Romania, t. XIV (1885), p
qu Ami et Amile soient des comtes ou des chevaliers, ni que leur destinée se noue à la cour d'un roi, ni que ce roi soit Charlemagne. Mais, en fait, et si Ion se garde des hypothèses, on ne peut que constater que les trois seuls textes anciens dont nous disposons s'accordent à faire d'Ami et d'Amile les héros d'un roman épique. On peut débattre si la chanson de geste française représente un état de la tradition poétique plus ancien ou plus récent que les poèmes français exploités par Raoul le Tourtier et par l'auteur italien de la Vita ; ce qui est constant, c'est que Raovil le Tourtier et l'auteur de la Viia exploitaient l'un et l'autre des poèmes français (il suffit de rappeler, entre autres preuves, que le dénonciateur d'Amile est dans tous les textes Hardré ', traître propre à l'épopée française) ; et, sans m'arrèter à démontrer un fait avoué de tous, je constate que, aussi haut que nous puissions remonter, la légende dAmi et Amile est une chanson de geste française. Or, si Raoul le Tourtier écrivait vers 1090, nous devons nous représenter une chanson ^ Ami et Amile à peu près contemporaine du Roland d'Oxford ou plus ancienne encore.
Cette ancienne chanson de geste française, on peut imaginer abstraitement, et par un jeu d'hypothèses, que les héros n'en sont devenus des saints que sur le tard et par accident. En fait, et si l'on se garde de toute hypothèse, on ne peut que constater que nos trois textes anciens les donnent pour des saints ; il est bien
1. Aflradu)^ chez Raoul le Tourtier (v. 32, etc.), Ardericua dans la Vila i p. ci, etc.).
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vrai que seule la Vita développe le récit de leur (( passion » et de leur « déposition » ; mais les trois textes saccordent à les marquer, dès l'heure de leur naissance, des sig-nes d'une prédestination surnaturelle : Dieu les mène tous deux à travers les épreuves *
1. Pourquoi Dieu fi'appe-t-il Ami de la lèpre ? Plusieurs des critiqi»es modernes ont compris que c'était pouravoir combattu Ilardré en combat judiciaire (voir, par exemple, Schwieger, Die Sage von Amis und Amiles, Berlin, 1884, p. 12). C'est un contre-sens que personne n'eût fait au moyen âge. Les textes expliquent autrement le malheur d'Ami. Selon la chanson de geste, Dieu le châtie parce que, épousant la fille du roi sous un faux nom, il a commis le crime de bigamie. C'est ce qu'un ange vient lui expliquer dans le Miracle d'A?nis [Miracles de Nosfre Dame, éd. Ul. Robert et G. Paris, t. IV) comme dans la chanson de geste :
1220 « Amis, Amis, sache de vray Pour ce qu'as fait un serement Que ne peus tenir bonnement Que ce ne soit contre la loy [C'est d'espoaser la fille au roy), Dieu te mande qu'en brief termine Seras mesel. . . ».
Cependant, à la réflexion, cette <( bigamie » paraît si innocente qu'on s'étonne qu'elle soit si cruellement châtiée. D'autre part, jamais dans la suite de la chanson de geste, il n'est rappelé que, si Ami souffre ainsi dans sa chair, c'est parce qu'il s'est dévoué pour son compagnon. Celui-ci, dénombrant les obligations qu'il lui a, n'y fait nulle allusion. Pourtant le poète avait les meilleures occasions de rappeler que la lèpre d'Ami est une conséquence de son dévouement : par exemple, quand il s'agit de nous faire accepter le meurtre des enfants. Ce sont des indices que le thème de la lèpre-châtiment n'est pas primitif. Chez Raoul le Tourtier (v. 176), la lèpred'Ami est une maladie
vers une même fin, qu'il sait; nés le même jour, liés par Dieu dans la vie, leur histoire n'a de sens que s'ils meurent le même jour, liés dans la mort ; et ce n'est donc pas seulement l'accord des textes conservés, c'est l'esprit intime de la léç^ende qui veut que le miracle dés tombes soit primitif et que les deux compagnons soient des saints.
Enfin, on peut concevoir abstraitement et par un jeu d'hypothèses que ces tombes n'ont existé d'abord que dans l'ima§:ination des poètes, ou que, montrées d'abord dans quelque sanctuaire de France ou d'ailleurs, elles n'ont été placées que sur le tard à Mortara. En fait, on ne peut que constater que leur localisation à Mortara est indiquée par les trois textes anciens.
Bien mieux, si la mort des héros les rattache à Mortara, on n"a pas remarqué, mais il n'en est pas moins remarquable que leur vie les rattache à la route de pèlerinage, passant par Mortara, que suivaient les « romieux ». Dans la chanson de geste comme dans la Vita, leurs parents, sur l'ordre de Dieu, les portent à Rome pour les faire baptiser par le pape. C'est sur la route de Rome (v. 52 et suivants) en passant par Vézelaj, la Bourgogne, Mongeu, Mortara, Pavie, que
accidentelle. Dans la Vita, ce n'est pas un châtiment, mais une épreuve. Dieu frappe Ami parce qu'il l'aime, ajuxla illud quod scriptum est : Oinneni filium queni Deus recipit, corripjit, flagellât et castigatn. C'est là l'idée chrétienne. Seule elle s'accorde avec le reste de l'histoire; c'est donc très probablement le thème primitif. Il met bien en relief le caractère hagiographique de la légende.
lUO LES CHANSONS DE GESTE ET LES ROUTES d'iTALIE
le comte Ami cherche d'abord Amile. C'est à Rome, auprès du pape son parrain que, devenu k'preux, il trouve d'abord un asile; et, (juand les deux compai^nons j)érissent à Mortara, c'est la septième ou huitième fois qu'ils ont passé par là. Ils sont donc euxmêmes conçus, par les poètes et par l'hag-iog-raphe. comme des <( romieux ».
En résumé, on a inontré, dès la fin du xi*' siècle au plus tard, à Saint- Albin de Mortara, deux sarcophages accouplés. Etaient-ce des tombes romaines, où se lisait le nom [d'origine sans doute sémitique) à'Arneliiis ? Ou bien la légende a-t-elle existé d'abord, et a-t-elle été arbitrairement rattachée par les religieux de Saint-Albin à deux sarcophages quelconques de leur église? On ne sait. Mais, aussi loin que nous remontions, la légende apparaît sous la double forme d'une légende hagiographique exploitée à Mortara et d'une chanson de geste française rattachée à Mortara. Et (|ui donc peut rendre compte de ces faits, sinon
Li pèlerin qui vont par nii l'eslree ?
J'ai différé jusqu'à maintenant, à dessein, de considérer les circonstances, diverses selon les textes, de la mort des deux compagnons. Raoul le Tourtier ne les raconte pas. Selon la chanson de geste, ils meurent tous deux, au retour du Saint-Sépulcre, de maladie :
3494 Par mi Mortiers ont lor voie tornee; La lor prist maus par bonne destinée; Illuec transsirent . .
et c'est peut-être la version primitive.
Selon la Vita, ils avaient accompagné Charlemagne dans son expédition contre le roi Désier. Après avoir passé les Cluses, Charlemagne livra à Désier une bataille si terrilile que le lieu où Lombards et Francs se rencontrèrent, nommé jusque là Pulcra Silvula, prit de ce jour le triste nom de Mortaria. Ami et Amile y moururent, les armes à la main.
La Chevalerie Ogier raconte à son tour la « passion » de nos deux saints ^. C'est aussi pendant l'expédition de Charlemag-ne contre Désier, et c'est le jour de la bataille unique et désastreuse livrée par Désier. Mais ici les circonstances diffèrent. Désier, vaincu, s'enfuit à Pavie comme dans la Vita, et s'y enferme ; son allié, Ogier, qui a tenu plus longtemps sur le champ de bataille, finit aussi par tourner bride, lui aussi, seul, poursuivi par les vainqueurs. Il arrive à Pavie et voudrait s'y réfugier; mais la porte estclose; Désier, las de lu guerre, lui en refuse l'entrée. Il fuit plus loin, toujours sur la vieille chaussée romaine, jusqu'à Saint- Domin. Là il rencontre Ami et Amile, qui revenaient d'un pèlerinage à Rome :
5885 II voit venir deus vaillans chevaliers. Le comte Amile et Ami le guerrier.
De Rome vienent, de Damediu proier Kscerpe au col, corne vaillant princier. jVIult aiment Dieu, servent et tienent chier. A lor signor Kallon vienent aiclier...
5898 Ogier encontrent qui s'en aloit fuiant. Com il les vit, si les vait conissant.