Conjecture vraisemblable de G. Paris {art. cité, p
LA COMPOSITION DU ROMAN b'aiQUIX 119
représentent toutes les régions de la Bretagne, Ripé, comte de Dol, Baudouin de Vannes, Gui de Léon, Trehart de Rennes, Hamon de Morlaix, le vieil Ahès de Garhaix, Morin, comte de Daoulas, Excomar de Saint-Pabu (ou de Tréguier), Merien de Brest, Eon de Saint-Servan, Arai de Mené, suivent dans les combats un même chef; c'est, armé de l'épieu niellé, « le prous et hardi arcevesque», c'est
802 Nostre arcevesque, cui Dieus croisse bonté !
Dans les batailles générales, les Bretons combattent à côté des Français ; mais ils ont un campement à part, et c'est eux seuls, conduits par leur archevêque, qui enlèvent Dinard, la première des trois places fortes que les chrétiens reconquièrent. Nayme et les Français sont parfois battus, à Cézembre par exemple ; mais jamais les Bretons de l'archevêque Ysoré. C'est lui qui entraine les combattants par ses discours et ses prières :
558 Li arcevesque, que Jhesus beneïe !
A nostre gent commande et si lour prie :
« Pour Dieu, seignour, ne vous espargniez mie
De bien ferir desus la gent haïe !
Qui ci mourra, s'ame soit requeiUie
En Paradis en la Dieu compaignie ! »
Il partage avec Charlemagne le don de faire des miracles : c'est ainsi que l'empereur, ayant obtenu du ciel l'engloutissement de la ville de Gardoine, ne par-
120 LA CONOUÈTE DE LA liRETAGNE PAR CIIARLEMAGNE
vient pas à calmer les éléments que ses prières ont déchaînés; mais l'archevêque prie à son tour :
269)î Nostre archevesque s'est d'iluee remué, Isnellemenl es champs s'en est aie Sor une planche eu pendant d'un fossé ; Vers le ciel a dévotement gardé, Doulcemenl a Dammedieu réclamé...
Il prie et la tempête s'apaise.
Ce choix de l'archevêque de Dol comme protagoniste du roman d'Aiquin prouve, comme on l'a dit souvent, que l'auteur était de Dol et qu'il avait ses raisons d'essayer de plaire au clergé de cette église. Mais, s'il est évident qu'il veut glorifier le siège de Dol, la fable qu'il emploie à cet elFet n'est-elle pas trop grossière ? Une flatterie n'est utile que si elle a chance de trouver créance auprès de ceux à qui elle s'adresse : or, y a-t-il lieu de penser que, de son temps, les archevêques de Dol se soient crus les successeurs des maîtres de la Bretagne entière ? Vérification faite, et, si étrange que la chose paraisse, telle était bien leur prétention.
Ils trouvaient l'histoire des origines de leur diocèse dans la Vie du premier évêque de Dol, saint Samson. Selon cette Vie ', récemment interpolée ou récrite par l'un d'eux, Baudri de Bourgueil (1107-1130), saint Samson aurait été en efîet le maître de la Domnonée : le prince du pays, Judual, la lui avait soumise tout
1. C'est la Vita S. Sainsonis publiée par Dom F'r. Plaine {Analecta Bollandiana, t. VI, 1887, p. 77).
ESSAI d'explication 12Î
entière ; l'empereur Chilpéric avait fait de lui l'archevêque de toute la Bretagne : « totius Britanniae citerioris claruit archiepiscopus. . . Archiepiscopatum totius Britanniae recepit... Britannorum ai'chiepiscopus. » Lors donc que l'auteur d'Aiquin représente son Ysoré comme l'archevêque de tous les Bretons, il ne fait que suivre la tradition vivante de l'église doloise ; il a reçu cette tradition, directement ou indirectement, de la Vie de saint Samson, et c'est une première raison de voir en lui un conteur renseigné, très au fait des choses de cette église.
Essai d'explication.
Mais quel intérêt pouvait-il avoir à incarner les prétentions de l'église de Dol en la personne d'un Turpin breton ? Pour tenter de s'en rendre compte, il convient de regarder quel était alors l'état de cette église. Et certes, c'est un procédé de critique bizarre en apparence que celui qui consiste à fouiller dans la Gallia christiana et à raconter des querelles d'églises pour interpréter une « épopée » : pourtant on verra à quel point le procédé est légitime.
Durant des siècles, l'église de Dol fut en conflit avec l'archevêché de Tours. Elle prétendait relever directement du Saint-Siège. Je n'ai pas, fort heureusement, à remonter aux temps de Nominoé et de Conwoion et à retracer cette querelle '. Pendant tout le
1. ^'oir A. de la Borderie, Histoire de Bretagne, t. II, p. 197 el suivantes.
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x^ et le XI'' siècles, les papes s'efforcèrent de soumettre Dol au siège de Tours ; l'obstination bretonne maintint ses prétentions. Malgré des condamnations solennelles et répétées, les archevêques de Dol reprirent sans fin le procès, reçurent tour à tour ou usurpèrent le /jaZZium, gardèrent leurs suffragants.
Dans la première moitié du xii® siècle pourtant, ils subirent une grande diminution de leurs prérogatives. Ils prétendaient qu'aux époques anciennes toute la Domnonée, c'est-à-dire presque le tiers de la Bretagne, avait relevé de leur juridiction * ; et quand des évêchés distincts s'étaient formés sur ce vaste territoire, six de ces diocèses étaient, du moins, restés dans leur dépendance : Aleth, Léon, Quimper, Vannes, Saint-Brieuc, Tréguier ~.
Puis, plusieurs s'étaient détachés et ralliés au siège de Tours. En 1120, l'archevêque Baudri de Bourgueil, dans un concile qu'il tint à Dol, n'avait plus à ses côtés que trois suffragants, les évêques de Saint- Brieuc, de Tréguier et d' Aleth. Peu après, Aleth abandonna à son tour la métropole doloise : « Le dernier évêque qui ait reconnu Dol est celui qui porte dans les catalogues le nom de Donoal (1120-1144) ; encore ce prélat reconnut-il simultanément Tours. Saint Jean de la Grille, qui lui succéda, évita toute
1. Que ces prétentions ne fussent pas fondées historiquement, c'est ce que je crois volontiers. Mais c'est cette représentation des choses que l'auteur de notre roman, comme on verra, s'était faite pour l'avoir recueillie sur place.