‹ Les légendes épiquesChapitre 158 sur 163 · I. Comment ^I. A. Longnon critique ma thèse · texte numérisé non relu

I. Comment ^I. A. Longnon critique ma thèse

Ce n'est pas que M. Longnon ne m'ait adressé bien d'autres critiques ; mais j'espère montrer ici que toutes sont vaines. Et j'en suis le premier surpris.

Ses «observations», M. Longnon les a rangées au hasard, comme il était naturel, puisqu'il ne voulait pas soutenir une discussion d'idées, mais plutôt vérifier des faits particuliers. Par suite, et comme je tiens à suivre mon critique sur son terrain, je ne saurais davantage composer cette réplique selon ua plan suivi. Je me résigne à procéder, comme lui, par une série de discussions de détail, indépendantes entre elles. Quelques-unes du moins porteront sur des questions d'un intérêt réel.

1. Dune erreur de M. A. Longnon sur le texte de Raoul de Cambrai.

M. Longnon (p. '204, n. l) m'adresse cette critique :

i. M. Longuon m'a reproché en outre, à Ijoii droit, deux inexactitudes dans la note 3 de la p. 21 du t. XCVII de la Revue historique. Gomme il en sera question plus loin, j'ai cru bien faire, pour la clarté de la discussion, de les maintenir ci-dessus (p. 429, n. 3).

2. Sauf quelques retouches de langue et de style ou quelque corrections de détail sur des points qui n'intéressent pas ce débat

4i4 APPENDICE

En son analyse de liaoïil, M. Bédier dit que l'abbaye d'Orig-ny avait été fondée parles fils d'Herbert [Revue hist., t. XCV, |). 229) ; mais c'est là nue erreur ninnifesle, le j)oènie ne contient rien de loi.

!,'« erreur manifeste », c'est M. Loiignon qui la commet. j)uisque, au vei's li77, le poète a écrit:

En Origni, le bore grant et plaignier.

Li fil Herbert orent le liu moll chier ; Marsenl i misent, qui fu mère Bemier, Et cent nnnnina pour Damerdieu proier.

Pareillement, au vers "2(110, portant la nouvelle de l'incendie d'Origny, "\'bert, fils d'Herbert, dit à Wedon, autre lils d'Herbert :

(( Toz Origini est ars et embrasés

Et les nonnains que mises i avés

A toutes arces, ce fu granz cruautez. »

« Mettre des nonnains » dans une abbaye, cela ne peuf signifier, selon le bon sens,etcela ne signifie dansl'usage * qu'une chose : fonder une abbaye de femmes ou la réformer. Aussi G. Paris avait-il écrit avant moi : « Raoul arrive à Origny, où les fils d'Herbert avaient fondé une abbaye de femmes"-. »

2. D'un cnnife-sens de M. A. Long non sur un passage de mon élude.

J'ai commenté dans mon étude une charte de l'évêque de Cambrai, Liébert. d"où il résulte que la comtesse Aalais-

1. Entre tant d'exemples que je pourrais citer, je choisis cette phrase de Baudouin d'Avesnes, parce que je la trouve dans l'intro- «kiclion de M. Longnon à rédition de Raoul (p. XXIV, n. 1 : <■ Adont avoit chanonnes a Liessies. mais Thicrris les en esta et y niist moinnes noirs. »

2. Article sur les Publications de la Société des anciens textes^ dans le Journal des savants (1886-7), p. 39 du tirage à pari.

avait fait don d'une certaine terre à l'éj^lise de Saint-Géri. M. Longnon écrit à ce propos fp. 199, n. 4) :

Je me demande ce qui porte M. Bédier à croire que la mention du don fait par Aalais à l'église de Saint-Géry « a bien l'air d'un renseignement tiré d'un obituaire » [R. hist., t. XCVII, p. 8, n. i;. Les chartes de confirmation sont dressées, non à l'aide des nécrologes, mais d'après les actes de donation.

Cette dernière phrase a une grande force dérisoire. Mais, si le lecteur veut bien se reporter au passage visé /?. hisL, t. XG\'II, p. 8, note 1, ou ci-dessus, p. 408, n. 1), il verra avec surprise que je n'ai pas dit ce que M. Longnon me fait dire. Je nai pas supposé absurdement t'n ce passage que les chanoines de Saint-Géri auraient ap- [)orté à lévèque Liéberl leurs obituaires pour qu'il les «confirmât ; ce qu'ils lui apportèrent, ce furent des chartes <le donation, assurément, et je l'ai dit avec toute la clarté désirable ; mais peut-être, ai-jc ajouté, ces chartes de donation étaient-elles des faux ; peut-être étaient-elles fon- <lées, elles, sur des renseignements tirés d'un obituaire. C'est la supposition la plus simple du monde et la plus correcte '. Depuis «le jour déjà lointain où l'Académie des inscriptions et belles-lettres a bien voulu lui confier la direction du recueil des obituaires français publié sous ses auspices, » M. Longnon n'a-t-il jamais rencontré des chartes fausses, fondées sur des mentions dobituaires ? II en a rencontré, certes. Dès lors, que me reproche-t-il ? et

1. Et c'est à bon droit que j'ai pris mes précautions contre la •cliarte attribuée à l'évéque Liébert. Duvivier la publiée « d'après un manuscrit appartenant à M. Le Glay », manuscrit que nous ne connaissons pas, qui peut être de basse époque, avoir été interpolé, «te. Admettons que cette notice soit bien du xi" siècle et qu'elle -analyse des actes anciens : en tant qu'elle nomme un cornes Yberlus, elle reproduit une charte fausse. Il est surprenant que M. Lon- Ijnon ne lait j)as vu.

qu'ai-jc dit en ceUe note que lui-même n'aui-ait pu dire à ma place ?

3. D'an doute mal fondé de M. A. Lnngnuii sur le mol Gouy (= Gaugiacum) .

J'ai admis dans mon étude que des clercs de Cambrai, lisant dans Flodoard Bodulfus de Gauc/iaco, ont pu traduire : Raoul de Gouy. Si Ton se rappelle que Gouy-en- Arrouaise est à quelques lieues de Cambrai et que les évêques de Cambrai furent longtemps en guerre avec les châtelains de cette place forte, il est tout simple en effet que des clercs de Cambrai aient reconnu d'emblée dans le Gaugiacum de Flodoard ce Gouy dont ils avaient eu tant à soulFrir pendant plusieurs générations. Sans tenir compte de ces circonstances, M. Longnon me pose cette question (p. 194, n. I):

M. Bédior croit-il vraiment qu'un clerc du xii'^ siècle ait pu traduire Rodulfiis de Gaugiaco par Raoul de Gouy? J'en doute un peu en constatant qu'au xi" siècle le nom de Gouy est latinisé Gogicum dans les Gesta episcoporurn Cajneracensiuni [Moniim. Gerin. hi>>t., t. VllI scriptorum, p. 4i3), et Goiacwii en 1195 (Matton, Dictionnaire lopographique du dép.de l'Aisne, p. 127).

Puisque ce doute tourmentait M. A. Longnon, c'était à lui de faire la petite recherche propre à le confirmer ou à le dissiper, et qui consistait à s'enquérir si la correspondance entre Gouy et Gaucfiacum n'était pas connue des clercs du xi'^ et du \n^' siècle, aussi bien que des clercs du x''. J'ai fait pour lui cette recherche qui, d'ailleurs, ne ma pas coûté grande dépense de temps:

On lit dans le Diclionnaire topogmphique du département d' Eure-et-Loir^ par Merlet, p. 99: « Jouy,... Gaugiacum (vers 1080j. «

M. A. LONGNON ET RAOCL DK CAMBRAI 447

On lit dans le Carlulaire du Chapitre d'Arras, publié par A. de Loisne, 1897, n" 28, p. 22, une bulle d'Adrien IV (I 154-9) pour l'église d'Arras, qui mentionne !'« ecclesiani Galgiaci cum appendiciis suis K »

On lit dans les Recherches sur le Ilainaut ancien de Duvivier, p. 530, une bulle de Calixte II pour l'abbaye de Marchiennes, datée de 1123, où se trouve un Gaugiacum, lequel ne serait autre, selon l'éditeur, que Gouysous-Bellonne.

On lit — ce qui est plus curieux — dans le Dictionnaire lopographique du département de la Marne, par Auguste Longnon, p. 138: « Jouy, canton de Ville-en- Tardenois... in villa Gaugiaco [anno 1122). » Etc.

Quelle raison peut-il rester à M. Longnon de douter que les clercs de Cambrai fussent capables de reconnaître Gouy en Gaugiacum en un temps où c'était chose toute simple pour des clercs de la Beauce, de la Champagne et de l'Artois ?

4. D'une série d'erreurs de M . A. Longnon sur la fondation des abbayes de Bucilly et de Saint-Michel-en Thiérache.

Mais ce ne sont jusqu'ici, dans la pensée de M. Longnon, que les bag-atelles de la porte. \'oici où il m'attend. Qui a fondé les abbayes de Bucilly et de Saint-Michel-en- Thiérache ? Le comte Albert de Vermandois, ai-je prétendu, et non pas son vassal Ybert de Ribemont. Je l'ai prétendu à tort, selon M. Longnon. C'est à fournir la preuve de cette méprise qu'il s'est le plus appliqué, et de toutes ses critiques, c'est la seule qui, si elle porte, puisse annuler plusieurs pages de mon étude et contrarier vraiment la thèse littéraire que je défends.

1 . Il s'dgrit ici de Gouy-en-Artois, Pas-de-Calais, arr. d'Arras, c. de Beaumetz-Ies-Los:es.

11 esl doue utile que le lecteur ait sous les yeux les |)ièces de ce petit procès. Tout ce que j'ai écrit sur la (juestiou, il le trouvera ci-dessus, aux pages 4"25 à i29. Tout ce que M. Longuon eu a écrit, je le reproduirai ici:

Il est vrai, dit-il [Romania, p. 201), et le fait a été mis en lumière par les derniers éditeurs de Raoul, qu'Ybert de Ribenîont a pris dans le poème du xii'' siècle la place occupée dans l'histoire par le comte Albert ou Aubert It qui, en 943, succéda dans le comté de Vermandois à son père le comte Herbert II. La substitution est certaine, mais j'ai peine à croire qu'elle soit la conséquence d'une « similitude de nom ^ » à mon sentiment, elle s'explique surtout par liberté que le remanieur de Raoul, suivant en cela les habitudes des jongleurs, a pris avec le poème dont il donnait une rédaction nouvelle. Je ne saurais admettre non plus certaines allégations de M. Bédier, tendant à démontrer que la légende monastique a confondu le seigneur de Ribemont avec son suzerain, le comte de Vermandois. La question d'Ybert de Ribemont est déjà fort complexe, et M. Bédier l'embrouille comme à plaisir lorsqu'il prétend ([ue la chronique de Waulsort, en attribuant à Ybert la fondation des monastères de Saint-Michelen-Thiérache et de Bucilly, est en désaccord avec des documents authentiques desquels il résulterait que ces deux abbayes eurent pour fondateur le comte Albert de Vermandois-.

Je me reporte aux documents allégués par M. Bédier, deux actes respectivement datés de 958 et de 1153 pour Saint-Michel,

1. Reoiie htslnrique, t. XCV, p. IS, notel, dans laquelle M. Bédier reproduit ropinion de feu (iiry. Tout au plus peut-on parler d'une certaine analoj^ie entre le nom d'Ybert, Eilhertns, et celui d'Albert, Adalhertus. Aller plus loin, c'est donner à croire qu'au moyen âge on était exposé à confondre non seulement Ybert et Albert, mais encore Herbert, Robert et tant d'autres noms d'hommes terminés de même. [Siinilitude, comme a dit Giry.'re.ssembLince, comme j'ai dit (ci-dessus, p. 433) ou a nalocfie, comme dit M. Longnon (ici, et dans Raoul de Cambrai , p. xxxi), qu'importe, si Giry, M. Longnon et moi nous avons entendu sous ces trois mots une même chose? J. B.].

2. Revue hislorique, t. XCVII, p. 18-19 [ci-dessus, p. 427-9].

une cliarLo épiscopale de 1120 pour Bucilly, et j'y lis que l'un et Tautre monastère auraient été fondés non point parle comte de Vermandois, Albert !<='', mais bien par le « comte Ybert » ou le prétendu « comte de Vermandois, Ybert)' (cornes Eilherlas en la charte de 958 et en celle de 1153 ; Eilberius, Viromandensis cornes, dans l'acte de 1120). Pour tout esprit non prévenu, il va de soi qu'en la charte épiscopale de 1120, l'évèque de Laon, Barthélémy, a voulu parler du personnage épique qu'était dès lors Ybert de Hibemont. Il semble bien que cette mention du « comte Ybert de Vermandois » témoigne de l'intluence de Raoul, et qu'elle est un indice peu équivoque de la popularité dont ce poème jouissait dès les premières années du xir' siècle.

Ce n'est pas tout. Aux termes de la charte par laquelle l'évèque Barthélémy renouvelle, en 1120, les privilèges de l'abbaye de Bucilly, ce monastère aurait été fondé par Ybert, à l'instigation de Guertru^, sa femme, « instinctu uxoris sute Gertrudis ». Si l'on accepte l'hypothèse d'après laquelle M. Bédier reconnaît en Ybert le comte de Vermandois Albert, dont la femme se nommait Gerberge, il y a là une erreur qu'expliquerait le mauvais état du document visé pail'acte de 1120. Mais tout ceci n'est qu'une conjecture, et une conjecture absolument déplacée, puisqu'en réalité l'acte en question indique Ybert comme fondateur de Bucilly.

D'autre part, la leçon ((Gertrudis », pour désigner la femme d'Ybert de Ribemont, peut dans une certaine mesure s'appuyer sur la forme (( 'Weltrudis» que présente un acte de 958, par lequel « 'Weltrudis » femme du comte Ybert, concède au monastère de Saint-Michel divers biens, pour son salut, comme pour le salut de son mari et de ses enfants [Revue hist., t. XCVII, p. 20, n° 1). Il n'est pas besoin d'être grand clerc en matière d'onomastique pour reconnaître que « "Weltrudis » et (( Gertrudis» ne font qu'une seule et même personne, épouse d'Ybert 2. Le nom roman Guellru ou Guertru pour Weltrudis

1. J'emploie cette forme de préférence à Gertru, parce qu'Ybert et sa femme vivaient en pays de dialecte picard.

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