Ihid., p
I()0 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES d'iTALIE
comme le successeur immédiat de Liutprand, supprimant deux rois intermédiaires, liiltprand et Aislolphe, que lui fournissait Paul Diacre '.
De telles légèretés sont fréquentes chez notre auteur. 11 utilise pour ses récits des sources historiques ; mais il les traite avec la plus libre fantaisie. Que cette remarque nous serve pour apprécier maintenant le récif qu'il donne de la conquête de la Lombardie par Charlemagne.
Avant de rapporter ce récit, il est utile de rappeler en quelques lignes comment les choses se passèrent réellement. Entre tant de sources historiques auxquelles je pourrais madresser pour retracer les faits, je choisis de préférence la Vita Hadriani'^. On verra bientôt la raison de ce choix.
En 772, le pape Hadrien II, ayant rompu avec le roi des Lombards Désier, appela Gharlemag-ne à son aide. — Charlemag-ne franchit le mont Cenis (septembre 773). — Mais les Lombards avaient dressé dans le val de Suse d'imposants ouvrages de défense, qui arrêtèrent les Francs. Gharlemagne, après avoir négocié longtemps avec Désier, réussit à passer. Abandonnant leurs fortifications, Désier et Adelchis son lils
\. Remarque faite d'abonl par Hetlimann (]). 118, note 48 de l'édition des Monumenla Gcnnuniae hislorica.], et développée par M. J. Roman, J}e la valour historique delà chronique de la Novalaise [Bullelin de la Sociélé d'éludés des Hautes-Alpes, 1. XV, 1896, p. 48).
2. Liber pontificnlis, éd. de Taijbé Duchesne, t. I {1880), p. 488.
LA NOVALESE 167
battirent en retraite. — Désier s'enferma dans Pavie, Adelchis dans Vérone. Charlemagne investit Pavie, et, y laissant le g-ros de son armée, s'en fut avec quelques troupes mettre le siège devant Vérone, qui lui ouvrit ses portes ; Adelchis s'enfuit à Constantinople. — Charlemagne revint devant Pavie, puis, laissant encore une fois à ses lieutenants le soin de conduire le siège, il partit pour Rome, où le pape le couronna roi des Lombards (3-6 avril 774). — Il retourna à Pavie, qui tomba en son pouvoir (en juin). Désier fut fait prisonnier.
Voici, maintenant, la version, enrichie de maintes légendes, que donne de ces faits le chroniqueur de la Novalese :
Au temps de l'abbé P'rodoin ', le Seigneur tout-puissant daig-na avertir par une vision Charles, roi des Francs, qu'il eût à gagner l'Italie le plus rapidement ]iossible pour la réduire en son pouvoir. Le roi convoque aussitôt les nations voisines, rassemble une armée nombreuse et se met en route.
Il franchit les Alpes par le mont Genèvre ^, détruit, chemin faisant, la tour d'un brigand, nommé Ebrard, et parvient à la Novalese.
Il y séjourne long-uement, hébergé par l'opulent mo-
1. Cipolla, p. 172 et suivantes. Je ne me fais pas scrupule, dans l'extrait qui suit, de résumer le texte.
2. Par le Mont-Cenis dans la réalité. La chronique, qui semhrouille ici, donne sur le Mons Geminus des renseignements géographiques ou archéologiques dont deux sont inexacts (voir les notes de M. Cipolla).
168 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES d'iTALIE
nastère. Cependant, Désier, à la nouvelle de son approche, avait, sur le conseil de ses hommes, dressé dans tous les passages par où on peut pénétrer de France en Italie des murs de pierre et de chaux qui reliaient les monts entre eux. On voit encore aujourd'hui les fondements de ces murs, qui allaient du mont Pirchiriano à Ghiavrie.
Les Francs ne pouvaient trouver aucun passage, et cependant il leur arrivait tous les jours de nouvelles troupes, le plus souvent un millier d'hommes, parfois deux mille. Ils assiégeaient les Lombards, qui leur résistaient du haut de leurs fortifications. Désier avait un fils, nommé Algisus^ lequel fut brave et vigoureux dès Tenfance. Il avait l'usage, en temps de guerre, de porter, étant à cheval, un bâton de fer et d'en assommer ses ennemis. Jour et nuit, il observait les Francs, et, quand il les voyait se reposer, s'élançant soudainement avec les siens, il les frappait à droite et à gauche et en faisait un grand carnage. Les choses dui^aient ainsi depuis plusieurs jours, quand un jongleur, Lombard de nation, vint vers Charles et chanta devant ses hommes, en jouant de la rote, une chanson par lui composée [cantiuncuJam a se composilam rotando. . . cantavit). Cette chanson signifiait ceci :
Quod dabitur viro premium
Qui Karolum perduxerit in Italiae regnum,
Per quae quoque itinera
Nulla erit contra se hasta levata,
Neque clypeum repercussum,
Nec aliquod recipietur ex suis dampnum ?
Ces mots étant arrivés aux oreilles de Charles, il appela le jongleur et lui promit, s'il lui indiquait une route, de lui donner, api'ès la victoire, tout ce qu'il lui demanderait.
LA NOVALESE 169
Le roi ordonne à son armée de se tenir prête à se mettre en route dès le lendemain. Alors, l'abbé de la Novalese envoie deux de ses moines prier Gharlemagne à un repas qu'il lui offre, à lui et à toutes ses troupes. Le roi s'étonne, sachant que son armée a épuisé déjà les ressources en vivres de l'abbaye, et que, depuis plusieurs jours, on n'y trouve plus rien à manger ni à boire. Mais, sur la prière de rabbé,par un miracle, le cellier et leji^renierdu monastère se remplissent de blé et de vin, et labbé peut héberger largement le roi et les siens. Charles, après avoir promis de combler labbaye de ses dons, se met eu route, guidé par le jongleur.
Celui-ci, abandonnant tous les chemins, conduisait le roi par la crête d'une montagne qui s'appelle encore aujourd'hui la Via Francorum. A la descente de ce mont, ils arrivèrent dans la plaine de Giaveno. Désier croyait toujours avoir Charlemagne devant lui, tandis qu'il s'avançait rapidement par derrière. Quand Désier se vit tourné, il monta à cheval et s'enfuit à Pavie.
Le jongleur réclame à Charlemagne sa récompense. « Demande ce que tu voudras », lui dit l'empereur. — Je monterai, dit-il, sur l'une de ces montagnes, je soufflerai dans cette trompe de corne, et tu me donneras toute la terre où se répandra le son de ma trompe, avec les hommes et les femmes qui l'habitent, n II fit comme il l'avait dit, puis, descendant de la montagne, il parcourait les villages et les champs, demandant à chacun : « As-tu entendu le son de la trompe ? » Et, si on lui répondait oui, il frappait celui qui le lui avait répondu, en disant : « Tu es mon serf, « Le roi lui donna toutes ces terres et tous ces hommes et les fîls de ces hommes : « qui usque in presentem diern servi ipsi Transcornati vocanlur. »
Le roi prit ensuite la ville de Turin et toutes les villes et châteaux sur la route. Il parvint à Pavie, qui avait
170 LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES n'iTALIE
siiinl Théodore pour ôvèque. Dieu révéla à Charles qu'il ne preiulrail point Pavie lanL que saint Théodore vivrait. (Charles s'en fut donc prendre d'autres villes, savoir Ivrée, Verceil, Novare, Plaisance, Milan, Parme, Tortone et les villes du littoral. Puis, ayant appris la mort de saint Théodore, il alla mettre le siège devant Pavie. Le roi Désier y était, avec son fils Algisus et sa fille. Désier était humble et bon. On rapporte qu'il se levait toutes les nuits pour venir à l'église de Saint-Michel ou de Saint-Syrus ou à quelque autre église, et que les portes s'ouvraient d'ellesmêmes devant lui. Le siège de la ville se prolongeant, la lille de Désier écrivit à Charles une lettre, et la lança par une baliste de l'autre côté du Tessin. Elle lui disait que, s'il consentait à la prendre pour femme, elle lui livrerait la cité et tout le trésor de son père. Charles répondit à la jeune fille de façon à exciter plus encore son amour. Elle vola les clefs de la ville qui étaient sous le chevet de Désier et manda par la baliste à Charles qu'il fût prêt, la nuit suivante, au premier signal, à entrer dans Pavie : ce qu'il fit. Et pendant que Charles avec ses troupes entrait dans la ville, la jeune fille, joyeuse de la promesse qu'il lui avait faite, s'élança à sa rencontre, mais elle fut renversée et foulée aux pieds des chevaux, car la nuit était sombre. Le bruit des chevaux qui entraient réveilla Algisus, fils du roi, qui, tirant son épée, se mit à frapper les Francs ; mais son père lui défendit de s'opposer à la volonté de Dieu. Algisus, voyant qu'il ne pouvait résister à une si forte armée, s'enfuit, et Charles prit la cité, monta au palais, et reçut de tous les citoyens des serments de fidélité.
Alors il manda auprès de lui l'abbé de la Novalese. Frodoin, et lui donna la terre de Gabiano. Quelques-uns disent qu'il lit crever les yeux à Désier. Après avoir envaiii l'Italie, Charles alla à Rome, où il reçut l'empire et le patriciat.
LA NOVALESE 171
Plus loin ^,le chroniqueur revient à Algisus. L'Italie vivait en paix, dit-il, sous la domination de Charles, lequel séjournait à Pavie, quand le fils dépossédé de Désier, Algisus, se présenta inconnu à la cour durci des Francs et réussit à s'asseoir au bout de sa table. 11 obtint d'un ancien sujet de son père, qui, seul, l'avait reconnu, et qui servait à la table de Charles, qu'il lui porterait à manger autant qu'il pourrait. Or Algisus broya tous les os pour en manger la moelle, comme un lion alFamé qui dévore sa proie. Il rejetait sous la table le reste de ces os, si bien qu'il en lit un grand tas. Puis il s'en fut. Le roi, se levant de table, vit le tas d'os broyés, s'émerveilla, comprit que seul Algisus avait pu tant manger, et employa une ruse pour s'emparer de son ennemi.
Il confie ses bracelets d'or à l'un de ses hommes et le charge de les porter de sa part à Algisus. L'envoyé rejoint Algisus, qui venait de monter sur une barque. De la rive, il lui crie de s'arrêter, et lui olîre les bracelets ; il les fixe à la pointe de sa lance et les lui tend. Mais Algisus revêt sa cuirasse, saisit sa lance et dit à l'homme : u Si tu m'offres ces présents au bout d'une lance, je les recevrai donc par la lance. D'ailleurs, si ton maître me les a envoyés par ruse et pour que tu me tues, je ne veux pas sembler inférieur à lui ; à mon tour je lui enverrai mes présents. » Et il donna ses propres bracelets au messager, qui les porta à Charles. Charlemagne les mit, et ils étaient si grands qu'ils montaient jusqu'à ses épaules. Algi-