LA CONQUÊTE UE LA HHKTAGNE PAR CHARLEMAGNE
histoires de translations de reliques le conservaient certainement. Le poète a donc introduit dans son roman et exploité vme notion banale autour de lui et très g-énéralement répandue ; est-ce à dire qu'il ait connu en outre sur les invasions normandes d'anciens récits, riches d'historicité, un plus ancien poème qu'il aurait « refondu » ?1I nous faudra répondre oui, si les autres rapprochements proposés, qui sont plus précis, subsistent, et, par exemple, si Aiquin est véritablement Incon, si Ysoré est véritablement Wicohen.
Mais, rien n'est moins vraisemblable que l'identification d'Aiquin avec Incon, disoré avec Wicohen. « Bartsch a remarqué, il y a longtemps, écrit G. Paris, que le nom d'Aiquin répond non pas à Hakon, ni à Incon, mais au nom germanique Acwin ou Agiivin. » Aiquin peut d'ailleurs être un nom de fantaisie, et pourquoi veut-on qu'il désigne un personnage réel plutôt que ces autres noms fantaisistes du poème, Avisart, Acrochart ou Aliafin? D'autres chansons de geste introduisent des seigneurs sarrasins ou des « Saisnes », nommés celui-ci Aiquin de l'Estrée, cet autre Aiquin de Pierre Bise, cet autre Aiquin de Portugal • : voudra-t-on supposer qu'ils aient, eux aussi, le Normand Incon comme prototype historique ? L'un des Sarrasins du roman d'Aliscans (v. 43, 127, etc.) s'appelle Aiquin : l'auteur de notre roman a plagié, nous le savons par ailleurs, le roman d'Aliscans ; en même temps qu'il lui empruntait des scènes et des motifs, ne peut-il lui avoir pris aussi ce nom de Sarrasin ?
1. Voir Ernest Langlois, Table des noms propres contenus dans les chansons de geste.
l'élément historique 113
Quant à l'archevêque de Dol, Ysoré, c'est, nous assure-t-on, « plus ou moins transformé, mais très reconnaissable, le Wicohen de nos chroniques ». — Où sont donc ces chroniques ? Tout ce qu'on peut savoir de ce Wicohen, qui s'enfuit de Dol k l'approche des Normands vers 965, se lit dans la Gallia christiana, t. XIV, col. 1044 K Nous ne savons guère de lui que son nom et l'époque où il vécut. Le poète d\Aiquin ne savait ni son nom (puisque son archevêque s'appelle Ysoré), ni l'époque où il vécut (puisque son archevêque est un contemporain de Charlemag-ne). Comment une comparaison nous serait-elle possible ? et comment peut-on déclarer « très reconnaissable » le portrait d'un^inconnu?
Le roman d'Aic/uin, nous dit-on encore, garde le souvenir des expéditions entreprises contre les Bretons par Charlemagne, ou plutôt par ses lieutenants, car Charlemagne n'a jamais mis les pieds en Bretagne. — Par malheur ses lieutenants y vinrent combattre contreles Bretons ; dans le poème, il y vient, en personne, et c'est afin de combattre pour les Bretons -.
1. Il faut ajouter un passage de l'Histoire de Bretagne de Le Baud, à quoi renvoie A. de la Borderie, ouvr. cité, t. II, p. 422. Vérification faite, ce texte ne nous apprend rien qui permette de comparer Wicohen à Ysoré.
2. A. de la Borderie (p. 230) essaye d'expliquer cette légère divergence: (i Au xi<= siècle, écrit-il, Charlemagne était le type du héros et du saint, le guerrier invincible, le monarque impeccable... Dès lors, avoir été l'ennemi de Charlemagne et vaincu par lui, c'était nécessairement une tache, une note de défaveur. Tel était pourtant le cas des Bretons. Mais, pour effacer cette tache, r imagination populaire trouva un expédient fort ingé-
J. BÉDiER. — Les légendes épiques, t. II. 8