‹ Les légendes épiquesChapitre 141 sur 163 · Louis IV n'avait en 943 que vingt-trois ans : la · texte numérisé non relu

Louis IV n'avait en 943 que vingt-trois ans : la

1. Voyez les vers 663-664. De certains autres passages, il semble résulter pourtant que le roi a donné au Manceau (jtiboin tout le Cambrésis, sauf la ville de Cambrai. Il lui dit, parlant de Raoul:

127 « Cambrai tenra, nul ne l'en puet veer, Mais l'autre terre te ferai délivrer. »

S'il en est ainsi, l'incohérence de Bertolai est plus visible encore. Son Raoul, au rebours de Raoul de Gouy, est comte de Cambrai, non en Cambrésis. Que fait-il d'isaac, qui était probablement comte de la ville de Cambrai et du Cambrésis, mais incontestablement comte de la ville de Gambi*ai ?

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chanson Je représente pourtanl comme un homme d'âg-e, presque comme un vieillard. Bertolai, c^ « témoin oculaire », devait le peindre sous d'autres traits.

2. La chanson fait du roi Louis (v. 2519) le parrain de Louis, l'un des quatre fils d'Herbert de Vermandois. Bertolai n"a pu se permettre une telle fantaisie, d'abord parce qu'Herbert n'a pas eu de fils nommé Louis, puis parce que Louis IV, exilé dès l'enfance, n'a pu baptiser aucun des fils de celui qui avait emprisonné son père.

3. Voici qui est plus grave. Louis a dépossédé du Cambrésis son neveu, Raoul, à sa naissance, c'est-àdire en 926 '. Venu à l'âge d'homme, en 9i3, Raoul, par représailles, exige que le même roi l'investisse du Vermandois : « Il se met par là », écrit G. Paris, « dans son tort aux yeux du poète et de toute la société féodale. La chanson de Bertolai devait s'étendre sur ces questions encore brillantes ; elle devait blâmer plus nettement que le poème actuel la conduite du roi ~. » — Ce n'est pas seulement invraisemblable, c'est im-

1. Puisque son père meurt à celte dote, au lémoigna;;e de Flodoard. De toute façon, Bertolai le connaissait comme né au plus tard en 926, puisqu'il le voyait commander une armée en 943.

2. P. 45. G. Paris ajoute: «11 devait rattacher cette conduite, ce que le poème actuel ne fait plus, à la haine de Louis IV^ contre Herbert de Vermandois, ce terrible vassal dans la prison duquel Charles, père de Louis, était mort. » Et à la note : « Le souvenir de cette hostilité de Louis IV s'est maintenu dans la Chronique de Wauhorf, où Louis donne à Raoul

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possible. (]es questions n'étaient pas brûlantes, au temps de Bertolai, mais inexistantes. D'abord, comme nous l'avons vu, si Raoul, à sa naissance, fut dépouillé d'un fief, ce fut aucunement du fief de Cambrai, dont Isaac resta le paisible possesseur; puis, s'il fut dépouillé d'un fief quelconque en 926, Louis IV n'y fut pour rien : comment l'aurait-il fait, s'il était alors un enfant de six ans, réfuç^ié outre-mer? — Si ce n'est lui, c'est donc son père, ou bien quelqu'un des siens? — Pas davantage, puisque son père, Charles le Simple, était alors en prison, et puisque le roi régnant, Raoul, était un ennemi de son père et des siens.

4. La mère de Raoul de Cambrai est donnée dans le poème actuel comme une des sœurs de Louis IV et

la terre des fils d'Herbert, reciproca crude.litate a (jenilore puerorinn et patruis se vinculatuni reminiscens. Seulement, c'est Louis lui-même qui aurait été mis en prison par Herbert. » G. Paris a fait ici une confusion. La Chronique de Waulsorf ne connaît pas le roi Louis. Elle ne mêle à l'histoire de Raoul de Cambrai d'autre roi de France que le roi Charles : elle dit qu'il fut emprisonné en 923 à Péronne par Herbert et que, [)Our venger cet outrage, Charles, à la mort d'Herbert, lança contre le Vermandois Raoul de Cambrai ; selon la chronologie du chroniqueur, la mort de Raoul de Cambrai doit survenir en H30 ou 935 au plus tard. Ces données sont inconciliables avec celles de la chanson de geste. Il faut choisir entre les unes et les autres. Si celles de la Chronique de Waulsort représentent la version primitive, c'est donc que Bertolai n'a jamais existé et que l'histoire de Raoul de Cambrai a été combinée à une longue distance des événements par un clerc. Si les données de la chanson de geste représentent la version primitive, Bei'tolai ne pouvait parler de la captivité de Charles le Simple à Péronne, sans que le thème de la spoliation de Raoul enfant par Louis tombât du même coup. 11 faut choisir.

comme une femme déjà vieille, «vieille et chenue » V. 1204), « vieille et remasue » (v. 1213). Si Bertolai faisait d'elle une sœur de Louis IV, il ne pouvait la représenter comme une femme vieille et chenue, car la plus âgée des sœurs de Louis IV ne pouvait avoir en 943 que trente-cinq ans '.

o. Mais Bertolai pouvait-il dire qu'Aalais était une sœur de Louis IV ~ ? Lune de ses sœurs s'appelait, en effet, Adeilheidis, mais elle était née entre 910 et 913. Pour qu'elle eût, en 943, un fils de dix-sept ans au moins, Raoul de Cambrai, il faudrait qu'elle se fût mariée très jeune, entre douze et quinze ans. Ce n'est pas impossible, comme le dit justement M. Auguste Longnon ; par malheur, le même poète sur la foi du- <juel nous faisons d'Aalais, mère de Raoul, une sœur de Louis IV, la représente (v. 3605) comme ayant mis

1. Charles le Simple (voy. Ph. Lauer, ouvr. cité, p. 9, n. 4i n'eut de filles que de sa seconde femme, Frédérune, qu'il épousa en 907 avant le mois d'avril.

2. « Ces circonstances, dit M. Longnon (p. xxi), sont loin d'être invraisemblables. Alais est, en effet, le nom d'une des nombreuses sœurs de Louis d'Outre-Mer, issues du mariage de Charles le Simple avec la reine Frédérune, et il n'est pas impossible qu'en 926, date de la mort de Raoul de Gouy, elle fût mariée à l'un des comtes qui avaient élé les sujets de son père ; d'autre part, en supposant que Raoul de Gouy, mort prématurément en 926, ait laissé sa femme enceinte d'un fils, ce fils posthume, lors de la mort d'Herbert de Vermandois, en 943, aurait eu dix-sept ans environ, ce qui n'est en désaccord ni avec le texte de Raoul de Cambrai, ni avec ce que nous savons de l'époque carolingienne, car en ce temps on entrait fort jeune dans la vie active et surtout dans la vie militaire. »

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au monde, avant Raoul, inie lille ; il faudrait donc (ju'elle se fût mariée avant l'âge de quinze ou de douze ans. Bien mieux, elle est, en 943, grand'mère d'un enfant, alors âg-é de dix ans au moins, Gautier : en admettant que la fille d'Aalais se fût mariée à quinze ans, il faudrait (ju'Aalais elle-même se fût mariée âgée de huit ans. si elle est née en 910, — de cinq ans. si elle est née en 913 '.

6. La chanson dit que cette même Aalais appartenait au « lignage de Jofroi de Lavardin ». Bertolai n"a rien pu dire de semblable. C'est à partir du milieu du xi'' siècle seulement que les obscurs seigneurs de Lavardin % s'étant alliés aux comtes d'Anjou, ont pu être mis en relations avec de grands personnages 3.

i. Les six flUos de (Charles le Simple, nées entx-e 908 et le 10 févriei' 917 (voir Raoul de Cambrai, Introduction, p. xxi, 11, 2), sont énumérées dans cet ordre : 1 Hyrminlrudis; 2 Frederuna : 3 Adelheidis ; 4 Gisla ; 5 Rotrudis ; 6 Ilildegardis. J'admets ci-dessus qu'Adelheidis était la troisième des six filles, et par suite qu'elle est née en 910 au plus tôt, en 913 au plus tard. Si Ton veut que l'ordre où les filles de Frédérune sont rangées ne corresponde pas à l'ordre de leur naissance, il restera qu'Aalais, quand elle mil au monde la mère de Gautier, avait dix ans si elle était l'aînée des six filles, un an si elle était la dernière née.

2, Lavardin, canton de Montoire, arrondissement de Vendôme (Loir-et-Cher).

3. Voyez les Chroniques d'Anjou, recueillies etpubliéespar P. Marcliegay et A. Salmon (Publications de la Société de l'histoire de France), t. I, 1856, p. IS'l-lfii ; et Louis Halphen, Elude sur les chroniques des comtes d'Anjou et des seigneurs il'Amhoise, Paris, 1906, p. o6.

7, Dans la chanson, Raoul de Cambrai envahit la terre de Vermandois pendant la semaine sainte, et c'est le vendredi-saint qu'il brûle Origny. « Il revient à sa tente (j'emprunte ici l'analyse de G, Paris) et dit à son sénéchal : (( Sers-nous à manger des paons rôtis, des cygnes au poivre et de la venaison, et que tous en aient à cœur-joie ! » Le sénéchal se signe : <( Avez-vous renié la chrétienté? On doit jeûner en ce jour solennel, et nous qui venons de faire tant de mal, de violer une église, de brûlerdes nonnes, vous voulez nous faire encore offenser Dieu? — Bah ! dit Raoul, pourquoi ces bourgeois m'ont-ils courroucé? Ils m'ont tué deux hommes ; c'est justice qu'ils l'aient payé cher. l Mais il est vrai que j'avais oublié le carême. » Et, renonçant à manger, il demande des échecs et se met à jouer, le cœur encore tout gonflé de colère. (( Il est impossible, ajoute G. Paris, d'imaginer des scènes plus caractéristiques et qui nous reportent mieux aux temps effroyables de la féodalité naissante. On voit que le seul frein qui puisse être apporté aux férocités et aux convoitises est le frein de la religion et l'on voit aussi combien ce frein est peu puissant. » — Par malheur, cette scène (qui d'ailleurs conviendrait aussi bien au xiv^ ou au xv'^ siècle qu'au x®) ne peut pas avoir été imaginée « aux temps effroyables delà féodalité naissante », par un témoin oculaire: Flodoard place la mort d'Herbert de Vermandois tout au commencement de l'année 943, et Tannée commençait alors le 23 décembre. Dans l'histoire comme dans la chanson, l'agression de Raoul se produit aussitôt après la mort d'Herbert, quelques jours ou

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quelques semaines après, — donc à plusieurs mois de distance du carême et du vendredi-saint. Si Bertolai a pris part à la bataille et s'il en a vu « tôt le i^reignor lais », c'est dans un paysage d'hiver qu'il l'a nécessairement placée. Il n'a eu garde d'asseoir Raoul, le jour du sac d'Origny, dans un pré tleuri :

159'2 « Por la chalor osla son mantel gris».

8. J'ajoute que, en 943, Bertolai a bien pu voir des serfs aux abords du monastère d'Origny, mais non des «bourgeois » (v. 1413).

9. Le poème donne le comté d'Arras à Guerri le Sor. Bertolai, en 943, ne pouvait le donner qu'à Arnoul de Flandre '.

10. Le poème actuel (v. 2036) donne au comte de Soissons le nom de Raoul. Le seul comte de Soissons (jui ait porté ce nom régit le Soissonnais de 1180 à 1237-'. G'est le chansonnier bien connu.

11. Le poème introduit un évêque de Beauvais du nom de Guion (v. r37). La chanson de Bertolai, si elle a nommé un évéque de Beauvais, devait l'appe- Ilerlouin ^.

12. L'évêque de Cambrai s'appelait Renier, s'il faut en croire le poème (v. 3808). En réalité, il s'appelait Foubert (933-956).

1. Voyez Raoul de Cunibrai, Inlroduclio/i, p. xxiii, et Léon Vanderkindere, La Forinnlin/i Icrriloriale des principautés belges, t. I, p. 32îJ.

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