Longnon. p. 263; cf. Poupardin, p
2. Voyez De Terrebasse, ouvr. cité, p. xii; ces vers ont été réimprimés eu dernier lieu par Traube, Poetae laiini meilii aevi, t. III, p. 687.
La Vie latine de Girard de Roussillon.
Les moines de Pothières avaient composé, pour la ïj;-Ioire et le protît de leur maison, un écrit intitulé : Vila nobilissimi comitis Girard i de Rossellon. M. P. Meyer, qui l'a publié au tome VII de la Romania •, a montré (il suffît de rappeler en quelques mots ses conclusions) que l'auteur de ce récit hag-iographique disposait de quelques traditions locales recueillies dans le monastère ou aux environs, qu'il a utilisé en outre la charte de fondation des abbayes de Pothières et de Vézelay ; mais, surtout, il est certain « qu'il a tiré d'une chanson de geste tout le corps de son récit >».
Cette chanson de geste qu'il exploitait n'est pas celle que nous connaissons, mais un roman plus ancien. La Vita Girard i a été composée un peu plus tard que le croit M. P. Meyer; elle n'a pu être écrite avant le xii* siècle -; mais elle est probablement antérieure au poème de Girard de Roussillon qui nous est parvenu. En voici un bref résumé.
1. Sur le manuscrit de la Vita, voyez les articles de M. P. Meyer dans la Romania, t. VII, p. 161, et t. XVI, p. 103. Nous avons conservé de la Vita une traduction « en prose française ou plutôt bourguignonne », du xiii'^ siècle, que M. P. Meyer a imprimée, d'après le manuscrit unique, en regard du texte latin.
2. M. P. Meyer a cru pouvoir déterminer la date de la Vita par la remarque que voici. Au dernier chapitre de son œuvre, le moine rapporte un miracle qui s'est produit à Pothièi'es,
Dans un court prolog-ue (!^ 1-3), l'auteur de la Viia. déclare qu'il veut résumer les actes du noble comte
riiisloire d'une paralylifjiu' yiiéric par l'intercession de la comtesse Berlhe. Avant de le raconter, il dit : Quod ipsi nosfris oculis vulimtis, lacère nullo modo volumns, et il ajoute que ce miracle eut lieu sous le pontificat d'Alexandre II (1061-1073). u La date du miracle, écrit M. P. Meyer, est donc 1073 au plus tard, et par suite on peut affirmer que l'écrit où ce miracle est raconté' par un témoin oculaire, ou se prétendant tel, ne peut être plus récent que les dernières années du xi« siècle ou les premières années du xii''. » Ailleurs, précisant davantage {Girart de Roussillon, p. xxvi), il dit que la Vita a été écrite, « selon toute apparence, à la fin du xi"* siècle. » — Par malheur, le l'écit du miracle 'est précédé de ces mots, qui servent de titre au chapitre : Istud Berthe miraculum inveni hoc modo scripium. Donc, ce n'est plus l'auteur de la Vita qui raconte le miracle : il se borne (qu'il dise vrai ou non, peu importe) à transcrire, tel qu'il l'a trouvé, l'écrit d'un autre. C'est cet autre qui est ou se prétend le témoin oculaire, et c'est l'écrit de cet autre qui se place entre les dates marquées par M. P. Meyer. Il faut donc recourir pour la Vila à un autre mode de datation, indiqué déjà par cet Aimé Chérest [Congrès scientifique deFrance, 25*' session, t. II, 1850, p. 334), qui est l'un des érudits qui ont le plus fait pour éclairer l'histoire et la légende de Girard. Au § 78, l'auteur de la Vita^ énumérant les fondations pieuses de son héros, dit : In siiburbio Autissiodorensis urbis construxerat unum [coenobium].., quod modo quidem canonicorum est, et dicitur ad sanctum Petrum. Or, remarque Chérest, « Saint-Pierre d'Auxerre cessa d'être dans les faubourgs au milieu du xii^ siècle, où le comte Guillaume de Nevers agrandit l'enceinte d'Auxei^re; de plus, l'auteur dit que l'abbaye était récemment occupée par des chanoines, ce qui eut lieu au xi« siècle. » — Vérification faite [Gallia christiana, t. XII, col. 435 et col. "288), c'est en l'année 1100 que lévêque Humbaut accomplit la réforme qui introduisit à Saint-Pierre d'Auxerre des chanoines réguliers.
Girard de Roussillon, (( bien qu'ils soient déjà publiés à travers le monde et reçus par les peuples avec faveur et jubilation, » — et ces termes sont vagues assurément; mais, si on les compare à des textes semblables, au préambule de la Vita sancti Wilhelmi par exemple, qui désignent par des périphrases analogues les poèmes des jongleurs, si on les rapproche de cet autre passage où notre moine (§ o) dit tenir le récit des guerres de Girard non seulement du témoignage des anciens, mais de chants en langue vulgaire [vulgo concinnente puhlicatur quocl...), on voit qu'il allègue pour sa source une chanson de geste.
Selon lui, Girard était fils de Drogon, qui était fils lui-même du roi de Bourgogne Gondebaud. Quant à ses possessions, il tenait par droit héréditaire la plus grande partie de la Gaule, et ce sont les mêmes données fabuleuses que dans le poème. Il épousa Berthe, fille du comte Hugues de Sens, et le roi Charles le Chauve épousa la cadette de Berthe, Eloysa (nom qui rappelle Y E lissent de la chanson). A la mort de Hugues de Sens, les deux beaux-frères se disputèrent son héritage : Girard le revendiquait en vertu du droit
La Vita coinilis Girardi est donc postérieure à l'an 1100. — M. Pli. -A. Becker a en outre proposé une autre raison de rajeunir ce texte. Il y est question, aux §§ 83 et suivants, de monastères confiés d'abord à des chanoines réguliers, mais sécularisés dans la suite. Or, les chanoines réguliers sont une institution du xii*^ siècle; les plus anciennes associations formées sous la règle dite de saint Augustin se trouvent dans le Midi à la fin du xi« siècle (Voir le Grundriss der altfranzôsischen Litevatur, I. Theil, àlteste Denkmàler, Nationale Ileldendichtung, von Ph.-Aug. Becker, Hcidelberg, 1907, p. 89).
■d'aînesse de Bcrthe, Charles le Chauve en faisant valoir des prétentions que l'auteur définit peu claire- ■ment, mais qu'il blâme assurément. (On le voit, il n'y a pas trace dans la Vila de la rivalité d'amour qui dans le poème oppose Girard et le roi, ni des scènes -où Girard est relevé de ses devoirs de vassal ; les deux textes s'accordent du moins en ceci que c'est un double mariage qui est la cause des guerres entre Girard et Charles, et en ceci encore que Girard a le bon droit pour lui).
La guerre qui s'engage est racontée en trois lignes par l'hagiographe : « A la mort du père de leurs femmes, s'éleva entre le roi et Girard la très cruelle querelle, pleine de deuil, d'où sont issues tant •<raventures et pour laquelle tant de milliers d'hommes furent tués, tant de murs renversés, tant de maisons brûlées que nulle langue d'homme ne pourrait le raconter. » Vaincu, Girard est exilé; mais (je cite la Vita d'après la vieille traduction bourguignonne) « il miit s'esperance en Dieu et il fu couverz de l'ombre dicelui et ala en exil sanz paour, ensemble sa femme; >et, comme il est escrit de saint Pol, le premier hermite, il converti la nécessité de fuir en bonne volante de penitance. Et certes li diz Girarz ne fu onques •conneiiz de set anz, mais mena vie povre et aspre, alanz hublemment et très dévotement par les diz set ans, par lequel nombre perfections est signifiée. A la fin... il commença faire dévotement ce vil mestier de «harbon par quoy les huevres de fevre sont faites, et detrahoit en apert et portoit granz charges a ses propres espaules et acqueroit son vivre en tel manière
et en vivoit povrement. Et certes sa femme aprit diligemment à tailler et à coudre, et acqueroit aussi sa viande d'un chascun jour(§ 14) ».
Après ces sept ans de pénitence, les nobles ermites, rentrent dans le siècle : la veille de la Pentecôte,, Girard et Berthe viennent à Paris, dég-uisés en pèlerins. Girard, sous prétexte de mendier, s'approche de la reine et se fait reconnaître d'elle ; comme dans le poème, elle lui donne aussitôt des baisers et se charged'apaiser le roi. Elle y réussit plus complètement quedans la chanson de geste, car ici Dieu touche le cœur de Charles : et c'est de son plein gré qu'il rend à Girard son amitié (§ 29).
Comme dans le poème, Girard rentre sur sa terre, et, fidèle aux pratiques de piété et d'austérité qu'il a commencé d'aimer lors de sa vie misérable, il se consacre à des œuvres de dévotion, aidé par Berthe, qui se voue au service des veuves, des orphelins et des pauvres, à l'exemple de sainte Marthe; et sa patronne est aussi sainte Marie-Madeleine (§ 32).
Mais le démon, irrité, ranima bientôt la discorde. 11 excita contre Girard des traîtres qui le desservirent auprès de Charles, et la guerre se ralluma à propos, des anciennes querelles, praecipiie ob patrinionia conjugum ; et c'est, après tout, la même façon de motiver cette seconde guerre que dans le poème, où ce sont les causes initiales des démêlés qui se réveillent.
Pour se défendre, Girard appelle autour de lui ses. fidèles et ses alliés et praecipiie reges Hispaniae consaiiguinitate sibi propinquos : de même, dans la chan-
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son de geste (ïi-MO, par exemple), viennent au secours de Girard, Gilbert de Tarragone, Raimon Berengier de Barcelone, etc.
Charles ravage la terre de son ennemi ; Girard, qui ne voudrait pas combattre, y est animé par ses barons, et surtout par son neveu Foulques [h Fulcone, nepote suo, viro II tique sapientc et forti), et nous reconnaissons ici le Foulques de la chanson de geste, qui, à vrai dire, joue plutôt dans le poème le rôle d'un modérateur. Pourtant, un sage vieillard conseille à Girard d'offrir un accord à Charles, comme à son droit seigneur. Par deux fois, Girard envoie au roi un messager, porteur d'offres pacifiques, et s'humilie; par deux fois, le roi chasse le messager. Girard se résigne alors à la bataille. Il est vainqueur et Charles s'enfuit; mais Girard défend aux siens de poursuivre le fuyard (§ 66).
Le roi se dispose à l'attaquer de nouveau. Pour la troisième fois, Girard lui propose la paix; le roi la refuse. En douze batailles les adversaires se rencontrent : le roi attaque toujours, Girard se défend fortement, et, par l'aide de Dieu, il triomphe toujours; tant qu'enfin « il chassa lou roi jusques en la cité de Paris par grant proesce (§ 61). »
Charles, obstiné en sa colère, voulait rassembler une nouvelle armée, quand un ange de Dieu lui apparut et lui ordonna de cesser la lutte. Il obéit, manda Girard, lui donna de grand cœur le baiser de paix, et désormais, dit l'hagiographe, il n'y eut plus jamais entre eux discorde ni querelle [veteribiis querelis sedatis, finno perpétue et sincère clilectionis glutino
invicem se con fédérant ), et ce fut la fin de leurs longs démêlés [et sic finis tant diuurnae controversiae fuit. ^ 72). ■
Jusqu'ici le moine a intitulé tous ses récits : Vita Girardi. Désormais il divisera ce qui lui reste à dire en petits chapitres portant chacun un titre.
Dans le premier, De monasteriis Girardi, il raconte comment Girard, eng-ag-é plus avant dans les bonnes œuvres par la mort de ses deux enfants, Thierry âgé d'un an (c'est ce Thierry dont nous avons l'épitaphe) et sa fille Eve, fonda, en l'honneur des douze apôtres et en souvenir des douze victoires que Dieu lui avait accordées, douze abbayes, dont les plus illustres sont Vézelay et Pothières.
Suivent deux chapitres : i)e niiraculo Vercelliacensi, De miraculo Piilteriensi. C'est d'abord l'histoire de Berthe qui se lève la nuit pour porter au sommet de la montagne de Vézelay des charges de sable, destinées à la construction du moutier; jaloux, Girard, l'épie « et vit clarté mervoillouse qui l'anvironnoit de toutes parz, et vit darriers li un homme très cler, qui li soustenoit d'une part et d'autre ses manches, qui estoient pleines d'araine, et aloit quant celé aloit ». C'est ensuite le miracle de Pothières : tandis que l'on construisait l'abbaye, un jour, Girard et Berthe portaient tous deux sur une perche un vase rempli d'eau pour faire le mortier; la comtesse, qui allait devant, tomba; mais la perche resta suspendue en lair, l'eau ne versa pas, et Girard (( vit l'ange Dieu qui retint la dite perche et la mit sus l'espaule la comtesse quant ele fu relevée, et s'esvanoï errament des eulz a cels
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qui s'en morvoilloient. » Ce sont donc les mêmes prodiges que dans la chanson de geste, avec cette différence que le miracle unique de la chanson de geste, qui se produisait à Vézelay, a été coupé en deux pour que Pothières en eût sa part, — à moins que ce ne soit l'inverse, et que l'auteur de la chanson, à des fins littéraires ou pour tout autre motif, n'ait fondu en un seul les deux miracles, primitivement distincts, de Pothières et de Vézelay.
Le chapitre qui vient ensuite, De monte Latisco vel Castro ejusdem, donne sur le château de Roussillon diverses indications topographiques et rapporte quelques fables, sur quoi nous reviendrons.
Aux deux chapitres qui suivent. De pugna seciis Bosselon peracta, De pugna secus Verzelliacum facta, on reconnaît deux épisodes du poème. Le premier est un récit du siège de Roussillon par le roi : ne réussissant pas à le prendre par la force, il gagne un valet qui lui en livre les clefs. Girard fuit dans les ténèbres^ puis revient à la tête d'une armée, et livre une grande bataille, si horrible que la vallée est encore appelée Vallis sanguinolenta. Le second épisode est, comme dans la chanson de geste, une bataille qui se livre à une date convenue entre les adversaires, in valle Befiin (le Valhelon du poème) et qui est arrêtée par le même miracle que dans le roman : la foudre embrase le gonfanon du roi et celui de Girard ^ .
1. Ce sont ici visiJjlenient, selon notre moine, des épisodes des guerres antérieures de Girard et non, comme le croit M. P. Meyer [Girart de Roussillon , p. xxiv-vi), le récit d'une
Le moine raconte ensuite (De lapsu et compunctione comilis) l'histoire d'un péché charnel commis par le comte; puis, pour terminer son œuvre, la mort des deux époux : Berthe, morte la première, est enterrée à Pothières; sept ans plus tard, Girard meurt à Avignon; mais on le transporte à Pothières parce que des miracles ont révélé aux gens d'Avignon que cette translation était voulue de Girard et de Dieu. Réunis à Pothières, les corps saints des deux époux font des miracles : paralytiques guéris, énergumènes délivrés du démon, etc.
Il apparaît dès le premier regard que la chanson de geste et la Vita Girardi sont unies par un rapport très étroit ; mais quelle est au juste la nature de cette parenté? C'est ce que M. P. Meyer a fort bien déter-
^■■uerre nouvelle, « qui n'aurait eu ni cause, ni conclusion ». L'auteur n'a-t-il pas dit plus haut que Charles, après avoir reçu la visite de l'ange, avait conclu avec son ennemi une paix définitive [perpétue] et qui jamais plus ne fut troublée [et sic finistani diutiirnae controversiaefuit) 711 ne se serait pascontreilit à deux pages de distance; s'il avait voulu raconter ici une guerre nouvelle, il aurait pris la peine de dire pourquoi elle a commencé, comment elle s'est dénouée. H y a ici de sa part simplement un artifice (ou un défaut) de composition : dans la première partie de son œuvre, sous le titre unique de Vita Girardi comitis, il a décrit à grands traits la carrière de son héros; maintenant, en une série de petits chapitres, distingués chacun par un titre particulier, il donne des détails qui peuvent être rétrospectifs : tantôt des récits de miracles, tantôt des renseignements topographiques ou des récits de batailles, sans plus s'astreindre à un ordre chronologique. Cf., à cet égard, les justes remarques de M. A. Stimming, ouvr. cité, p. .39.
J. BÉDiER. — Les gendes épiques, t. II. 4
miné. Renvoyant à son livre pour le détail des preuves, je me borne à ces quelques lig-nes qui résumeront sa discussion : la Vita et la chanson de geste remontent, indépendamment l'une de l'autre, à un même roman perdu; doù il suit que nous devons attribuer à ce roman primitif tous les traits que la Vita et la chanson de geste ont en commun ; quant aux traits au contraire qui nese trouvent que dans l'un des deux textes, c'est une analyse particulière qui doit nous apprendre en chaque cas s'ils appartenaient déjà au poème primitif ou s'ils ont été ajoutés soit par l'hagiographe, soit par le poète de la chanson renouvelée.
Cette analyse, dont l'objet est de nous représenter ce que pouvait être le poème primitif, M. P. Meyer l'a conduite aA^ec sa rigueur ordinaire et avec prudence. Avec trop de prudence peut-être.
Voici, en effet, toute la conclusion qu'il se hasarde à tirer de sa belle étude ^ :
« On est conduit à se représenter de la façon suivante l'origine du Girard épique, La mémoire du comte Girard et de Berthe, son épouse, fut conservée par les fondations pieuses auxquelles ces deux personnages avaient attaché leurs noms. 11 se forma dans les monastères fondés par eux une tradition que la Vie latine, composée à la fin du xi® siècle, a eu pour but de consacrer et de répandre. C'est dans cette tradition essentiellement monastique qu'un poète a recueilli les noms de Girard et de Berthe. Ce poète, à en juger par le choix du sujet, était probablement