « lieau fils, pour- (juoi guerroyer contre ton père? Ybert de llibemont n'a pas d'autre enfant que toi ; ta prouesse et ton sens te vaudront son héritage. » Il répond : « Je ne veux pas de son héritage » :

1381 « Raous mes sire est plus fel que Judas : Il est mes sire ; chevals me doue et dras Et garnemens et pailes de Baudas ; Ne lui fauroie por l'onnor de Damas, Tant que tuit dient : « Berneçons, droit en as. — Fius », dist la mère, « par ma foi, bien feras. Ser ton seignor, Dieu en gaaingneras. »

Presque aussitôt ce conflit prend une forme tragique. Malgré la promesse faite aux religieuses que leur monastère sera respecté, une rixe s'étant élevée entre les ribauds du camp et les bourgeois d'Origny, ileux hommes de Raoul sont tués. Raoul, irrité, attaque le bourg et l'incendie. Le feu gagne le monastère ; les cent nonnes réfugiées dans l'église sont brûlées, et, avec elles, l'abbesse Marsent. Dernier a vu les flammes envahir l'église, saisir sa mère. Cependant il dompte encore sa colère et sa douleur ; il reste auprès de Raoul, fidèle au précepte maternel :

« Ser ton seignor, Dieu en gaaingneras. »

Et comme, après le combat, Raoul, assis dans un pré fleuri, joue aux échecs et qu'il demande le vin, Bernier s'agenouille à ses pieds et lui tend le hanap. Raoul le regarde longuement sans rien dire ; il en veut à Bernier de son hostilité sourde, et la desmesure trouble son esprit; et, de son côté, Bernier se dit tout bas que, si Raoul n'accepte pas cette coupe de sa main, il répandra le vin par terre et se tiendra pour relevé de son hommage. Raoul prend enfin le hanap, s'excusant même auprès de Bernier de l'avoir laissé attendre un moment. 11 élève la coupe : « Je la viderai, dit-il, à la ruine des fils d'Herbert :

1613 « Or m'entendez, franc chevalier hardi. Par cest vin cler que vos veés ici, Et par l'espee qui gist sor le tapi, Et par les sains qui Jhesus ont servi, Li lil Herbert sont ici mal bailli !

Ne lor lairai qui vaille un parisi... »

Bernier, toujours agenouillé, lui répond : « Sire, je suis votre vassal; mais vous m'avez rendu mauvais loyer de mon service : vous avez brûlé ma mère dans ce moutier ; je l'ai vue morte, et son psautier flambait encore .sur les mamelles qui m'ont nourri, » A ces reproches Raoul réplique par des outrages, et l'on sent que Bernier soulFre de ces outrages et qu'il les désire à la fois, et qu'il les provoque, jusqu'à l'instant où Raoul, ramassant sur l'herbe un

'MS [.A LÉGENDE DK IIAOIL DE CAMBRAI

tionvoii d'épieu abandonné par des veneurs, l'en frappe à la tête si fort que le sang- de l'éGuyer coule et rougit son manteau. Dernier se redresse alors ; il se sent enlîn libéré : il partira sans congé.

Mais H peine Raoul a-t-il vu couler le sang- de son ami qu il est plein de douleur : « Frère, je te ferai droit. — Quel droit peux-tu me faire? Tu as brûlé ma mère, tu m'as frappé. Je n'aurai nul accord avec toi tant que le sang qui rougit l'hermine de mon manteau ne sera pas, de lui-même, remonté à ma tête. >> A son tour, Raoul s'agenouille devant son écuyer et lui offre les plus éclatantes réparations. Bernier refuse, et le vieux Guerri le menace :

1794 <( Uor en avant el grant fer de ma lance Est vostre mort escrite sans l'aillance. «

Bernier quitte le seigneur qu'il aimait tant :

1799 L'enfes Berniers a la chiere menbrée D'un siglaton a sa teste bendée ; Il vest Taubcrc dont la maille est feréc, Et lace Telme, si a çainte l'espée, El destrier monte a la crupe estelée, A son col pent une targe roée Et prent Tespié ou Fensaigne est fermée. Il sonne un cor a molt grant alenée. ..

et part.

Il va droit au château de Ribemont trouver son père, Ybert le vieux. Il lui apprend les événements : le Vermandois concédé à Raoul, Origny brûlé, sa mère tuée. Le père et le fils se mettent en route el vont à Rove éveiller dans la nuit un autre lils d'Her-

ANALYSE DE RAOUL DE CAMRP.AI 3i9

bert, Wedon ; puis Ybert de Ribemont mande son troisième frère, Herbert d'Hirson, puis le quatrième, Louis. Les quatre frères, leurs vassaux et leurs amis, Bernard de Rethel entre autres et Ernaut de Douai, i"assemblent dix mille hommes sous Saint-Quentin. En leur modération, ils tentent par deux fois d'apaiser Raoul : la seconde fois, c'est Bernier lui-même ({ui porte à son ancien seig-neur les paroles d accord, et Raoul attendri est près de céder ; mais le vieux Guerri lui reproche son attendrissement et le pousse vers sa destinée La bataille s'eng-age auprès d'Ori- <jnv : le poète Fa traitée avec fougue. Deux des fils de Guerri y sont tués, et Bernard de Rethel, et l'un des frères d' Ybert de Ribemont, Herbert. Raoul, emporté par lardeur de la lutte, a l'imprudence de s'éloigner de son oncle Guerri, qu'il avait promis de ne pas quitter dans la bataille ; il a rencontré un ennemi ancien, Ernaut de Douai : il le combat avec acharnement, lui tranche le poing- gauche. Le manchot fuit, tandis que le sang coule à tlots de son moignon. Il demande grâce, il a peur de mourir ; mais Raoul le poursuit, implacable :

2877 Fuit s'en Ernauz brochant a esperon, Raous ranchauce, qui cuer a de félon...

Et « chacun des moments de cette poursuite acharnée, haletante, est décomposé avec une vigoureuse précision ' : »

l.G. Lanson, Histoire de la littérature française, p. 27. — Peut-être Victor Hugo, qui avait lu un résumé de cette scène publié par Jubinal, la-t-il imitée dans V Aigle du casque.

2935 Fuit s'en l'irnauz, ni ot que csinaier,

Kaous l'cncluaice, qu'il ne li vieut laissier...

u II te faut mourir », lui crie Raoul, et il ajoute cette singulière formule d'imprécation, à demi païenne : « Ni terre ni herbe ne te peut g-arantir, ni Dieu, ni homme, ni saint. » lia blasphémé. Ernaut relève la tète et reprend cœur : «. La terre et l'herbe et le Dieu de gloire auront vite fait de me secourir. » En effet, voici venir à sa rencontre un chevalier aux belles armes. C'est Dernier :

3037 Ernauz le voit, s'a son poing^ oblié ; Por la grant joie a tôt le cuer haitié.

Bernier se jette devant son ancien seigneur Raoul ; il le supplie de pardonner au manchot ; il lui offre toutes les réparations qu'il voudra ; il shumilie devant lui. Mais Raoul outrage encore le bâtard, qui en finit ; il combat Raoul et le tue : l'âme du preux chevalier s'en va ; que Dieu le secoure, s il est permis de prier pour lui ! Ernaut, pour venger son poing coupé, enfonce son épée dans le crâne du mort.

Je tiens à ne donner de ce poème qu'un bref sommaire ; mais il est pénible de résumer de la sorte des scènes si grandes — et celles qui suivent : le vieux Guerri a obtenu des fils d'Herbert une trêve pour enterrer Raoul ; voici qu'il remarque auprès du cadavre de son neveu le corps d'un chevalier ennemi qui avait la taille d'un géant ; de son épée, il ouvre les deux corps, en retire les deux cœurs et les met 1 un à côté

de l'autre sur son bouclier ; il admire comment le C(fiur de Raoul est plus gros que celui dun taureau, tandis que l'autre, le cœur du grand chevalier, ressemble à un cœur d'enfant ; à cette vue, sa colère se rallume ; il dénonce la trêve que lui-même vient de demander et reprend aussitôt la bataille. — Et comment résumer en quelques lignes le retour à Cambrai de Guerri vaincu, ramenant le corps de son neveu? Aalais lui reproche de ne lui rapporter qu'im cadavre. « Voire, répond-il, pour le rapporter, j'ai laissé les corps de mes deux fils sur le champ de bataille » ; — et comment résumer la scène de la veillée dans l'église, où la mère et la fiancée de Raoul, courbées sur son cadavre, disent tour à tour le « regret » funèbre ?

Mais devant son cercueil, auprès de sa mère et de sa fiancée, un enfant s'est présenté et a juré de le venger un jour : c'est Gautier, fils d'une tille d'Aalais. Aalais sourit à cet espoir et, cinq ans après, dès qu'il est d'âge, elle le lance contre le bâtard Dernier et contre les fils d'Herbert. Bataille sous Saint-Quentin, bataille sous Cambrai, duel atroce de Bernier et de Gautier dans une vallée solitaire, les fortes scènes succèdent aux fortes scènes, jusqu'au jour où les barons des deux clans, d'un côté Guerri le Sor et son petit-neveu Gautier, de l'autre Ybert de Ribemont, Bernier, Wedon de Roye se rencontrent à Paris k la cour du roi Louis : ils se battent à la table du roi ; on les sépare, on convient d'un jour où Bernier et Gautier videront leur querelle par un combat judiciaire. Après une lutte acharnée et indécise, on

LA LEGENDK DE RAOrL DE CAMlil'.AI

les emporlc tous deux, à ilenii morts, et ou les couche sur deux lits dans la même salle ; ranimés, ils recommencent à s'injurier. Aalais entre dans la salle, où le meurtrier de son (ils est couché. Elle saisit un levier pour l'assommer : ou retient son bras, mais Bernier, sortant du lit, se jette aux pieds de la vieille femme qui léleva jadis, lui demandant pardon pour la mort de son cher seigneur, et avec lui ses oncles et ses parents la supplient. Elle pardonne enfin ; à peine réconciliés, les deux clans se retournent ensemble contre le roi qui, par sa faiblesse tyrannique, fut le premier fauteur de ces haines... Gomment se terminait le poème? Nous ne savons pas : ce qui suit n'est plus, comme nous l'avons déjà marqué, qu'un banal roman d'aventures, assurément plus récente

La théorie traditionnelle de l'origine

DE cette légende.

Ce poème ne serait, dit-on, (jaun renouvellement d'un poème du milieu du x" siècle. C'est la thèse que G. Paris, reprenant pour les enrichir les arguments de

1, « Poiirtanl, dit à bon droil G. Paris (p. 47), la dernière page du roman a un caractère de si grande et si haute poésie que je ne puis me résoudre à l'attribuer au continuateur. . . Les barons de Vermandois et de Cambrésis se sont réconciliés. Bernier a même épousé la fille de Guerri le Sor. Un jour Bernier veut aller eii pèlerinage à Saint-Jacques : son beau-père l'accompagne, leur entente est parfaite. En revenant, ils passent par les prés d'Origny. Bernier soupire : ". Qu'avez-vous ? lui dit Guerri. « — Ne me^le demandez pas,

ses devanciers, a développée en des pages d'une énergie et d'une beauté singulières : « Raoul de Cambrai^ écrit-il ^ nous a conservé un reflet de cette épopée féodale qui est, dans le domaine poéti(jue, la production la plus originale de l'ancienne France... Elle s'est dégagée spontanément, aux ix'' et x^ siècles, dans l'immense et tumultueux chaos où s'est constitué le vrai moyen âge. Elle n'a pas été faite pour charmer des auditeurs indifférents ; elle est l'écho immédiat des sentiments, des passions, des triomphes, des deuils de ceux qui la font et qui l'entendent. Elle ne demande

j'ai le cœur mal disposé en ce nioinenl. — Je veux le savoir. — Eh bien ! puisqne vous le voulez, je vous le dirai, malgré moi. Je songe à Raoul ; voici le lieu même où je le tuai. — Vassal, dit Guerri, vous n'êtes pas courtois de me rappeler la mort de mes amis. » Toutefois, il ne fait semblant de rien, mais il a le cœur oppressé. Les deux hommes arrivent près d'un cours doau : pendant que les chevaux boivent, le vieux Guerri détache doucement un de ses lourds étriers et en frappe Bernier si violemment que le crâne s'ouvre et la cervelle sort. Après quoi il prend la fuite... Mais Bernier a deux fils déjà en âge de porter les armes ; ils vont à Arras assiéger leur terriblt* grand-père. Gautier, tout en blâmant Guerri, vient lui porter secours ; il est tué. Guerri, enfermé dans Arras, se défend de son mieux ; du haut des créneaux, il appelle son petit-fils et lui demande pardon. L'enfant répond en ordonnant aux siens de donner l'assaut. Alors Guerri, voyant qu'il ne peut plus tenir, attend la nuit. Il monte sur son cheval, sort de la ville, et l'indomptable vieillard disparaît dans les ténèbres. On ne sait ce qu'il devint ; j'ai entendu dire qu'il se fit ermite. »

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