Histoire de la littérature française, p
4. De même, le vieux moine Guillaume d'Orange, dans le Moniage, écoute un valet chanter sa propre histoire :
« Volés oïr de dan Thibaut l'Ecler
Et de Guillelme, le marchis au cort nés,
Si com il prist Oreiij^e la cité ? »
siège de Troie ? que l'archevêque Turpin, préparant sa chronique, a pris des notes à Roncevaux ? Et le clerc Philoinena au siège de Narbonne ? En 9i3 donc, selon nos érudits, Bertolai aurait vraiment dit, au début de la bataille, <( que chanson en feroit », et il a tenu parole. Mais tournez quelques pages du roman qui nous l'apprend. Cinq ans après, donc en 948, le neveu de Raoul de Cambrai, Gautier, vient à l'improviste attaquer les fils d'Herbert ; ils sont tous émus de cette agression, et Bernier les réconforte en ces termes :
414 1 <( Sciés preudoume et bon combateour :
Chascun remembre de son bon ancessour ! Je nel volroie por une grant valour Povrechançon en fust par jogleour. »
Si nous tenons pour véridique le passage relatif à Bertolai, il nous faut attacher le même crédit à celuici, qui est de la même main. Et comment l'interpréter, sinon en admettant que les fils d'Herbert ont été satisfaits en 943 du poème de Bertolai ; mais, en 94(S, la guerre reprenant, ils craignent d'avoir une « mauvaise presse » et que le poème de Bertolai, en sa seconde édition, devienne une « povre chançon », qui leur fasse tort. Les deux passages sont liés. Ne pourrait-on pas les interpréter tous deux comme un développement du thème de la Chanson de Roland^ qui est un lieu commun de nos chansons de geste :
Maie chançon de no? dile ne seit !
Mi I.A LÉGENDE DE PAOUL DE CAAllîRAI
Ce qu'on m "accordera, du moins j ose l'espérer, c'est que les vers qui nomment Bertolai n'ont aucune autorité par eiix-mômes. Ils méritent tout juste la même créance que les passages, souvent si précis, où les jongleurs attribuent la première rédaction de leurs contes bleus à un moine de telle abbaye. Le jongleur qui rima les Enfances Guillaume affirme (|ue le véritable auteur de ce poème fut un -moine de Saint-Denis en France :
Cil nos en a les vers renovelés,
Qui ont el rôle plus de cent ans esté.
Ce moine-trouvère ressemble au soldat-trouvère Bertolai. Si nous devons croire à l'existence de ce moine et de ce soldat, ce n'est pas sur le dire et sur la foi des jongleurs ; dans chaque cas, c'est l'examen de chaque poème qui confirmera ou infirmera leur témoignage. L'auteur du roman d'Helf/as nassuret-il pas que l'histoire par lui mise en œuvre fut écrite d'abord sous la dictée par la princesse sarrasine Orable en personne ?
En escript la fîst mètre la bone dame Orable, Qui^iiolt fu preus et sage et courtoise et amable, Dedenz les murs d'Orenge, la graut cité mirable.
L'auteur du G/'a/î(/ Saint Graa/n'afïirme-t-ilpas que Jésus-Christ lui-même écrivit de sa main certain <( livret», dont le Saint Graal ne serait que la trans-
cription ? Entre la belle Orable, femme- auteur, et le soldat-trouvère Bertolai, où est la différence ? Où est la différence entre l'homme de lettres Bertolai et l'homme de lettres Jésus-Christ? La différence est en ceci, dira-t-on, qn Heljjas et le Saint Graal sont de pures fables, tandis que Raoul de Cambrai est un roman historique. Gela revient à dire que la mention de Bertolai par un jongleur du xii'' siècle n'a par ellemême aucune valeur ; elle n'en prend que si Ion considère (( l'élément historique » de Raoul de Cambrai. Est-il vrai que les données historiques de ce roman soient si précises que seul un témoin oculaire des événements ait pu les recueillir et les transmettre ? Si oui, nous appellerons volontiers ce témoin oculaire Bertolai de Laon. Tout le problème est là ; nous en venons à l'étudier.