‹ Les légendes épiquesChapitre 151 sur 163 · ESSAI D LNE INTERPRETATION NOUVELLE · texte numérisé non relu

ESSAI D LNE INTERPRETATION NOUVELLE

posée peu après l'année 1152 '. C'est une chronique des premiers temps du monastère et par conséquent c'est d'abord une biographie de son fondateur, le comte Ybert.

Presque dans le même temps, pour le remarquer au passage, bien loin de la Meuse, dans les Basses- Cévennes, deux abbayes bénédictines, x\niane et Gellone, s'étaient pareillement querellées. Pour soutenir la lutte, Gellone avait, comme Waulsort, publié une biographie de son fondateur, et la Vie de saint Guillaume de Gellone est pleine de fictions empruntées aux chansons de geste. Pareillement, la Vie d'Ybert exploitera la chanson de geste de Raoul de Cambrai et d'autres chansons de geste encore.

Elle s'ouvre, en effet, par une généalogie fantastique d'Ybert, prise en partie aux chansons du cycle de Guillaume d'Orange : le comte Ybert descend en droite ligne d'Aymeri de Narbonne ~ et d'Ermenjart, par leur fils Garin d'Anseûne-^, par leur petit-fils

1. D'Achery, Mabillon, etc., la dataient de la fin du xi"' siècle ; MM. P. Meyer et Longnon ont accepté cette date, et, comme on lit en cette chronique un résumé d'un poème sur Raoul de Cambrai, ils ont conclu naturellement (p. xl) que le poème connu par le chroniqueur de Waulsort remontait au xi'^ siècle. Ils ne le feraient plus aujourd'hui, car Waitz a établi la date vraie. Je ne m'arrête pas à reproduire les observations de Waitz à l'appui de cette datation : elles sont décisives.

2. Appelé cornes Nammericus, notamment dans une copie de YHistoria qui se trouve à la Bibl. nat., collection Duchesne, t. 72, fol. 1.

3. Garinus, cornes de Ansolonia, dans la copie de la collection Duchesne.

J. BÉDiER. — Les légendes épiques, t. II. 27

418 LA LÉGKNDE DE RAOUL OE CAMIIRAI

Bovon-sans-Barbc; et parleur arrière-j)elil-lils Ebroïn '. Ebroïn - épouse lîerthe, fille du comte Widericus 3, et eng^endre sept fils, le comte Ybert, Wedon de lloye, Herbert de Saint-Quentin, etc., et ces trois derniers noms sont ceux de personnag-es connus du poète de Raoul de Cambrai.

Mais, dans le poème, Wedon et Ybert étaient les iîls d'Herbert de Vermandois : ils deviennent ici ses frères.

1. M. Loagnon (p. c, note) croit probable que « le paragraphe de la Chronique de Waulsurl qui renferme la généalogie du comte Ybert est l'œuvre du religieux qui, vers l'an 1243, continua jusqu'à son époque l'histoire du monastère de Waulsort et ol)éit dans ces quelques lignes à la tendance si manifeste alors de rattacher à deux ou trois familles héroïques tous les héros des chansons qui constituaient alors le cycle Carolingien ». Cette hypothèse était plausible en effet tant que l'on attribuait la Chronique de Waulsort au xi'= siècle; depuis que l'on y reconnaît une œuvre postérieure à l'an 11")2, on n'a plus de raison suffisante de croire interpolée la généalogie du comte Ybert.

2. Ebroïn est le premier personnage réel que l'on rencontre dans cette généalogie. Etait-il réellement le père d'Ybert? M. L. Vanderkindei-e [Les Principaulés belges, t. II, p. 204) en doute. En effet, Ebroïn est déjà mentionné comme fidèle du roi Louis le Bègue en 879, et Ybert n'est mort qu'en 977.

3. Widericus est un nom pris à un diplôme authentique de Charles le Simple, délivré vers 915. Les moines d'Haslières s'étaient servis de ce personnage pour fabriquer un acte (reproduit dans la Defensio libertatis ecclesiae Ilasleriensis, Mon. Gerrn. hist., SS., l. XIV, p. 541), où il apparaît comme leur fondateur. C'est là que l'auteur de la Chronique de Waulsorl est allé le chercher pour faire de lui le grand-père maternel d'Ybert et préparer ainsi l'union d'IIastières et de Waulsort-

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Après avoir rapporté cette généalogie bizarre, le chroniqueur entre dans le vif de son sujet, qui est de retracer la vie de son héros. Le comte Ybert, plus preux et plus hardi à la guerre que tous les hommes de son temps, avait dès sa jeunesse bâti sept châteaux forts pour se garer de toute fortune contraire. Un jour qu'il se promenait sur un champ de foire dans un bourg de la Thiérache, un beau cheval le tenta. Ce cheval appartenait à un clerc de haute naissance, chanoine de l'église Notre-Dame de Reims. Ybert l'acheta, mais, n'ayant pas à sa disposition l'argent nécessaire pour le payer aussitôt, il prit terme et, contre l'avis de sa femme, la très noble et très sage dame Hersent, il donna en gage au clerc un objet d'un prix inestimable : un béryl précieux, œuvre antique de saint Eloi, qui y avait entaillé l'histoire de la chaste Suzanne K Le clerc emporta ce trésor à Reims; puis, quand le comte Ybert, lui apportant en argent le prix du cheval, voulut reprendre le béryl, il fit l'ignorant et nia qu'il eût rien reçu en gage. Outré de colère, le comte réunit une armée puissante, assiégea Reims, prit la Adlle et poursuivit son larron jusque dans la basilique de Notre-Dame. Il y mit le feu et reconquit enfin son béryl,

1. Ce joyau existe encore. Après des aventures multiples (il lut jeté dans la Meuse et repêché), il est aujourd'hui conservé au Musée liritannique. C'est une intaille sur cristal de roche, ' la plus belle que nous ayons de l'époque carolingienne ». M. Lahaye a donné dans son livre sur Waulsort une planche qui représente ce béryl et il en a raconté l'histoire (p. 292- 294).

Charles, roi de France, voulut veng'er l'outrag-e inflig-é à Reims et à son église. Il vint attaquer sur leur territoire le comte Ybert et ses frères. Mais il fut vaincu et pris : « C'est en l'année 922 qu'Ybert et son frère Herbert firent ainsi prisonnier le roi Charles de France » ; ils l'emmenèrent à Péronne et l'y retinrent de longs jours en captivité; puis ils linirent par le relâcher.

Peu après, le roi Charles se vengea; Herbert venait de mourir, après avoir confié ses quatre fils à son frère Ybert; avant même qu'il fût enterré, un comte de Cambrai, nommé Raoul, envahit sa terre : le roi Charles de France la lui avait donnée, par ressentiment de sa captivité de Péronne.

Tout d'abord, Raoul attaque Saint-Quentin et l'incendie; puis la g'uerre se déroule comme dans notre chanson de geste. Raoul met le feu à un monastère de femmes (qui n'est pas nommé) ; les nonnes et labbesse périssent. Comme dans le poème, l'abbesse est une femme jadis séduite par Ybert, et elle est la mère de l'écuyer de Raoul, Bernier. Colère du bâtard, desmesure de Raoul, qui le frappe à la tête et le chasse, son retour auprès de son père, Raoul tué en bataille par Bernier, ce sont les mêmes scènes ([ue dans notre chanson. Ici, la mort de Raoul met fin à la guerre; mais, peu après, comme dans le poème, l'enfant Gautier veut venger le mort. Pendant trois jours il combat contre Bernier à la cour du roi : la bataille reste indécise; un jugement d'amis rétablit la paix.

Après quelque temps écoulé, Bernier mourut, encore tout jeune homme. Ybert n'avait pas d'autre enfant :

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cette perte le fît rentrer en lui-même ; il prit en horreur sa vie passée et résolut de se tourner vers Dieu. De concert avec sa femme, Hersent, il fonda une abbaye à Saint-Michel-en-Thiérache; puis, à quelque distance de là, à Bucilly, un monastère de femmes; d'autres éj^lises encore.

Il se remémora le sacrilège qu'il avait commis en brûlant la basilique de Notre-Dame à Reims, et, comme il avait en sa jeunesse bâti sept châteauxforts, monuments de malédiction, il voulut élever sept demeures de bénédiction. C'est ainsi qu'il fonda l'église de Florennes et que, en Tan 944, il jeta les fondements de labbaye de Waulsort, où il devait un jour (en 967) accueillir un homme de Dieu, venu de l'Ecosse, saint Forannan '.

Ce récit, que j'ai réduit à ses seuls traits essentiels, appelle quelques remarques.

Non pas qu'il soit utile de le comparer en détail à la chanson de geste : les concordances de ces deux récits prouvent que le chroniqueur de Waulsort exploitait ~ un poème à peu près semblable à celui que nous avons et qu'il n'y a nulle raison de faire remonter jusqu'au xi® siècle; là où ces récits diffèrent, le chroniqueur a-t-il reproduit son modèle ou inventé à son plaisir? On ne sait.

Ce qui frappe d'abord, c'est que la vie du comte

1. Voyez la Vita s. Forannani (y 982), auctore Roberto, dans les AA.SS. Bolland., t. III d'avril, p. 808-814. Ce Robert, abbé de Waulsort, l'a écrite vers 1140.

2. Directement ou par Fintermédiaire d'une soui'ce latine, analogue à la Vila Girardi comitis, par exemple.

Ybei'L est un roman modelé sur le même patron que la vie de Girard de Roussillon. Ici et là im héros orgueilleux, qui, au cours de sa vie guerrière, commet de grandes fautes et des sacrilèges, jusqu'au jour où une épreuve suprême (ici, la mort de Dernier, là, la mort du petit Thierry) lui enseigne la voie du salut; aidé de sa femme (ici, Hersent, là, Berthe), il choisit Dieu pour son héritier, et, comme Girard de Roussillon avait fondé douze monastères en souvenir des douze victoires que Dieu lui avait accordées, le comte Ybert fonde sept églises en souvenir de ses sept châteaux-forts. Depuis l'aventure du début, qui a mis en relief son orgueil et sa futilité (à cause d'un cheval et d'un béryl, l'église de Reims est profanée^ des hommes périssent en bataille, le roi de France est jeté en prison, et par représailles le roi lance contre Ybert Raoul de Cambrai), jusqu'à la mort de Bernier. qui amène la catastrophe^ c'est un scénario bien agencé, où l'agression de Raoul de Cambrai intervient à la place utile et logique. Est-ce le moine de Waulsort qui a le premier imaginé cette combinaison de dramaturge habile ? Ou bien aurait-il existé une chanson de geste dont Ybert de Ribemont était le héros principal et où l'aventure de Raoul de Cambrai ne formait qu'un épisode? Je me borne à poser la question.

Quoi qu'il en soit, le moine de Waulsort a donc résumé une version de Raoul de Cambrai] mais ce récit de chanson de geste, il la enfermé entre deux dates: 922, date où le roi Charles est jeté dans la prison dePéronne, et 944, date de la fondation de Waul-

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sort. La date de 944 lui était fournie par les parchemins de son abbaye ^, la date de 922 par Flodoard ou par l'une des nombreuses sources annalistiques qui relatent la capture du roi Charles le Simple par Herbert de Vermandois. Dans cette même abbaye de Waulsort et dans le même temps, un autre moine plagiait \ Histoire de l'église de Reims ^ de Flodoard^. Notre chroniqueur, pour composer sa vie du comte Ybert, avait sur sa table une version de la chanson de geste de Raoul de Cambrai, et aussi des chroniques latines et des chartes ; lors donc que nous supposions ci-dessus que là-bas, à Cambrai, un chanoine de Saint- Géri avait pu, un jour, lire les Annales de Flodoard et en rapprocher certain passage de certaines chartes et de certaines traditions de son église, cette supposition n'était pas si invraisemblable : c'est ce que nous voyons faire au moine de Waulsort.

Mais n'y a-t-il nul autre enseignement' à tirer de sa Chronique ? Sommes-nous ici, comme à Origny-

1. Par exemple par un diplôme de l'empereur Otton, délivré le 19 septembre 946 [Mon. G(irm., Diplomata, t. 1, n» 81, |). 160), en faveur du monastère de Waulsort, fondé par Eilbert et sa femme Hersent 'voy. Karl von Kalckstein, Geschichte de» franzosischen Kônigsthums unier den ersten Kapetingern, p. 2o7, n. 2, et Ph. Lauer, ouvr. cité, p. 148).

2. Je fais allusion à la Vie de saint Bloque, composée h Waulsort et publiée dans les Analectes pour servira Vhistoire pcclésiaslique de la Belgique, t. V, p. 344 et suiv. L'auteur y démarque, à la page 350, dix lignes du livre IV, ch. iv, de ["Histoire de léglise de Reims. Ce plagiat a été remarqué d'al)ord par l'éditeur de la Vita s. Forannani \AA. SS. Bolland., t. III d'avril, p. 819 E).

424 LA LÉdKNDE DE RAOUF. DE CAMIiltAI

Sainle-lîenoîte, en présence de simples faits d'exploitation tardive d'une léii^endc héroïque déjà toute constituée et qui n'avait rien dû jusque-là à des influences monasLic{ues?Pour le savoir, posons-nous la question ({ue voici. Le comte Yljert, au dire de la Chronique de Waulsorf, fonde ou restaure, entre autres monastères, Homblières, Saint-Michel-en-Tliiérache, Bucilly ; qu'en fut-il dans la réalité ^ ?

1. Cette recherche implique Tcxamen d'un grand nombre de chartes. Pour les critiquer avec sûreté, il y fallait un diplomatiste^ et je ne suis qu'un li l téra teur : //iceJo per suppositns cineres. Du moins, j'ai lu avec application tous les documents anciens relatifs aux abbayes dont je ])arle, et, je crois, tout ce qu'on a publié sur elles. De plus, jai eu entre les mains un dossier précieux, déposé à l'Ecole des Hautes-Etudes : c'est une collection, faite par A. Giry, des pièces relatives à Waulsort et aux églises réellement ou prétendument fondées par le comte Ybert. A. Giry préparait un mémoire sur ce personnage; il n'en a malheureusement l'édig-é que cinq ou six pages, auxquelles j'emprunterai, comme on verra, deux remarques importantes. Ce fragment d'étude débute ainsi : « Ybert, héros de la chanson de geste de Raoul de Cambrai, est particulièrement intéressant à étudier, parce que, à côté de la légende épique, s'est développée sur son nom une curieuse légende monastique. Les derniers éditeurs du poème l'ont, avec toute raison, identifié avec un personnage du même nom, bai'on renommé, mentionné dans un certain nombre de chartes et dans la Chronique de l'abbaye de Waulsort, qu'il avait fondée. Je pense seulement qu'il serait plus exact de dire que la légende, peut-être à cause de la similitude de nom, a réuni en une seule individualité deux personnages différents, VEilbertus des chartes et son suzerain le comte Albert I'"'" de Vermandois. » La suite ne permet pas (du moins ne m'a pas permis) d'entrevoir le plan de l'auteur, ni s'il se proposait de tirer de son étude des conclusions d'ordre littéraire.

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A Homblières (k six kilomètres à lest de Saint- Quentin, diocèse de Soissons), depuis le milieu du Yii"^ siècle, des relig-ieuses occupaient une abbaye '. Au temps de l'abbesse Berthe (j 946), ces filles étant tombées dans le désordre [non satis koneste viventi- Jjiis), elles furent expulsées en 948, et des moines bénédictins, dont le premier abbé fut un certain Dernier, vinrent s'établir à leur place.

Des chartes authentiques nous apprennent quels furent les auteurs de cette réforme : un seigneur nommé Ybert (Eilbertus), agissant de concert avec sa femme Hersent [Hersendis), qui possédait l'abbaye -d'Homblières à titre de bénéfice et qui la tenait du ■comte Albert I*^'' de Vermandois. Les chartes et diplômes distinguent nettement Albert, seul qualifié du titre de comte : Adalbertus inclitae indolis cornes, et Ybert, qui est appelé seulement nohilis vir "-, idoneus

1. Voir sur cette abbaye la Gallia christuina, t. IX, col. 1074 «t suiv. ; cf. E. Lemaire, Essai sur l'histoire de la ville de Saint- Quentin, 1886-1887, p. 300.

2. Diplôme de Louis IV d'Outi-e-Mer, du 1" octobre 948, iutitulé dans le cartulaire d'Homblières (Bibl. nat., lat. 139H, fol. 9; Recueil des Historiens de la France, t. IX, p. 605) : De ^xpuhione sanclimonialiuin et quomodo nionac/ii intraverint; <' ... Nostramadeuntes praesentiam Adalbertus, inclitae indolis ■cornes, undi cum nohili viro Eilbertoet conjug-e sua Hersendi... Nosti-a annuente authoritate praedictus Eilbertus praedictam abbatiam domino suo videlicet Adalherto reddidit, isdem vero cornes nostrae ditioni eamdem reddidit... »

426 LA I.ÉGENDK DE RAOIL DE CA^IRRAI

satis vir ', venerabilis vir Eilherlus ^-. Le comte Albert est le seigneur (dorninus) 3, Ybert est son vassal (//delis) '^, et tous les actes marquent ce rapport.

La Chronique de Waulsort attribue la fondation de l'abbaye de Saint-Michel-en-Thiérache au comte Ybert, et il est sous-entendu qu'il est, ici comme en ses autres œuvres de piété, assisté par sa femme Hersent. La Vie de saint Cadroe>, composée vers

1. Bulle du pape Agapet II (Ooo), ([ui approuve la réforme opérée par le roi Louis IV, par Albert et Ybert : « Coinito Adalberlo et idoneo satis viro Eilherlo qui eamdem abbatiolam jure beneficii possidebat. » (Ms. 13911, fol. 13; cf. Colliette.t. I, p. 564). Les mêmes termes reparaissent dans une bulle de Jean XII en 9oG (ms. 13911, fol. 8; cf. Colliette, t. I, p. .^66).

2. Diplôme de Lothaire, éd. L. Halphen et F. Lot, Becueil des actes de Lothaire et de Louis V, 1907, n" IX.

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