La Borderie, Histoire de Bretagne, t. I, p
1 iO LA CONQUÊTI-: DE LA BRETAGNE PAR CHAHLE^IAGNE
Mais si l'audace de cette composition n'a rien que d'ordinaire, l'adresse en est jolie et presque spirituelle. Le procédé essentiel du poète consiste à authentiquer ses récits tendancieux par le témoignage de monuments connus de tous, de lieux universellement vénérés^ de traditions locales accréditées par ailleurs. De là, sa précision géographique : elle n'est pas chez lui goût du pittoresque, mais argument. De là, l'utilisation des plus belles ruines romaines de la région, Gorseul ', Carhaix -, Aleth surtout : les vieilles murailles d'Aleth étaient imposantes encore de son temps, puisqu'elles rendirent des services jusqu'au temps de la Ligue ^•; et de même, la vieille tour d'Oreigle (la tour Solidor), rebâtie au xiv'' siècle, mais où l'on trouve encore, à la base, de l'appareil gallo-romain. Cette ville délabrée, le poète la rebâtit splendide pour y loger son roi Aiquin, et ce roi est pour lui un homme « de Nort pais », sans doute parce que ces ruines gardaient dans la tradition locale le souvenir du pas-
1 . Voir Joûon (p. 22.j), (jui fait allusion à la légende cléricale, connue de notre romancier, de Corsoldus et de la belle Aletha. Par le même procédé, qui consiste à tirer des localités le nom de ses personnages, le poète appelle un seigneur breton Agot, du nom de File Agot (voy. Joïion, p. 221); il appelle un autre seigneur breton, Doret, du nom d'un village voisin de la mare Saint-Coulman (Joûon, p. 166 et 226). C'est le procédé de Gaufrei de Monmouth, de l'auteur du l'oman de Terùn, etc.
2. Sur l'importance des ruines l'omaines à Carhaix, voir le mémoire de Bizeul, dans le Bulletin archéologique de V Association bretonne, 1849, pages 20, 25, 27.
3. Sur Aleth, voir A. de La Borderie, Histoire de Bretagne, (. 1, p. 132 et p. 19.J.
ESSAI d'explication 141
sage des pirates normands ^ . Il utilise d'autres légendes locales encore : des légendes ecclésiastiques, comme celle de la Croix de saint Servan, qui punit les parjures; des légendes topographiques surtout : telle l'histoire dune ville ancienne engloutie par le courroux céleste dans la mare Saint-Coulman '^ et la croyance populaire que le canal de Gézembre fut jadis guéable à marée basse ^. Ce sont les mêmes procédés que l'on observe dans le Pseudo-Philomena, dans le Roman de Tersin, dans la Vie de saint Honorât : toutes compositions où Charlemagne et ses preux chevaliers, sont employés à soutenir les prétentions de telle et telle église.
Qui voulait-on convaincre par la fable dAiquin ? Est-ce spécialement des pèlerins ? La belle anecdote des chemins d'Ahès et du merle mort '• est le seul trait, et bien incertain, qui fasse songer à des pèlerins.