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Les épopées françaises, t. III, p

134 LA CONQUftTE DE LA ItRRTAf.NE PAU CHARLEMAGNE

exemple, les appelle (( des digressions lilandreùses sur des fondations de moutiers ».

Aux côtés de saint Malo, un autre saint est le patron du Pou-Alet, saint Servan. A l'époque où fut composé notre roman, la paroisse qui lui était dédiée dans un faubourj^- dAleth gagnait chaque jour en importance, et Ton vénérait, à quelque distance, une Croix de saint Servan : croix redoutable, car les plaideurs juraient sur elle et le saint châtiait les parjures K

Qui est saint Servan ? Est-il originairement identique à saint Servatius, évêque de Tongres? On avait fabriqué à ce personnage, peut-être dès le t^iii" siècle, une légende « destinée à le rapprocher de la divinité ». Selon cet absurde récit, cet évêque, qui avait vécu au IV'' siècle dans la région de Maestricht, devenait le petit-neveu de la Vierge Marie et de sainte Elisabeth, donc le cousin a la mode de Bretagne de saint Jean- Baptiste et de Jésus-Christ. Ce cousin de Jésus-Christ fut-il dès l'origine le saint vénéré dans le diocèse d'Aleth, ou bien est-il venu y supplanter sur le tard un Servannus, d'abord évêque en Ecosse à la fin du

1. Sur la croix de saint Servan, voir Joïion des Longrais, p. 158, et surtout Campion {Annales de Bretagne, t. XIX, p. 348 , qui analyse ainsi, d'api-ès Guillotin de Courson [Pouillé hisf., VI, 266), une charte de la fin du xn'^ siècle : « Un certain Galesius prétendait avoir des droits sur le Pré Brécel... Pour faire tomber ses prétentions, les chanoines de Saint-Pierre de la Cité (d'Aleth), par l'organe du prieur Jean, lui donnèrent une somme d'argent : puis, ils le firent, lui et sa famille, jurer leur complet désistement sur les reliques et sur la croix de Servatius [super reliquias et super crucem s. Servatii). »

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vii*^ siècle, et « apôtre des Orcades » ? C'est un grave problème, et les hagiographes en disputent'. Le poète à!Aiquin eût pris sans doute plaisir à leur controverse. Mais lui, il avait son siège fait : il tenait pour saint Servatius de Tongres. Ce poète héroïque, qui décidément connaît mieux les vies des saints que l'histoire poétique de Charlemagne, sait en effet nous raconter comment saint Servan fut le cousin de Dieu

De par la \'irge, qui moult fait a louer,

et il a pris soin de mettre dans la bouche de Charlemagne une longue prière (v. 1983-2020) où l'empereur raconte avec force détails l'histoire du cousin du Christ jusqu'à sa décollation par Hérode. Or, qui donc, suivant le poète, a apporté les reliques précieuses de ce saint dans le diocèse dAleth? C'est Charlemagne, et la vénérable croix de saint Servan, sur laquelle venaient prêter serment les gens du pays, c'est Charlemagne qui l'a fait dresser :

1587 Ly roys de France ne se volt oblier,.. Près la cité s'est aie osteler Jouste la rive assez près de la mer, Devant la porte que Dayres fisl fermer

1. Voyez L. Campion, S. Servatius, évêque de Tongres, patron de Saint-Servan [Annales de Bretagne, t. XIX, 1903-4, p. 321 et p. 565) ; cf. un article de M. J. Loth [ibid., p. 631), qui réfute la thèse de l'abbé Campion au profit d'un saint Servan celtique, et la réplique de M. l'abbé Campion, au t. XXI (1906), p. 277, des Annales de Bretagne.

I3ft LA COINQUÈTK DK I.A «HETAGNI-: PAR CHARLEMAGNE

A Iiaulte vouUe de marbre bel et cler. Li roys de France y fist son tref fermer Et l'oriflambe et son trigon lever.

Une chapelle y fist le roy fonder :

De saint Servan en lu le mestre auter, Ung amy Dé, qui moult fait a louer; Cousin Dé fu, yce ouy compter, De par la Virge, qui moult fait à louer, ^ Ou Danmedés se deigna aonbi^er.

Une crouez belle mist Charles sur l'auter;

D'argent est riche, li roys la fist dorer;

Dedanz la crouez, qui moult fait a louer,

Avoit fait Charles reliques enchâsser :

Des Ynocens fist en la crouez poser

Et dou martyr saint Estiene le ber

Et d'aultres saints qui moult font a louer.

Notre emperiere prent Dieu a reclamer :

« Dammedés, Sere, ce dist Charles li ber,

A saint Servan veil ceste crouez donner

En icel] moutier et mètre ^etl présenter

Par leil convant com ge veil deviser :

Ceulx qui sus le se vouldront parjurer.

Que mal lour vienge sanz [nesun] deniourer. .. »

L'église fist tle Dammedieu segner.

En sorte que le diocèse d'Alethdoità Charlemagne, et donc à l'archevêque de Dol, qui a mandé Charlemagne, le bonheur de posséder saint Servan.

J)'' Enfin, Charlemag-ne s'est emparé de la cité d'Aleth :

2331 En la cité fist un moutier fonder;

Ou non saint Père en fist le mestre auter.

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Moynes y mist, rente lour fîst donner, Pour le servig-e que doivent célébrer Pour ceulx qu'Aiquin y a fait dévier.

A Tarcevesque fist la messe chanter...

On le voit : Gharlemagne ne restaure pas la cathédrale Saint-Pierre d'Aleth, il la fonde; il n'appelle pas, pour y servir Dieu, le bon saint Malo ' ; il la donne solennellement à l'archevêque de Dol :

2330 La messe chante Tarcevesque Ysoré EnQuidalet, Fadmirable cité.

1. M. Jouon de Longrais (p. xlij a alliré ralleiition sur Tépisode que voici : « Après avoir prisQuidalet, Charlemagne l'abandonne au temporel et au spirituel à rarchevêque de Dol. Pourquoi cette donation inattendue? Ne serait-ce pas pour affirmer les droits de suprématie de Dol sur le diocèse d'Aleth et de Saint- Malo? Il y avait un intérêt toujours présent pour un habitant du diocèse de Dol à gratifier son archevêque de la ville d'Aleth, titre du siège. Par contre, il est difficile de croire qu'un diocésain d'Aleth eût eu la même générosité, aucune réminiscence historique ne pouvant lui en donner l'idée, les deux villes ayant toujours été par ailleurs indépendantes l'une de l'autre. Les attaches de l'auteur avec le pays de Dol paraissent donc prouvées. » Getle observation excellente porte, à mon sens, beaucoup plus loin que ne le croit son auteur. Toute ma thèse est que la donation de l'église d'Aleth à l'archevêque Ysoré n'est pas « inattendue » pour qui a suivi, comme nous venons de le faire, le développement des inventions analogues du romancier; elle est le couronnement prévu et nécessaire de ces inventions. Ce que ces considérations expliquent, ce n'est pas seulement, comme le dit M. Joûon des Longrais [ibidem), « un passage de la chanson»; c'est la chanson tout entière.

138 LA CONOUÈTE DE LA lîRETAGMÎ PAR CIIARLEMAGNE

Après la messe a li bons rois parlé, Nostre arcevesque en a aresonné :

« Sire arcevesque », dist Charles le séné, « Merci a Dieu, le roi de maiesté, Prinse en avon ceste bone cité, Non pas par force, mais par la vertu Dé. Mainte grant paine i avon enduré, Pour essaucier sainte crestienté.

^ Bien a sept ans accompliz et passé Que nous venismes de France en cest régné Por ceste ville, qui moult nous a grevé. Molt vous y estes d'armes bien comporté. Bien Tavez fait com prodome séné :

Ge vous la donne, trestout en équité... »

Et saint Malo, que deviendra-t-il? Le poète ne daigne pas s'en soucier. Sans doute l'archevêque de Dol, au lieu et place du Sarrasin Aiquin, continuera à lui faire l'aumône.

6° Vers la fin du roman, Charlemagne rencontre (v. 3026 ss.) saint Corentin, que les païens viennent de maltraiter dans sa petite chapelle. On ne voit pas clairement (la fin du récit étant perdue) quel rôle le poète voulait donner à saint Corentin; mais Corentin n'est, lui aussi, qu'un pauvre ermite, et l'épisode où il paraît complète ce tableau de l'état misérable de la Bretagne chrétienne, dominée par la seule basilique de saint Samson de Dol.

Tel est bien l'enseignement que le poète a voulu donner. Aux jours où l'archevêque de Dol combattait aux côtés de Charlemagne pour « essaucier sainte crestienté », les saints les plus vénérés de la Bretagne,

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saint Corentin, saint Malo n'étaient encore, selon notre romancier, que de chétifs anachorètes, menacés par les païens, et que saint Samson délivra. Que serait le diocèse de Saint-Malo si Gharlemagne n'y avait importé les reliques de saint Servan, si Charlemagne et « nostre archevesque » n'en avaient chassé le paganisme, n'y avaient fondé et enrichi des églises ? L'église de Saint-Malo a oublié ces bienfaits; elle a rompu des attaches sacrées :

« Allez, vous n'êtes qu'une ingrate ; Ne tombez jamais sous ma patte. »

La chanson d\Ai^/uin est donc essentiellement un écrit de propagande et un pamphlet, dont on doit admirer l'audace et l'adresse.

L'audace en était banale, à vrai dire, en ce pays où les faux documents émanés des églises témoignent k l'ordinaire d'une ignorance voisine de la barbarie : je rappelle, en passant, les fausses chartes du monastère de Landevennec, où l'on voit Charlemagne (qui régna, comme on croit le savoir, de 768 à 814) choisir tranquillement pour ses ambassadeurs auprès du roi Grallon (lequel régna vers l'an 486), saint Florent (mort vers la fin du iv" siècle), saint Médard (évêque de Noyon de o30 à o4o) et saint Philibert (qui fonda Jumièges en 6o4) *.

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