Ouvr. cité, t. II, p
H94 LA LÉGENDE DE RAOUL DE CAMliRAI
lils d Herbert, car Herbert avait, à sa mort en 943, cinquante ans au moins, soixante au plus.
19. Le poème actuel lait dYbert de Uibemont un [ils d'Herbert de Vermandois. Il n'était que l'un de ses vassaux, et Bertolai n'a pu s'y tromper.
20. Que Bertolai appelât Ybert ou Albert le père de Dernier, il faisait de lui l'adversaire de Raoul et l'un des fils d Herbert de Vermandois : sans quoi, sa ce ne sont pas les fils d'Herbert qu attaque Raoul, la ressemblance la plus certaine que l'on constate entre l'histoire et la légende disparait. Mais Bertolai, puisqu'il était de Laon et qu'il était « de parafe, del mieus et del bêlais », pouvait journellement, à la cour de son suzerain, Albert de Vermandois, le fils lég'itime de celui-ci, voir Herbert, héritier présomptif du comte. Comment a-t-il pu fonder un poème sur le donnée fallacieuse que le comte dominant de son temps en Vermandois n'avait d'autre héritier présomptif qu'un bâtard, né de ses amours avec une abbess dOrigny ? Cette histoire, absurde en 943, aurait frappé par son absurdité tous ses aviditeurs, sujets comme lui du comte Albert, et les evit stupéfiés jus- ([u'à la mort de celui-ci en 988, — bien mieux, jusqu'à la mort de son fils Herbert, c'est-à-dire jusqu'à l'an mil ou environ K En sorte que, de toutes façons, l'histoire de Dernier, de Marsent, de l'incendie d'Orig-ny, etc., n'a pu entrer dans le poème avant le xi^ siècle.
1. Voyez Emm. Lemaire, Histoire de la ville Je Saint-Quentin (Mémoires de la Société académique de Saint-Quentin, 1886-7). p. 305.
LA THÉORIR TRADITIONNELLE 395
En résumé, s'il est fort difficile de se représenter ce que pouvait être le « poème primitif », il est facile de se représenter ce qu'il ne pouvait pas être ; et il est facile de constater que le poème actuel est précisément tout ce que le poème primitif ne pouvait pas être. Les « remanieurs » ont transformé les personnages jeunes en vieillards ^ ; ils en ont débaptisé plusieurs pour les affubler de noms imag-inaires - ; ils ont distribué arbitrairement les pays entre leurs héros ^ ; ils ont tué quelques personnages auxquels le poète primitif laissait la vie ^ ; ils ont établi entre certains des principaux acteurs des liens de parenté imaginaires ^ et par là troublé le système primitif de leurs relations et de leurs sentiments réciproques ; ils ont transporté l'action du cœur de Ihiver au printemps, et ainsi modifié le décor : s'ils avaient gardé pourtant ce trait de détail, quel appui n'auraient-ils pas apporté à l'hypothèse d'un poème du x^ siècle ! Mais non, ils se sont acharnés contre les traits les plus indifférents de leur original, et en même temps contre ses données les plus profondes et les plus essentielles : puisqu'ils ont transformé le héros primitif en un chimérique comte de Cambrai, prétendument dépouillé par un