Boiry-Notre-Dame, arr. d'Arras
ESSAI d'une INTERPRÉTATIOiN NOLVELLE 407
1070', y relate les donations faites antérieurement au chapitre de l'église collégiale de Saint-Géri ~ :
<i Notum sit omnibus fidelibus ecclesiae Liebertum, gralia Dei Cameracensem episcopum, ea quae ad usus fra- Irum in ecclesia beati Gaugerici quidem serventium, partim a reliquis fralribus, post bberalem elemosinae benignitatem a Lothario, item a Lothario et Garolo regibus façtani, et a Johanne papa aucloritale apostolica confirmatam, tradila sunt, hujus cartae testimonio ne a memoria excidant commandasse et episcopalis privilégie dignitatis ne ab aliquo diripiantur légitime laborasse. Tradidit itaque ad usus fratrum praedictorum Adelaidis pro sua liliique sui comitis Radulphi anima villam quae dicitur Conteham '* et quae ad eam pertinet arabilem terram ; comes Ybertus, Torci ^ ; Ileribertus, dimidiam culturam Mainsendis ^ ; Gislanus... Aloris. . . Walterus, etc.. »
Cette charte est donc un recensement, écrit vers le milieu du xi® siècle, des documents principaux de la collégiale de Saint-Géri. Ces documents, l'évêque les
1. Voyez A. Long-non, p. xxii,et Ch. Duvivier, lieclierches sur le Hainaut ancien, Bruxelles, 1865, p. 424.
2. Voyez A. Longnon. p. 356 ; cf. F. Brassard, dans les Souvenirs de la Flandre wallonne^ 2« série, t. IV (1884), p.
.3. '< Village qui s'élevait au finage de Chéri sy, à six lieues ouest de Cambrai » ("Longnon, Romania, 1908, p. 1991.
4. Torcy, arr.de Montreuil, cant. de Fruges (Pas-de-Calais), ou Torcy, arr. de Château-Thierry, cant. de Neuilly-Saint- Front, Aisne (Duvivier-.
5. Metz-en-Couture, arr. d'Arras, cant. de Berlincourt, Pasde-Calais fDuvivier.)
408 LA LÉGKNDE DE RAOIIL DE CAMlîRAI
énumère dans l'ordre do leur ancienneté. N'est-il j)as remarquable que la plus ancienne des chartes émanant de particuliers que Ton conservât à Saint- Géri, ait concerné précisément notre Aalais et une donation qu'elle faisait pour l'âme de son fils Raoul ?
Ainsi, elle était la plus ancienne bienfaitrice dont le souvenir, g-râce à une charte ou à une mention d'obituaire, survécût au xi*^ siècle. N'est-il pas remarquable que le document le plus ancien après celui-là ait concerné cet autre bienfaiteur, le comte Eilhertus, dont le nom est identique à celui du père de Bernier dans la chanson de g'este ' ?
1. Il y a même quelque chose d'inquiétant à trouver ainsj réunis dans ce document ces trois noms de la chanson de geste : A.alais, YJjert (faussement appelé comte comme dans le poème), HerJjert. Les cliartes présentées à lévêque Liébert par les chanoines de Saint-Géri n'auraient-elles pas été des faux, fondés sur la légende de Raoul de Cambrai (que cette légende ait été connue au temps de l'évêque Liébert par un roman en langue vulgaire ou par un écrit monastique) ? En d'autres termes, Aalais ne serait-elle pas un personnage fictif? 11 y a apparence que non, car la mention de sa donation de la vUIh quae dicUiir Conteham a bien l'air d'un renseignement tiré d'un obituaire ; et surtout l'autre document, la liste, où elle figure, des bienfaiteurs de l'église cathédrale, n'a rien de légendaire, semble-t-il. En admettant que les chartes de Saint-Géri vues par l'évêque Liébert aient été des faux fondés sur une légende, il resterait donc que les chanoines do Saint-Géri auraient les premiers introduit dans cetle légende ce personnage réel, Aalais ; il resterait de plus (pie cette légende semble avoir été imaginée par eux.
ESSAI d'une interprétation NOUVELLE 409
Ces remarques concourent à nous persuader que l'ég-lise Saint-Géri de Cambrai fut l'un des points de formation de notre lég-ende. Bertolai de Laon et son poème du x® siècle n'ont jamais existé. Mais, un siècle et demi ou deux siècles plus tard, quelques germes lég-endaires se formèrent dans cette ég-lise. Les chanoines y conservaient les tombes des deux Raouls (V. 33 et V. 3721) '; l'une d'elles pouvait être la sépulture d'un très authentique comte de Cambrai, Raoul, mort en 890. Ils conservaient en outre dans leurs archives des chartes où une comtesse Aalais leur donnait des biens, à condition qu'ils prieraient pour l'àme de son fils Raoul. Qui était cette bienfaitrice et ce comte Raoul, pour lequel ils priaient ?
Peut-être n'en savaient-ils pas plus long que nous -'.
1. Ce n'est pas sûr, et l'on trouvera d'abord que nous accordons ici larf^e crédit au poète, tandis qu'ailleurs nous lui contestons àprement son Bertolai. Mais on voit la différence: ce fju'il rapporte de Bertolai remonte à plus de deux siècles, et ni son public ni lui-même ne pouvaient en contrôler l'historicité; au contraire, ses auditeurs savaient ou pouvaient savoir si les tombes dont il parle étaient ou n'étaient pas dans l'église Saint-Géri; de plus, pour l'une des tombes, celle du fils, soa dire est appuyé par l'acte de donation d' Aalais. Au reste, supposé que ces tombes n'aient existé que dans l'imagination du poète, il suffit à notre raisonnement qu'Aalais ait fait cet acte de donation; il rappelait à travers les siècles aux chanoines de Saint-Géri leur devoir de prier pour l'àme de Raoul.
2. Il se peut qu'à une époque ancienne, au ix** siècle par exemple, plusieurs comtes de Cambrai se soient appelés Raoul; de toute la série des comtes laïques de Cambrai qui ont précédé Isaac, nous n'en connaissons plus qu'un ou deux.
410 LA LÉGENDE DE RAOUL DE CAMURAl
Un jour, un passage des Annales de Flodoard apprend à l'un d eux qu'un Raoul, lils de Raoul de Gouy, a envahi en 943 le Vermandois et qu'il a péri tragiquement. A tort ou à raison, ces clercs reconnaissent dans le Gouy de Flodoard le Gouj qui est à quelques lieues de leur église; ils identifient les deux Raouls de Flodoard aux deux Raouls dont ils ont les tombeaux : de là une première formation légendaire, un rudiment d'histoire romanesque, que plus tard des jongleurs recueilleront.
Cette exijlication n'est conjecturale qu'en un point : en ce que je suppose qu'un certain jour un clerc de Saint-Géri a pu lire un passage d'une chronique latine ; cette conjecture est-elle en soi très téméraire? Je montrerai bientôt que d autres clercs, pour raconter cette même histoire de Raoul de Cambrai, ont exploité certainement des chroniques latines et probablement Flodoard. Pour le reste, sans recourir à nulle conjecture, je me suis borné à recueillir des faits : des faits négatifs, qui relèguent Bertolai dans le vague pays des mythes; des faits positifs aussi, bien rares sans doute, puisque les titres anciens de l'église de Saint- Géri ont disparu presque tous, significatifs pourtant.
Ce n'est pas une hypothèse, c est un fait que saint Géri est l'un des acteurs célestes de notre roman, comme saint Riquier est l'un des acteurs du roman de Gormond et Isembard, comme saint Samson de Dol est l'un des acteurs du roman d'Aiquin, etc.
C'est un fait, et non une hypothèse, que le sanctuaii'e de Saint-Géri est souvent le théâtre de l'action, comme Saint-Faron de Meaux est le théâtre du Moniage