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L'élément historique

11 n'y a pas, dans notre vieille poésie, une seule chanson de geste qui contienne autant de traits historiques que Raoul de Cambrai.

Le chroniqueur Flodoard, qui rédigeait ses Annales au jour le jour et au fur et à mesure des événements, y écrivit ces quatre lignes :

« En Van 943 mourut le comte Herbert, que ses fils enterrèrent à Saint-Quentin ; puis, ayant appris que Raoul, fils de Raoul de Gouy [Rodulfus de Gaugiaco), venait pour envahir les domaines de leur père, ils l'attaquèrent et le tuèrent. Cette nouvelle affligea fort le roi Louis. »

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Les plus anciens historiens, pour peu (ju'ils connussent quelque chose de la légende de Raoul de Cambrai, l'ont rapprochée de ce texte : pres(jue tous ^ ont reconnu dans le (inugiacum du chroniqueur Gouyen-Arrouaise et identifié le Raoul épique au Raoul tué par les fils d'Herbert en 943. Ces quatre lignes de Flodoard sont en elTet comme un sommaire de la chanson de geste.

A ce rapprochement fondamental, la riche et impeccable érudition de M. Auguste Longnon en a ajouté bien d'autres. Voici, d'après son beau travail, la liste des faits et des personnages historiques connus par le poète du xu" siècle :

1** Ce poète sait que le père de son héros Raoul s'appelait aussi Raoul : c'est le Raoul de Gouy de Flodoard, mort en 926.

2° Il savait qu'Herbert de Vermandois laissa à sa mort quatre fils adultes ~.

3° Il savait les noms de deux de ces fils : Eudes, qu'il appelle Wedon de Roye, Herbert, qu'il appelle Herbert d'Hirson.

4" Il a fait combattre dans l'armée des fils d'Herbert deux personnages qui ont pu, en etfet, prendre part à la guerre de 943, Ernaut de Douai et Bernard de Rethel, tous deux mentionnés à plusieurs reprises par Flodoard,

1. Voyez, par exempt e, le Bccueil des historiens delà France t. IX, p. 66 ; VArt de vérifier les dales, i. II, p. 703 ; Gomait, Es^ai sur Vhistoire de la ville de Bibeniont (1869), p. .31.

2. « Cinq en réalité : mais le troisième d'entre eux, Hugues, ne dut point prendre part à la lutte, car il occupait le siège archiépiscopal de Reims ». (Longnon, p. xxx^.

LA THÉORIE TRADITIONiNELLE 377

5** Ces divers traits et personnages historiques nous sont connus par les Annales de Flodoard. Le poète introduit en outre deux personnages dont Flodoard n'a point parlé : c'est d'abord Aalais, la mère de Raoul de Cambrai; or, nous savons, non plus par des source s narratives, mais par des sources diplomatiques, que cette Aalais a réellement existé. Le poète dit qu'elle était une sœur du roi Louis et que son fils Raoul naquitaprèsla mort de son mari : «Ces circonstances >» écrit M. Longnon, « sont loin d'être invraisemblables, w

6° Enfin le poète appelle l'un des quatre fils d Herbert (( Ybert de Ribemont », et il fait de cetYbert le père deBernier. Aucun des fils d'Herbert n'a porté ce nom; mais de nombreuses chartes nous font connaître un Eilhertus ou Egilherfus <.( qui était assurément l'un des plus riches vassaux d'Herbert de Vermandois..., et rien n'empêche de croire que le château de Ribemont, situé sur la rive gauche de l'Oise, à une lieue et demie de l'abbaye d'Orignv, incendiée par Raoul de Cambrai, ne fût réellement le chef-lieu de son

fief 1. .)

1. Longnon, p. xxv. M. Longnon tient aussi pour un personnage historique Guerri le Sor, d'Arras ou de Chimay. Comme preuve unique, il invoque (p. xxiv) ce texte de l'histoire des seigneurs d'Avesnes insérée par Baudouin d'Avesnes (■{- 1289) dans son recueil de généalogies : « Werris li sors fu sires de Leuze et sougist a lui aucunes terres entour... Li quarz hoirs après lui fut sires de Leuze et d'Avesnes et ot non Weris a la barbe... Quant il futmorz, Tioriz ses filz tint la terre... Adonc avoit chanonnes a Liessies, mais cis Thierris les en osta et y mist moines noirs. » Oîi Baudouin d'Avesnes a-t-il pris le nom de Guerri le Sor? Sans doute, dit M. Longnon, dans une « tradition de famille ». Si en effet on se reporte, comme y invite

'MS LA LÉGENDIÎ DE HAOUL DE r.AMKRAl

Ces diverses notions historiques, relatives à Tan 943, comment, vers 1180, le poète de Baoul de Camhrai les possédait-il ?

Supposé (ce qui nest pas le cas) qu'elles se retrouvent toutes dans les Annales de Flodoard, peut-on imaginer qu'il les ait prises là, et que, cherchant un beau sujet de roman, il l'ait tiré de ces quatre lignes de Flodoard, comme Racine a tiré Bérénice de quatre lignes de Suétone ? Qui le dirait prendrait par là même son brevet de béotisme. Cette phrase de Flodoard est perdue dans un fatras et un tohu-bohu de faits de guerre et de politique, et rien n'est mieux fait que ces Annales confuses pour rebuter un poète. Si Ton voulait supposer sans absurdité que la légende de Raoul de Cambrai procède de l'utilisation de Flodoard et d autres sources latines, il faudrait nous mon-

réditeur de Baudouin {Mon. Germ. /lisi., SS., t. XXV, p. 427), à la Chronique de Liessies [Mon. Germ. hist., SS., t. XIV, p. 4-87), on y voit que Baudouin d'Avesnes n'a fait que traduire quelques lignes de celte Chronique de Liessies, laquelle fut composéeen 1204-1205. Or, Fauteur de la Chronique deLiessies (près Avesnes), qui retrace l'histoire de la fondation de cette abbaye par Thierry en 1095, dit qu'il n'a point de documents sur l'origine de ce personnage et qu'il se borne à répéter «quod a pluribus curialibus per Hainau refertur ». 11 faut admirer ces curiales du commencement du xiii^ siècle qui ignorent le nom dugrand-père de Thierry, celui de son bisaïeul et celui de son trisaïeul, mais qui, à deux siècles et demi de distance, se rap- ])ellent le nom de son quadrisaïeul (Guerri) et son surnom (le Sor), nom et surnom qui se trouvent, comme par hasard, être le nom et le surnom portés par l'un des héros d'une chanson de geste célèbre alors dans la région. — M. Ph. Lauer [Louis IV d'Outre-Mer, p. 214, n. 3) propose comme prototype de Guerri le Sor un autre personnage.

trer, au lieu et place des jong-leurs peu cultivés du xii^ siècle, des clercs habiles à lire les chroniques et les chartes et qui aient eu des raisons particulières de s'intéresser à Raoul, à Herbert, à Ybert de Ribemont et aux autres. Et sans doute, dira-t-on, l'entreprise serait malaisée.

Le plus simple est donc, semble-t-il, de s'en tenir à l'autre hypothèse, la seule qui ait été proposée jusqu ici : les traits historiques donnés par le poème que nous avons étaient groupés déjà dans un poème composé au lendemain des événements de 943 par un premier auteur, qu'il ne coûte rien d'appeler Bertolai de Laon .

Cette explication semble nécessaire. Je voudrais pourtant montrer qu'elle ne va pas sans quelques difficultés.

(^)u'était-ce au juste que ce poème du x° siècle ? M. Ausfuste Long-non s'en tait: « La chanson de Berlolai a pu et dû éprouver bien des altérations ; mais il n'y a place ici que pour des conjectures, puisque l'état primitif du poème nous est absolument inconnu K » Pourtant, cette « conjecture » que Raoul de Cambrai a été composé d'abord en 943 porte en ellemême, qu'on le veuille ou non, certaines autres conjectures de moindre volée. « Il est fort difficile», dit G. Paris, a de se représenter ce que pouvait être la chanson primitive ~. » Il est vrai : mais il n'est pas difficile de se représenter ce quelle ne pouvait pas être,

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