Prétendu archaïsme des données du poème
Le premier argument se résume ainsi. Si même, dans Raoul de Cambrai, tout, action et personnages, avait été inventé à plaisir, les mœurs du poème sont si brutales, les institutions qui y sont décrites sont si archaïques qu'il apparaîtrait que cette fable n'a pu être inventée qu' <( aux temps effroyables de la féodalité naissante ».
A mon sens, cet argument n'a guère de force tant qu'il se borne à marquer que, dans Raoul de Cambrai, les mœurs et les passions sont brutales k souhait, rudes et farouches. C'est la preuve que l'auteur premier du roman avait le goût de l'atroce, mais non pas qu'il vivait au x^ siècle. Qu'on se rappelle tant d'autres chansons de geste, non moins violentes, non moins barbares : Dans Garin le Lorrain, Bègue ayant tué un ennemi en combat judiciaire, lui arrache les entrailles, les emporte et, s'avançant vers la salle des otages, les jette à la face du Guillaume de Montclin : <( Tiens, vassal, prends le cœur de ton ami ! tu pourras le saler et le rôtir! » Girbert déterre le corps du vieux Fromont, vole son crâne, le fait incruster de pierres précieuses, y savoure le vin et force le fils même du mort à boire dans cette coupe bien ornée. Voilà certes des scènes qui rappellent « les temps effroyables de la féodalité naissante )>. Il est pourtant bien acquis aujourd'hui, grâce aux études de M. Ferdinand Lot, que le roman de Garin le Lorrain n"a rien d'historique ni d'ancien, et que ces
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scènes sont les inventions d'un poète du xii" siècle qui avait seulement l'imag-inalion forte et -violente et c[uia voulu enchérir sur la brutalité de ses devanciers. Les imitateurs de Shakespeare ont inventé, comme chacun sait, des drames plus horribles que Shakespeare. Est-il rien de plus atroce que le sujet de Rodor/nne ? Corneille était pourtant un paisible bourg-eois dei Rouen et qui vivait dans un temps policé.
Aussi G. Paris n'aurait-il pas, assurément, conclu de la violence de notre légende à son ancienneté, s'il n'avait lié les remarques de cet ordre à celle-ci : « Le jongleur qui a rimé la chanson en son état actuel ne comprend presque plus rien aux passions de ses héros, faute de pouvoir se représenter les conditions sociales du x*^ siècle. . . La question qui se débat, en effet, dans ce poème, est celle de l'hérédité des fîefs, résolue depuis longtemps au xii^ siècle, encore incertaine au X®. Le comte de Cambrai, ne laissant qu'un fils mineur, le roi prétend disposer de son fief, en essayant, il est vrai, de faire épouser la veuve à celui qu'il en a investi ; la veuve et les parents du mort résistent, et le poète avec eux. Mais ce même Raoul, qui ne reconnaît pas au roi le droit de donner le Cambrésis à Giboin, se fait investir par lui du Vermandois, bien que le comte Herbert, en mourant, ait laissé quatre fils. Il se met par là dans son tort aux yeux du poète et de toute la société féodale ; sa mère le maudit, et il est châtié de son injuste entreprise. La chanson du X® siècle devait s'étendre sur ces questions encore brûlantes ...»
On voit la portée de l'argument. Au xn*' siècle,
la terre passait normalement du père au fils ; comment un poète d'alors aurait-il pu imaginer de déLattre en plusieurs milliers de vers la question de savoir si la terre doit passer du père au fils ? (Question oiseuse et périmée de son temps.
Mais cette question est-elle vraiment posée dans le roman ' ? Si elle l'est, ce n'est certes pas dans l'épisode de la saisie du fief de Cambrai et de son attribution à Giboin trois ans après la naissance de Raoul; cet épisode ne met en jeu que le droit reconnu au seigneur de remarier à son gré la veuve pourvue d'enfants mineurs : droit qui est attesté dès l'époque franque et, sans nulle interruption, jusqu'au xiii'' siècle. Le principe de 1 hérédité des fiefs n'est ici nullement en cause.
S'il est en cause quelque part, c'est seulement quand Raoul, à la mort d'Herbert, veut que le roi lui donne le 'V^ermandois ; et c'est le seul épisode qu'il importe déconsidérer ici.
D'abord, si la question de l'hérédité des fiefs se pose dans cet épisode en l'état actuel du roman, il y a indice quelle ne se posait pas dans le poème que notre remanieur exploitait. En effet, un moine de l'abbaye de Waulsort, qui écrivait vers iio2 une his-
1. M. Jean Acher a publié dans la Revue des langues romanes, 1907, p. 237-266, un article très remarquable, intitulé : Archaïsmes apparents dans la Chanson de « Raoul de Cambrai ». Il y développe la même thèse que je vais indiquer, mais il met à son service une érudition juridique qui me fait défaut. Je ne saurais trop inviter le lecteur à se reporter à son ingénieuse, forte et belle discussion.
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toire de son monastère S y a inséré un résumé de la chanson de Raoul de Cambrai, qu'il connaissait sous une forme sans doute un peu plus ancienne que la version conservée : dans cette version plus ancienne (si du moins le résumé du moine est fidèle), le roi de France ne prétendait pas au droit de disposer des fiefs à la mort de leurs titulaires ; seulement, à la mort d'Herbert de ^^ermandois, pour venger des injures anciennes, il lançait son neveu Raoul contre les parents de son vieil ennemi Herbert. C'était peutêtre la version primitive, et il semble que notre poème en conserve quelques traces ; car cette supposition permettrait d'expliquer certaines incohérences qu'on y remarque. Par exemple. Tune des données du poème actuel est que Raoul n'a contre les fils d'Herbert nul motif d'hostilité personnelle ; leurs pères ont toujours été amis ; Raoul a « nourri » dès l'enfance Bernier, qui est de cette lignée ; il envahit le Vermandois parce que le roi lui a promis le premier fief qui vaquerait et qu'Herbert de Vermandois est le premier possesseur d'un fief qui soit mort après cette promesse ; si le hasard avait fait mourir d'abord le comte d'Anjou ou le comte du Soissonnais, c'est l'Anjou ou le Soissonnais que Raoul aurait envahi. Si telle est bien la donnée du roman, comment comprendre que, bien avant la mort d'Herbert, Bernier, au moment où il est armé chevalier, supplie son seigneur Raoul de ne jamais quereller les fils d'Herbert? 11 lui dit :